‹ L'antiquitéChapitre 11 sur 46 · D»ARISTOTE · texte numérisé non relu

D»ARISTOTE

autres. Douze motifs de honte peuvent agir sur huit genres d'hommes, et il faut les distinguer soigneusement. On a pitié pour huit espèces de maux ; on est indigné sous quatre points de vue. L*envie se divise en six espèces. On doit parler aux hommes sept langages, suivant que l'auditeur est jeune, vieux, homme mûr, noble de race,* puissant, riche ou pauvre, malheureux ou heureux. Ce n'est pas tout, la diction passe par ces nuances, et je vais ènumérer cent quatre-vingt éléments ou parties dont se compose la bonne diction oratoire, appropriée aux temps, aux lieux, aux hommes, aux professions, aux circonstances. Nous descendrons jusqu'à L'étude de la métaphore et jusqu'à l'emploi de l'épithète. Nous n'oublierons pas le proverbe, la sentence, l'allitération, la rime, la plaisanterie, le jeu de mots. Soyez persuadés que mes divisions renfermeront tous les résultats de cette science. Puisez ensuite dans ce magasin complet; le blanc paraîtra noir et le juste injuste. Vous pourrez, comme cet ancien sophiste, dire à vos auditeurs : Aujourd'hui je vous ai fait V éloge de la justice, à demain celui de V injustice, »

Cette voix grave et perçante d'Aristote nous étonne un peu, malgré ses vingt siècles d'empire. L'Européen du Nord n'a jamais adopte d'une manière complète l'idée du beau, le culte de la forme, la théorie de l'art, ainsi que l'entendaient les Grecs. Non-seulement celte domination de l'art offense la moralité chrétienne ; mais une hostilité plus profonde sépare la Grèce des mœurs septentrionales, et d'une certaine probité sincère, austère et dure, filles des climats sévères et des cieux attristés. Réduire en formules le bien et le mal, la vertu et le vice, la haine et l'amour; est-ce un jeu permis, n'est-ce pas un blasphème et un crime? Nous voilà tout armés

Cela n'est pas une subtilité vaine ; c*est une particularité intéressante et un curieux mystère de l'esprit humain. Au fonds commun et ancien des grandes intelligences, que le maître consulte pour y ressaisir toute sa force, vient se surajouter le trésor nouveau des plus pures et des plus fortes idées contemporaines. Il 5^ a dans Gœthe ce qui n'est pas dans Racine, et chez Racine ce qui n'est pas chez Sophocle. Le côté nouveau, l'inspiration personnelle et moderne constituent la valeur particulière des talents, et marquent ainsi brillamment leur place, lis ont appris de leurs prédécesseurs ce qu'ils pouvaient apprendre d'eux, et surtout l'art de tout dire, d'exprimer les idées les plus neuves ; ils ont appris enfin le secret et le moyen d'être originaux à leur tour.

M. de Schlegel a eu bien tort de dire que les héros de Racine sont trop chrétiens et trop modernes. Ce prétendu défaut est leur lumière et leur couronne. Si la délicatesse ardente des sentiments, les luttes chrétiennes de l'âme qui se combat dans le silence» si la résignation de Monime, la douce tendresse de Junie, la candeur adorable et la passion étouffée de Bérénice et de son amant disparaissaient du théâtre de Racine, qu'y gagnerait-on? L'on aurait perdu la saveur même et le parfum de la fleur, qui ne garderait que son éclat. Chrétien et antique, d'une tendresse de cœur infinie et d'une beauté de formes achevée, c'est le don charmant et double de Racine ; et dans les derniers temps ceux qui, même avec des mérites variés, ont voulu ressusciter les héroïnes païennes et leur restituer leur nudité archaïque, ne sont parvenus à rien de touchant et de profond. Un trèsgrand poëte, Goethe, a donné sur cet écueil. VAcInlléide est un fragment d'Homère ou y ressemble. VIphigénie

m Tauride, du même auteur, réunit toutes sortes de mérites : une harmonie merveilleuse de diction, une vérité complète de mœurs, une extrême unité, une beauté soutenue de langage. Eh bien ! cela ne vit pas, c'est du marbre. Pour être plus hellénique que Sophocle, cette pièce incomparable et glaciale paralyse qui la lit, et n'a qu'un défaut, celui d'être sans défaut. Ajoutons qu'elle est souverainement ennuyeuse.

La première partie de Fatist^ par le même Goethe, pèche au contraire contre le costume du moyen-age. Faust, c'est Gœthe lui-même; Mcphislophélôs, c'est quelque chose comme Voltaire. Jamais au treizième ou au quinzième siècles on ne parla et l'on ne s'exprima ainsi. Non-seulement ce chef-d'œuvre est chrétien et sceptique, mais il est du dix-huitième siècle, comme le théâtre de Racine est du dix-septième. Ce n'est pas là un défaut, ainsi que le prétend M. de Schlegel, c'est un mérite.

Résumons-nous. L'imitation attentive des anciens est bonne, excellente, merveilleuse, pour retremper les forces modernes, rassurer le goût chancelant, raffermir le courage intellectuel, rappeler la pensée à son vrai centre, réveiller le sentiment du beau, donner le ton des grandes idées; il n'y a pas d'aliment plus énergi* que, plus substantiel et plus sain. Une fois sûr de l'assimilation opérée, comme par exemple Boileau et Racine avaient su l'opérer, on peut aller plus loin encore et faire passer dans l'œuvre antique-moderne des fragments entiers de Técrivain d'autn'fois. Alors il ne fait plus tache, il n'est plus là comme lambeau, comme dépouille, comme guenille flottante, et qui ne tient à rien. L'ancien se trouve chez lui, tant le moderne est devenu antique. On ne voit pas trace de soudure, et '1 '^'v nu a

même pas; loiit est fondu dans le même ensemble, et U sang qui circule dans les veines de ce corps organiqui est le même sang.

Ces conditions deviennent encore plus favorables e plus faciles à bien accomplir, chez nous, Français, qu avons conservé la discipline et le vrai sens du gont romain et du génie grec. En remontant aux sources d( Virgile et d'Homère, les Racine et les Bossuet ne changent pas de pays ; ils consultent le berceau de la vie na tionale, ils touchent la terre, comme Antée, et doublen leurs forces. C'est un fait grave et auquel on n*a pai donné assez d'attention.

On ne s'est pas souvenu, chose d'hier cependant, qu'a vec un aigle au bout d'un bâton, un Italien nous a fai courir au bout du monde, et que le seul mot empereu a suffi pour arracher tous les fils de France à leur mères et à leurs sœurs. La vérité est que jamais le prin cipe germanique n'a pu nous entamer. Romains nou sommes, et Romains nous resterons. Les Italiens eux-mé mes, avec leurs mélanges lombards et gothiques, on bien plus dévié de l'ancienne discipline romaine qu" nous Gaulois-Romains avec notre langue toute latine traversée de racines kelto-latines, avec nos municipe (mimicipia)^ nos collèges (collegia), nos concours (con cursus), et toute notre vieille organisation sociale. Dan la sphère des arts, je défie que l'on me cite, panni nous un monument emprunté aux traditions germaines. Chai le magne et ses savants n'y ont rien fait. Clovis et s féaux, au lieu de nous rendre Francs, sont devenus La tins; c'est nous qui les avons conquis. Les chants frar ciques recueillis par le grand Karl ne se sont pas mém conservés, et il a fallu que son Âlcuin écrivît en latin pour suivre le mouvement de la civilisation française

EUBIPIDB ET RACINE. 121

il a dû endosser la toge romaine. Le petit nombre d'emprunts que nous avons tentés sur le monde germanique n'a pas tardé à se déguiser, à s'altérer, à devenir latin et gaulois. Le Parliamentum n'a plus rien de semblable au Wittenagemot. Le premier est une assemblée de légistes, le second une réunion d'hommes politiques. Qui ne voit rénprme influence que cette diversité a exercée sur la langue, la littérature et sur la vie sociale des deux races?

Avons-nous une tragédie germanique qui soit devenue populaire sur le théâtre français? Pas une. Ce qui nous va au cœur, c'est le Uomain Cinna, la jeune Monime, Tennemi des Romains Mithridate, elle Brutusde Voltaire, la plus française de toutes ses œuvres. Les Germains ou les Anglais ont-ils les mêmes sympathies? Pas du tout. Brutus et Manlius les ennuient horriblement, et c'est à peine si le Coriolan de Shakspeare trouve grâce devant eux, à cause de ses belles scènes de liberté populaire. Mais ils adorent Otjhiello, Macbeth, Faust, le monde moderne et barbare tout entier, qui est leur expression personnelle; et en dépit des efforts de tous les génies, ces types ne se déracineront jamais au nord, ne se nationaliseront jamais dans le sol gaulois discipliné par Rome. Essayez, hommes d'esprit ou de génie, et vous verrez.

Ce sont des faits graves, élémentaires et fondamentaux, près desquels on passe avec une faluitétrop étourdie. L'assimilation latine et grecque (latine surtout) nous est facile et indispensable. C'est notre pente naturelle, notre penchant invincible, c'est aussi le rappel vrai de notre force. Mais, d'une part, il ne faudrait pas répéter dans la décrépilude les bégaiements de l'école ; d'une autre, ce n'est point par les idées germaniques et

rimitation du nord qu'il faut renouveler la sève. Le premier de ces partis nous mènerait à la pauvreté de Tarcliaïsme ; Tautre, à une association monstrueuse de tons dissonants.

Où sont les intérêts de la société moderne? où sont ses passions ? C'est vers ce but que doivent se diriger les esprits qui ont de la valeur. Notre monde possède sa vie propre ; il a ses craintes, ses terreurs, ses espoirs, comme le monde de Boileau, de Racine et de Pascal avait les siens. Cet élément est sous notre main, et nous devons en user comme ils en ont usé. Croyez-vous que Molière, tout en imitant Piaute, n'eût pas trouvé des figures à esquisser? Le bourgeois, ou l'avare constitutionnel qui veut être élu, ou la précieuse ridicule de 1845 vous semblent-ils des portraits indignes de lui ?

Ce qu'il faut, ce n'est pas VAndrienne de Térence reportée sur la scène française ou quelque monstre du cm nouveau ; c'est l'étude intelligente, mais non le calque stéréotypé de l'anlique ; — c'est le -grand problème résolu ; la permanence dans le progrès ; le culte du beau et des modèles et la jeunesse dans les idées ; — antiquité et nouveauté !

C'est la loi de l'art, et c'est la règle du développement organique pour la nature elle-même.

QUELQUES MOTS

Page 1