‹ L'antiquaireChapitre 15 sur 37 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

VALERE, CRISPIN

CRISPIN

Je m'en reviens. Monsieur, comme j'étois allé, Excepté que je suis un peu plus essoufflé ;

Je n'ai reçu partout que des refus honnêtes, Et l'on a mis néant au bas de mes requêtes. J'ai couru de la Ville et l'un et l'autre bout, Et je n'ai rencontré que misère par-tout. J'ai prié, j'ai pressé, toute chose inutile, L'argent s'est envolé cette nuit de la ville, Il n'en reste parbleu pas cela.

Tu n'as pas L'argent dont j'ai besoin pour sortir d'embarras ?

CRISPIN

Je ne rapporte pas seulement deux oboles ; On ne donne par-tout que de belles paroles.

VALERE

Ne leur as-tu pas dit que mon père...

CRISPIN

A du bien.

VALERE

Que je suis fils unique.

CRISPIN

Oui, qu'ils ne risquent rien.

aO l'a N T I Q U A I R E ,

VALERE

Et que répondent-ils à cela ?

CRISPIN

Des sornettes :

Que l'on ne peut contraindre à rembourser les dettes Qu'à Pinsçu de son père un fils a contracté.

VALERE

Mais je leur donnerai pour pleine sûreté Un billet de ma main, en faut-il davantage ?

CRISPIN

Mais ils disent encor que vous n'avez pas l'âge, Et que votre billet ne serviroit de rien.

Je donne vingt pour cent d'intérêt.

CRISPIN

J'entens bien, Je disois tout cela.

VALERE

La rente est bien honnête.

CRISPIN

C'est ce que je ne puis leur fourer dans la tête ;

Ils vous disent toujours : Nous n'avons point d'argent,

D'un ton poli d'ailleurs, d'un air fort obligeant.

VALERli.

Tu peux du moins trouver...

CRISPIN

Pas un denier, qu'édiable !

Ne me croyez-vous pas ?

VALERE

Ah ! voilà qui m'accable !

Je ne dois pourtant pas me chagriner si fort ; Si tu veux seulement faire encore un effort, Ton esprit pénétrant et fertile en ressources Trouvera le moyen de m'ouvrir quelques bourses.

CRISPIN

Vraiment, de les ouvrir ce n'est pas l'embarras, Mais d'en tirer l'argent, d'en avoir les ducats. C'est le diable, Monsieur, et malgré cette adresse Que vous me prodigués avec tant de largesse,

Malgré tous les talens dont le Ciel m'a pourvu, Je n'en tircrois pas seulement un écu.

VALERE

Quoi, ces premiers refus te font perdre courage ? Ignores-tu, Crispin, qu'il est d'un homme sage De ne point se laisser abattre au premier choc ? Oui, quand tu trouverois des cœurs plus dursqu'un roc, Il faut les amollir. Cherche donc en toi-même Quelque autre expédient dans mon besoin extrême.

CRISPIN

Eh bien ! pensons y donc. Je m'écarte un moment : Un esprit retiré pense plus sainement.

Eloignez-vous de moi, passions nébuleuses Qui répandes sur nous vos vapeurs ténébreuses ; Que la seule raison gouverne mon esprit.

(// rêve.)

11 me faudra changer et de nom et d'habit... Et du nouveau venu j'apprendrai le langage... Puis, faisant un amas de meubles de ménage... Bon... courage... déjà l'affaire est en bon train, Notre homme en a dans l'aîle... Vive, vive Crispin!

{A Valere.) Oh! pot^r lecoup, Monsieur, nous tenonsle bonhomme,

Pas plus tard que ce soir nous aurons notre somme. Je vous promets d'avance un succès très-certain ; Notre homme en a dans l'aîle... Allons, vive Crispin! Nous aurons cet argent de Monsieur votre père.

Te mocques-tu

VALERE

CRISPIN

Non pas, voici toute l'affaire :

Vous sçavez bien, Monsieur..., retenés bien ceci... Mais pour un tel discours sommes-nous bien ici ? Car je serois fâché que l'on vînt nous surprendre.

VALERE

Non, non, dis seulement, on ne peut nous entendre

CRISPIN

Il est venu depuis quatre jours environ Un certain... Ah! mon Dieu, je ne sçais plus son nom C'est un de ces marchands de Livres, de médailles, De Talismans ; enfin, un vendeur d'anticailles ; Il s'appelle... aidez-moi, son nom finit en es... Damoclès... Le voilà, c'est lui, c'est Damoclès.

24 i/anTI QUAI RE.

VALERE

Eh bien, qu'à tout cela de commun, je te prie, Avec l'argent qu'il faut pour notre Compagnie ?

CRISPIN

Donnés-vous patience, écoutés seulement,

Et vous serez instruit de tout dans un moment.

Or, je vous dirai donc que Monsieur votre père,

Qui fait, pour nos péchés, le métier d'Antiquaire,

L'a fait prier tantôt de venir aujourd'hui

Lui montrer ce qu'il a de plus rare chés lui.

S'il voit quelque morceau, quelques riches médailles

Qui ne se trouvent pas parmi ses anticailles,

Il veut les acheter... Le voici justement;

Retirés-vous, Monsieur, sortes pour un moment.

VALERE

Pourquoi veux-tu...

CRISPIN, en le prenant par le bras.

Sortes.

VALERE

Mais que veux-tu donc faire?

Ma présence pourroit être ici nécessaire.

CRISPIN, en le poussant jusqu'à la porte.

Si vous ctiés présent, vous pourriez tout gâter; Il ne faut pas qu'on puisse ici nous écouter.

CRISPIN, seul, avant que Damoclès paroisse.

Je suis embarrassé plus que je ne puis dire,

Car il faut l'écouter quelque tems pour m'instruire;

Si pendant ce tems là Pantaxès nous surprend.

Adieu mon beau projet, adieu tout mon argent.

N'importe, il faut l'entendre au moins quelques minutes.

Et sur ce qu'il dira j'ajusterai mes flûtes,

Puis, lorsque je sçaurai ce qu'il me faut sçavoir.

Je lui présenterai proprement le bon soir.

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