LAMIA A DEMETRIUS
(( Je suis bien hardie de l'écrire, mais tu es cause de mon audace. Un tel monarque permettre aune hètaîrede correspondre avec lui !
♦« Cependant tu peux bien descendre jusqu'à recevoir une lettre, puisque tu descends jusqu'à moi ! Vraiment, ô maître Démélrius, quand je te vois aumilieu de tes portelances, de tes généraux, de tes sénateurs, le diadème au front, par Aphrodite ! j'ai peur, je tremble, je frémis, je me détourne comme pour échapper à la clarté du soleil; mes yeux se baissent ; tu me semblés bien alors Démétrius le preneur de villes. Je me défie de mes propres souvenirs, et je me dis : « Lamia! est-ce bien là ton amant, celui que les sons de ta flûte ont enchanté la nuit passée et qui reçoit tes lettres?
(( J'attends que tu reviennes, pour bien reconnaître que c'est toi, pour que tes baisers me rappellent cet autre Démétrius, mon ami. Quoi ! me demandé-je alors, est-ce là le preneur de villes, le général célèbre, la terreur de la Macédoine, de la Grèce, de la Thrace? J'en jure par Vénus, c'est moi qui le prendrai d'assaut aujourd'hui, et nous verrons bien ensuite quelle capitulation il faudra lui accorder !
« Mais à propos, il faut que tu soupes ce soir avec moi, et que pendant trois jours tu sois mon convive ! Je célèbre les fêtes de Vénus, et je veux que celle-ci l'emporte sur les fêtes des années précédentes. Je te recevrai bien, crois moi ; tu ne pourras te plaindre ni de ma tendresse, ni de ma magnificence ; tes présents m'ont permis le luxe, et quoique tu m'aies accordé généreusement la liberté
* Alciphron.
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de disposer de moi-même, je n'en ai pas profité. Que Diane me punisse si, depuis celte nuit sacrée, j'ai accepté un seul présent! Écoute une parole d'amour. Ne crois pas trouver en moi, Démétrius, une trompeuse hôtaîre.Qui d'ailleurs, maître invincible, oserait devenir ton rival?»
Armées de cette étrange puissance et protégées par les coutumes, quoique frappées d'anathèmc par la loi, les hétaïres devaient exciter l'envie, la malveillance et Tépigramme. Plus d'un homme grave s'insurgeait contre leur pouvoir. L'irrégularité de leur vie prêtait à la médisance du poète cumique, et Ménandre, Agathon, Diphilos, Aristophane lui- môme, durent à cette existence toute romanesque et tout en dehors des convenances ordinaires delà société, leurs plus piquantes fabulations, leurs plus brillantes couleurs, leurs plus vives satires. Ou a longtemps cité la Thaliatta de Dioclés, la Corianne de Phérécralès, l'Anthéia de Nicos, la Thaïs et Li Phanium de Ménandre, l'Opora d'Alexis, et la Clepsydre d'fciubulos. Il serait difficile de se faire une idée exacte des hétaïres d'après les fragments qui nous restent de ces drames; le poète les injurie et les adore tour à tour. Tantôt il les confond avec les pallakaï ou courtisanes d'ordre inférieur, tantôt il les élève au-dessus de toutes les mortelles.
i Vois-tu une jeune personne modeste qui parle doucement, dont le ton soit gracieux, qui serve les malades, qui compatisse à la souffrance ? on l'appelle l'hétaïre^ Vamie.
c — Est-ce une de ces femmes que tu aimes?
a — Sans doute.
« — Cette femme est donc très-bien ^ ?
« — Parfaite, élégante, gracieuse, une hétaïre enfin.
« — Admirez (dit un autre poète comique, Ëubuios), combien ces hétaïres sont supérieures au reste des femmes! Elles sont décentes; elles mangent et boivent sans gr ossièreté, non comme les autres femmes dont les joues gonflées témoignent de leur voiacitê, mais comme la jeune vierge milésienne, dont tous les mouvements sont gracieux et doux ! »
Il y a en effet de la grâce et de Télégance dans les souvenirs que nous ont laissés les hétaïres, dans ceux même qui sont empreints de licence et de vice. Nous ne pouvons citer^ qu'une partie de la lettre suivante, qui est un modèle dans ce genre, et qui olfre un tableaa complet de la vie et des femmes grecques.
MÉGARA A BAKGHIS.
(( 11 n'y a que toi au monde qui aies un amant que tu aimes as ez pour ne pas vouloir le cjuitler un seul instant. Par notre maîtresse Aphrodite, c'est une horreur! Il y a déjà longtemps, Glukéra t'a invitée, et tu n'es pas venue; je ne sais pourquoi tu as fait cette injure aux femmes tes amies. Te voilà donc bien sage, et tu Taimes bien. Jouis de ta supériorité ! Nous ne sommes, nous, que des malheureuses ! Je m'en fâcherais, par la grande déesse ! si je ne t'aimais beaucoup.
(( Nous étions là toutes : Thettala, Murrhina, Chrusion, Euxippe. Philémènos, qui vient de se marier, et que la jalousie de son époux persécute, est venue, un peu tard il est vrai, api es avoir endormi ce bon mari. U n'y a que toi qui soit restée en sentinelle auprès de ton Adonis, de peur sans doute que Proserpine ne l'enlevât à toi, Vénus nouvelle. Qu'il a été charmant notre repas
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(je veux que le regret te poigne le cœur)! quelles délices! Chansons, épigrammes, bon vin jusqu'au chant du coq; parfums, couronnes, coussins moelleux; Tombre des lauriers en fleurs nous couvrait. Rien ne man'juait, excepté toi. Souvent nous nous étions réunies, jamais avec autant de plaisir. Ce qui nous a surtout amusées, c'est un combat, une lutte, une dispute que je veux te raconter, etc. »
Cette lutte, nous ne la raconterons pas.
Les fragments des poètes comiques grecs qui nous sont parvenus oflrent beaucoup de passages favorables aux hétaïres, et la lettre que nous avons citée sur la mort de Bakchis les confirme. Cependant les mêmes écrivains de l'antiquité éclatent souvent en invectives contre Thétaïre. Les lettres d'Alciphron, celles d'Aristénètcs et de Phalaris dépeignent, sous de vives couleurs, les artifices employés par elle pour captiver et retenir ses victimes. Si la jeune esclave ionienne de lord Byron, cette Myrrha, l'une des plus bejles créations de son génie, a trouvé des modèles parmi -les hétaïres grecques, il faut avouer aussi que beaucoup d'entre elles mêlaient à leurs talents, à leur esprit et à l'orgueil de leur beauté, des vices et des excès, l'insolence, la prodigalité, le luxe, l'intempérance, la perfidie, l'avidité.
« Tes larmes, écrit à l'un de ses amants l'hétaïre athénienne Pithalè^ tes larmes sont en vérité fort touchantes; mais je regrette que la maison d'une hétaïre ne puisse pas marcher avec des larmes. Oh! que je serais heureuse si les larmes suffisaient ! tu ne les épargnes pus. Mais l'or, les manteaux de pourpre, les ornements, les esclaves, nous sont nécessaires; comment se passer de ces choses? Je n'ai pas, moi, de grands héritages, je n'ai pas de mines d'argent. De temps à autre, quelque
adolescent m'envoie un petit cadeau, et yoilà tout. Di puis une année que je me suis vouée à toi, je suis vou^ à rindigence ; ma chevelure ne connaît plus les | fums ; je ne sais plus ce que c'est qu'une cassolette; faut que je porte mes vieilles robes tarentines qui soi tout usées et me font rougir auprès de mes amies. Cou ment veux-tu donc que je vive ? Tu pleures ! ta bel avance en vérité ! mais tu m*airaes, dis-tu, et tu ne pei vivre sans moi? maîtresse Vénus! lu m'aimes et t pleures! Comme tout cela m'est avantasjeux! Et quoi n'as-tu pas des vases d'or, les colliers de ta mère, c quelques billets à ordre* de l'honoralde citoyen te père! Elle est bienheureuse, Philotès, ma compagne;' les Grâces l'ont vue d'un œil plus doux que moi! Se amant, Ménécléidès, ne pleure pas tant, et se condu mieux. Quant à moi, j'ai cru prendre un amant, et , n'ai pris qu'un pleureur de funérailles, un Thrénoc qui me traite comme un cadavre, qui m'envoie d'avam des guirlandes et des roses comme si j'étais morte, i qui pleure toute la nuit Je n'ai plus que deux mots te dire : si tu m'apportes quelque chose, viens, ma sans pleurer; si tu n'as rien, laisse-moi tranquille. »
11 faut avouer que ces femmes grecques étaient d'i parfaite naïveté.
Sans doute le poète comique Anaxilas avait rcncont sur sa route quelque femme aussi exigeante et aug avide que Pithalè. Voici en quels termes il se plaint d hétaïres. Jam as anathème satirique ne fut plus violer En souriant de cette verve ardente et courroucée, lecteur reconnaîtra que les objets d'une attaque si véh mente devaient exercer une véritable tyrannie. Écout donc le poète Néolhis :
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c Une hétaïre, eiltes-vous jamais le malheur de l'aimer? Avez-vous embrassé ce serpent terrible, cette chimère dévorante, celte Charibde, cette Scylla aux Irois têtes, ce sphinx meurtrier, cette lionne, cette hydre, cette vipère, cette harpie vorace ? tous cos monstres valent mieux que l'hétaïre !
I Passons-les en revue. Voici Plangon : elle, ce sont les étrangers qu'elle dévore. A peine un Barbare arrivct-ildans la ville, il est sa proie. Je n'en connais qu'un qni lui ail échappé. Il s'arrêta devant la maison de l'hétaïre : il était à cheval, il piqua des deux.
I Et Synope? Déjà vieillote, n'tst-ce pas une hydre dangereuse? Ne se multiplie-t-elle pas? A côté d'elle se trouve Gnalhaïna sa parente, non moins habile à dépouiller les miséral)lcs.
ff Nanno, n'est-ce pas le gouffre de Scylla? Deux de ses amants sont déjà engloutis ; le troisième allait l'être, il 8*est sauvé à la nage avec quelques débris.
I Et Phryné, n'a-t-elle pas détruit un capitaine de navire et son navire? Théano vaut-elle mieux? Véritable syrène, son visage est celui d'une femme ; ses larges Meds sont ceux d'un monstre. Toute hétaïre, 6 mes miîs, c'est le spliinx Ihébain, le symbole de la fraude et le l'hypocrisie. Fausses caresses, mensonges amoureux, protestations de sincérité, tendresses affectées, savezous à quoi tout cela vient aboutir? L'hétaïre, en faiant la petite voix, s'écrie : Une couche à quatre pieds erait merveilleusement dans cette chambre : une esclave te serait bien utile; un trépied d^ airain me ferait plai- \rj Le pauvre imbécile tire sa bourse, lève les yeux u ciel, heureux s'il a le bon esprit de prendre la fuite l d'échapper au brigandage qui le menace ! »
Arrêtons-nous. On voit que les Grecs, malgré leurs
efforts, n'avaient pu réussir à diviniser le vic< charme éclatant dont Thétaïre se couronnait ne la tégeait pas contre le mépris et la satire. En sépara vertus de la femme de ses talenls et sa grandeur m de son développement intellectuel , l'Athénien créé un double phénomène, un double monstre nous avons essayé d'analyser. C'était au christiai qu'il appartenait de rendre à la femme son empii force, sa liberté, son individualité, les raille nua les innombrables délicatesses de son âme et c pensée.
Sous le rapport de l'histoire littéraire, les reche et les données qui précédent méritent de fixer Ta tion. Dans un état de société semblable à celui nous venons de décrire, les tragédies de Racine sonnets de Pétrarque, les romans de Richardson ( l'abbé Prévost, sont également impossibles; les aff tions de l'Astrée, les grâces coquettes et précieuse Guarini, ne le sont pas moins. Les modernes ont gaj cette révolution totale que la posilion respective deux sexes à subie depuis l'ère chrétienne, le dév peraent finement nuancé des caractères féminins, que ceux de Desdemone, de Clarisse Harlowe o Juliette ; d'un autre côté, cette complication nou nous ^ fait perdre la pureté simple des lignes do composent les timides et sublimes figures d'Hécub Briséis et de l'iphigénie antique.