RELATIFS A LA SITUATION DES FEMMES GRECQUES
Consulter. — Fréd. de Schlégel. Essais posthumes. Ancillon. Mélanges.
Athénée. Deipnosophistes.
Plutarque, passim.
Poetse grscci minores.
Excursus de Heine (Virgile).
Maittaire. Corpus poetarum, etc
LES Hétaïres grecques
De la destinée des femmes dans le monde antique.
Les annales des femmes sont encore à faire. Comment s'est métamorphosée, comment a passé à travers l'histoire celte nation des femmes, cette caste héroïque, sublime et nulle tour à tour, qui n'a pas eu d'historien ? Quelle influence a-t-elle exercée, quelles influences a-lelle reçues?
Esclaves, reines, compagnes, jouets, vouées à la volupté ou aux plus rudes travaux, décidant les destinées des empires ou ne comptant pour rien dans la vie des peuples, les femmes ont eu le sort le plus varié, le plus coloré, le plus étrange, le plus capricieux. De nos jours même elles sont soumises à des lois différentes chez les différents peuples, non-seiilement du monde, mais de l'Europe. D'où viennent ces différences? Sous quel régime, dans quelle sd*^*^-'* d'* m/m'irs contribuent-
162 I.'AWTIQUITÉ.
ellftsle plus au bonheur de Thomme et reçoivent-elles le plus de bonheur en échange? 11 y a cinquante ans, on n'aurait pas abordé cette question sans la couvrir de fleurs Doraliques ; il y a cent ans, on Taurait sacrifiée aux considérations théologiques. Tout cela est passé. Fils d*un temps qui se renouvelle, nouveau-nés d'une civilisation qui s'essaie, cherchons un point de vue moins étroit et plus digne. On a traité les femmes avec tant de flatteries et tant de colère, qu'on a toujours négligé la grande question de Jeur bonheur. Qui ne se rappelle les lourdes et pédantesques phrases de M. Thomas, l'emphatique dilhyr ambe de Diderot, les riens sonores du marquis de Pezay, et les sarcasmes amers ou Jes galanteries frivoles de Voltaire? Ces tons ne conviennent plus ni à l'homme sensé ni à l'homme
sage.
La destinée des femmes offre des nuances et des contrastes bien tranchés. L'Orient, source de civilisation, les condamne à la servitude. La Grèce, qui les délivre de celle captivilé, leur impose un servage domestique. Rome les élève à une dignité plus haute et crée la matrone romaine, la mère des Gracques. Le christianisme relève encore la destinée féminine : Dieu naît au sein d'une femme, et Marie est le type éternel de la pureté, de la chasteté, do la divinité de l'âme. Cette progression admirable était déjà l'objet des observations d'un écrivain élégant, qui vivait sous les empereurs de Rome : (( Nous, dit-il, nous n'avons pas honte de conduire nos femmes dans les repas auxquels nous assistons. Nos mères de famille voient le monde ; la femme tient le premier rang dans sa maison à coté de son mari. En Grèce, au contraire, on la renferme dans un appartement mystérieux ; elle ne voit que ses plus pro-
ches parents, elle ne s'assied jamais à la table du repas ^ »
Voilà donc une civilisation éclatante, féconde, colle de la Grèce, qui ne fait rien pour les femmes, qui les laisse languir dans l'obscurité du ménage, qui les traite comme les premiers des esclaves! Comment expliquer ce phénomène? Les philosophes et les historiens no nous l'apprennent pas, les couimentateurs encore moins. Les femmes de la Grèce ont été pour quelques écrivains du dix-huitième siècle un sujet de recherches assez vives ; selon nous, ils les ont mal comprises. De Pauw prétend que toutes les femmes grecques étaient laides, et les injurie en lançant contre leur sexe des invectives de mauvais ton ; comme si les femmes qui ont offert le type de la Vénus de Milo (plus délicate et plus belle que la Vénus la plus célèbre) pouvaient avoir été laides, Ânacharsis, en recueillant çà et là dos fragments d'auteurs anciens, ne s'est fait aucune idée des variations que le sort des femmes a subies dans la Grèce antique ; d'autres écrivains ont cherché dans les oeuvres de la décadence des passages faits pour éveiller la sensualité de leurs contemporains, pour plaire à leurs gonts débauchés, pour flatter leurs mauvais penchants. Sous lo Directoire, quand on essayait un retour absurde vers la nudité grecque, vers le culte de la forme, vers le matérialisme voluptueux de la Grèce, on achetait comme dos chefs-d'œuvre ces tristes ouvrages, dont nous ne citerons pas même les noms, et qui étaient aux mœurs qu'ils prétendaient retracer ce que la courtisane est à Ninon ou Aspasie.
Personne n'a complètement reproduit ce beau dôvc-
* Cornélius Nepoê, préface.
loppement de la Grèce. Un fragment se retrouve ici et là, puis ailleurs ; la Grèce elle-même, je ne la vois dé^ crite et appréciée nulle part ; si intellectuelle, si sensuelle, si lâche et si grande, si faible et si forte, si vertueuse et si vicieuse : Tidolâtrie de la forme, la beaulë en vénération, la volupté reine, le plaisir tyran, et la subtilité, àcôtédu stoïcisme etdes plus sublimes théories. Qui a montré les Hétaïres autour de Socrate, et Vénus sans voiles devant Platon? Il s'est fait en Grèce un développement plus oriental qu'on ne pense. L'abbé Barthélémy, écrivain pur, homme de goût, a rabaissé toutes les formes et modifié toutes les teintes au niveau de son siècle; il vivait dans une civilisation enivrée d'ellemême.
g II.
La femme grecque des temps héroïques.
Souvenez-vous encore de moi, lorsque viendra dbex vous, après un pénible voyage, quelque mortel, qoeloue étranger; et s'il vous dit : Jeunes filles, quel est ici le plus aimable chanteur... celui qui sait le mieux yoos charmer; répondez avec bonté: — C'est Taveugle de Chio,, de l'ile aux rochers*.
Hymnk à Apollon (conservée par Thucydide),
t. Ilf, c. 104.
Je cherche la femme grecque dont Cornélius Népbs vient de parler, la femme devenue instrument de ménage et bannie de la société des hommes comme du domaine intellectuel; mais si j'ouvre Homère et Eschyle, quel est mon étonnement ! Là elle est reine, elle jouit de toutes ses facultés, elle se rapproche, par la grandeur du carac-
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DES Hétaïres grecques. ig5
J tére, des femmes héroïques de Tancienne Germanie. Ce ' n'est pas ainsi que Xénophon, Aristophane, Démosthènes dépeignent les malheureuses victimes dont ils n'estiment que le silence, la cuisine et la propreté. Des institutions puissantes n'avaient pas encore altéré le caractère nature] de la femme, ne Tavaient pas encore asservie et dépravée. Sparte guerrière et Athènes démocratique n'existaient pas.
Veuillez ne pas trop redouter ce vieil Homère, que des souvenii*s de collège ont si cruellement mutilé dans notre imagination; veuillez le regarder comme un "Walter Scott d'aulrefois, comme un grand conteur dos temps écoulés; il vous apprendra mille choses que vous ignoreriez toujours sans lui, et que, malgré lui, les commentateurs ont ignorées. Je ne vous permets qu'un seul commentaire. Placez près de vous les gravures au trait de l'Anglais Flaxman : c'est un merveilleux interprétateur que Flaxman. Kniroz avec ces deux hommes dans le monde héroïque : vous verrez quelle grandeur avait cette époque des héros aux belles bottes et aiuc fuseaux chargés de laine violette.
Pour les âges héroïques de rcxtrônie Orient, il no nous reste que la Bihie et lesYédas; pour les ûgos héroïques de la Grèce, nous n'avons quo le bon Homère. Si vous voulez connaître la vie privée des femmes pélasgiques, suivez-moi ; nous consulterons cet excellent raconteur des vieux jours, en le dégageant du brouillard vaporeux et prétentieux que les scholiastes ont jeté sur lui.
Que la femme héroïque nous apparaît belle chez Homère! quelle liberté d'action! quelle spontanéité de vie! Gomme dans ses crimes mêmes elle est majestueuse
et forte! Chez les Grecs comme chez les Germaiils, elle prend part à tout lo mouvement social ; elle n'est 'pas seulement nécessaire à l'homme comme mère et nourrice, comme ménagère et gardienne de la maison, comme protectrice du ménage. Elle entre eu communauté de tout, elle dit son avis, elle exhorte, elle encourage, elle anime, elle vit d'une vie réelle et forte. Ce n'est pas encore l'idéal de la femme chrétienne, la femme do la chevalerie, celle qui se transfigure et s'assied à la droite de Dieu sous les traits divins de Marie; c'est la force et la douceur de l'àuie personnifiées, l'énergie dans la souplesse, le désir d'amour, de tendresse et de volupté. 11 est curieux de mesurer le chemin que fait la femme grecque depuis cet âge héroïque peint par Homère, et dont Pindare conserve le souvenir, jusqu'à l'époque de la démocratie. Sous le règne d'Agamemnon et de Ménélas, les femtnes sont beaucoup; sous le règne dos républicains de Sparte et d'Athènes, elles ne sont rien. Toutes les femmes d Homère sont grandes et nobles ; Calvpso la fée, Eurycléa la nourrice, Hélène la perfide, Glylemnestre elle-même la meurtrière. Leur âme vit, elle a son mouvement libre et intense. Plus lard, quand l'agora va s'ouvrir, quand les intérêts virils absorba ront tout, vous verrez la femme grecque perdre son Ame, sa volonté, sa liberté, devenir une demiH3sclav6, quelque chose de nécos>airc et de méprisé; alors naîtra l'hétaïre, la courlisâne adorée ; une classe de femmes s'emparera de tout ce qui est art, de tout ce qui est beauté, de tout ce qui est volupté, et laisserj l'épouse au coin de son leu, pauvre ménagère, dont Aristophane et ses pareils raillent seulement de temps à autre la gourmandise, la paresse, la fraude, c'est-à-dire les vices d'esclave ou d'enfant.
DES BÉTAlRES GRECQIES. 1C7
< Chez Hom(^re, dit Athénée, les femmes prennent pari à tout les banquets, elles reposent sur le même lit que les jeunes gens et les vieillards, que Nestcn* et Phénix. Le seul Ménélas, à qui Ton a enlevé sa femme, refuse de donner place près de lui à la race féminine. »
En effet, Hélène et Andromaque, dans Vlliade, ne 'cessent de prendre part à la conversation des chefs, des généraux et des guerriers : leur place est dans le conseil; elles sont respectées et écoutées; escortées d'une ou deux suivantes, elles se promènent sur les remparts, comme leur caprice les guide. Vlliade, tableau de lu vie guerrière, montre la femme sujet de combats, brandon de discorde. C'est Hélène qui cause la prise de Troie ; c*estBriséis qui fait naître la colère d'Achille. Toute coupable que soit Hélène, le conteur jette autour d'elle un charme puissant de volupté tyrannique. Les vieillards d'Homère ne s'ècrient-ils pas :
fl Ne blâmez pas les Troyens et les Acbéens aux belles chaussures si pour une telle femme ils ont souffeit tant de malheurs! Klle ressemble aux déesses immortelles I »
Le vieux poète a-t-il voulu flétrir Hélène? Non, assurément. Homère lui*mème aimait cette femme. Dans VOdysêée, \\ faut la voir revenue à la vertu, devenue bonne irténagèrCi adorée de l'excellent Ménélas» C'est elle, femme habile qui connaît les hommes, elle seule qui découvre, dans le convive déguisé de son mari, Télèmaque, fils d'Ulysse. La scène a lieu dans la salle de banquet, chez le roi Ménélas. Elle descend de sa chambre odoriférante, la chambre aux belles voûtes; tous les rc- ^^ards se tournent vers elle ; elle est majestueuse comme Diane aux flèches d'or. Une jeune suivante jPhylo, la pré-
cède, tenant dans ses mains une corbeille dont le fond est garni d'argent et dont le contour extérieur est d'or pur. Adrassa prépare pour elle, femme voluptueuse, une couche splendide, qu'elle couvre d'un tapis de laine soyeuse ; on place sous ses pieds un tabouret et près d'elle la quenouille chargée de laine violelte^d'une belle nuance. A peine Hélène a-t-elle reposé ses membres délicats sur ce lit magnifique, elle questionne son mari sur ce qui vjent d'arriver. Telle est la situation des femmes grecques sous l'ancienne monarchie héroïque. Elles sont l^s compagnes de leurs époux; à elles appartiennent à la fois le soin du ménage, la grâce, la richesse, le luxe et les arts.
Nausicaa, vierge pure, n'est pas moins admirable que la perfide Hélène, si facilement pardonnée. Toute la scène de sa rencontre avec Ulvsse est un chef-d'œuvre d'intérêt. Sans doute elle aime Ulysse à la première vue, ce qui prouve que celte manière d'aimer est vieille comme le monde. Elle l'aime et elle le lui dit avec une délicatesse d'ingénuité ravissante !
« Ne me suis pas. Il se trouve parmi ce peuple des hommes à la langue insolente; et peut-être un de ces hommes vulgaires, nous rencontrant, dirait : <» Quel est celui qui s'attache aux pas de Nausicaa, cet étranger beau et de taille élevé? Où Ta-t-il vue? Sans doute il doit être un jour son mari. C'est quelque vagabond qu'elle a rencontré, quelque coureur des mers étrangères, quelque homme des pays éloignés; car il ne ressemble à aucun homme de nos régions. Peut-être est-ce un dieu descendu du ciel, un dieu qu'elle aura supplié de se rendre à ses vœux. C'est lui qu'elle gardera pour mari pendant le reste de ses jours. Elle aurait mieux agi en choisissant un autre époux; car elle nous dédai-
DES UÉTâIHËS GRECUIËS. 1G1>
gne, nous peuple Phéacien, nous qui lui rendons tant d'hommages. »
N'esl-ce pas chose poétique que ce mélan^^e d'ingénaité, de grandeur, de finesse, de barbarie? et n'ètesvouspas charmé de cette révélation naïve du caractère de la femme dans ces vieux temps?
Mais ie grand type de la femme, chez Homère, c'est Pénélope; vertueuse avec majesté et simplicité, comme Clytemnestre est criminelle avec grandeur, elle n'a rioji de l'hypocrite et maladroite timidité des Pamélas modernes. Gomme toutes les femmes homériques, elle conserve une admirable dignité, une énergie simple et le développement libre de Tàme.
Pénétrons dans cette grande salle occupée par quarante petites tables de pierre polie ; des jeunes filles esclaves les chargent de fruits, de vin et de quartiers d'agneau. Vous êtes chez Pénélope, veuve d'Ulysse. Ces héros barbares, qui couronnent leurs gobelets de ileurs nouvelles, ce sont Antinous, Eurylochus et trente- huit autres, tous amanl s de la veuve. Sous le portique, debout, appuyé sur une colonne, le barde Plièmius est assis, la lyre à la main. Les prétendants de Pénélope, assis dans la salle du banquet, font retentir les voûtes de leurs chants joyeux, et pendant cette orgie, que le poète décrit si bien, Pénélope ne craint pas de se montrer au milieu d'eux. Elle descend de son appartement solitaire, elle traverse d'un pas noble et tranquille la foule turbulente et ivre, elle s'adresse au chantie Phémius, et lui donne pour récompense de ses hymnes glorieuses do douces paroles. Devant Pénélope, les hommes farouches se taisent ; l'orgie s'apaise ; point d'insulte, point d'ironie. Cependant la veuve est à leur merci ; elle n'a près d'elle qu'un adolescent, son fils Télémaque ; elle parle
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de sa fidélité à la mémoire d'Ulysse, de sa douleur que rien ne peut calmer, des chants de Phémius, qui trouvent dans son propre sein un écho douloureux ; et, toutes ces mauvaises natures s'adoucissent ; le vieux Phémius laisse tomber une larme sur sa lyre aux ciaq cordes, et le silence renaît dans cette grande salle de festin et de licence. Les amants de Pénélope attendent le départ de la veuve ; ils n'oseront l'insulter qu'en son absence.
Parlerai-je de Calypso, fée de la Grèce, type de la volupté, comme Hélène est le symbole de la beauté irrésistible, et Pénélope de la vertu ? J'aime même la vieille nourrice Euryclée, pauvre esclave pleine de cœur, qui garde si bien le secret de Télémaque, lorsque ce dernier quitte sa mère et s'embarque pour aller à la recherche d Ulysse. Comme elle l'aime Euryclée ! elle s'expose à la colère de Calypso plutôt que de divulguer le mystère que ce jeune homme lui a confié. La nourrice, dans les mœurs héroïques, est quelque chose de touchant. Non-seulement c'est une seconde mère, mais son état d'esclavage lui rend son nourrisson plus cher ; elle n'a rien à aimer au monde que ce nourrisson, cet autre fils, qui est un prince. J'admire encore Briséis l'esclave, qui n'apparaît que de profil, jouet de ces guerriers orgueilleux, et qui semble pure encore, malgré sa situa-* tion misérable et dépendante. Dans tojis les rapports que le vieux poète établit entre les hommes et les femmes» il y a de l'élégance, de la grûce et comme une politesse naturelle;
Une seule cérémonie, attribuée aux femmes et surtout aux vierges des temps héroïques, nous semble à bon droit singulière. La plus jeune des filles de Nestor lave dans l'onde tiède l'enfant d'Ulysse ; ses mains le
DES HÉTAlHES GRECQUES. 171
frottent d*huile; elle attache autour de son corps la tunique et la robe éclatante. Hal'raichi par le bain, lo prince, beau comme un Dieu, s^avanrc et va s'asseoir près de Nestor. Ulysse, lorsqu'il revient chez lui et que Pénélope croit recevoir un étranger, est accueilli do la môme manière : Pénélope confie A ses jeunes filles le soin de le baigner. La naïveté de ces vieux temps ne voyait aucune indécence dans la nudité des hommes.
Homère parle toujours des femmes et même de lems fautes avec égards et avec bienvcillance.il se courroïK^e contre l'assassinat commis par Clylemnestrc, parce que, dit-il, les suites de ce crime rejailliront sur toutes los femmes, et qu'on leur imputera éternellement ce crime d'une seule d'entre elles ^ Il est évident que le poëte prend ici fait et cause pour Tlionneur des femmes en général. Pope, cet homme d'e-prit, qui a fait une autro Iliade', et qui prétend avoir traduit Homère, ne partage pas le sentiment de l'ancien hanle. Voyez comment un traducteur célèbre peut détruire tout le sentiment de son original. Au lieu de plaindre les femmes, sur les quelles le crime de l'épouse d'Agamemnon doit rejaillir, il se plaît à les flétrir à jamais. « C'est un sexe parjure, dit-il dans sa traduction, un sexe souillé, et si jamais une seule femme vertueuse se rencontre, la postérité nor.imera Clytemnestre et maudira toute la race. » Alexandre Pope, vous étiez bossu, vous étiez laid, et lady Montagu s^ctait moquée de vous '.
La femme, chez Homère, est héroïque : elle appartient à la classe noble. Sa situation ressort des idées les plus élevées de l'époque.
* Odyssée, I. XH, v. 433.
* Voy. les traducteurs d'Homère.
' perjured sex and blacken ail tlic race, etc....
Chez Hésiode, elle se présente sous un nouvel aspect; c'est la femme vulgaire, la femme avec ses caprices, sa puissance, ses défauts, sa colère, sa facilité d*entraînement. Rien de plus violent que les invectives de Théognis et celles d'Hésiode contre les femmes. Pourquoi tant d'indignation? C'est qu'alors les femmes occupaient encore une grande place dans la société. A peine la démocratie se fut-elle assise sur le trône, elles furent réduites à un rôle si insignifiant, qu'on n'eut plus d'injures à leur adresser. On se moqua seulement d'elles, comme de pauvres petits enfants qui quelquefois se conduisaient mal. Hésiode, ouvrier de poésie, que nous rougirions d'accoler au grand Homère, traite encore les femmes de puissance à puissance : c'est l'homme grossier qui se donne la peine d'entrer en lice avec sa compagne, et qui lui accorde les honneurs du duel.
Hésiode se plaint de ce qu'elles ont tous les défauts de l'humanité, ce qui n'est pas étonnant; leur race et la nôtre sont sœurs : mais il se f)laint aussi de ce que la forme de leurs vêtements simule un embonpoint et même une beauté qu'elles n'ont pas. Qui aurait pensé que ce radoteur en hexamètres aurait de pareils griefs à formuler ? que les femmes de son temps auraient eu déjà recours à cette hypocrisie des formes, à ces raffinements d'une coquetterie qui promet et ne tient pas?
(( Gardez-vous bien, dit-il, des femmes qui augmen- « tent en apparence par les plis que forme leur robe, la « beauté de leur taille * ! »
Le lecteur me permettra de n'être ici littéral qu'à demi. 11 me suffira de dire que le pugostolos, ou vêtement trompeur, dont Hésiode se plaignait si fortement,
* MyjSî '/ovïî tî vôov nvyàçoXoç èÇccTrardcTw.
DES HËTâIRES grecques. W»
il y a quelque deux mille sept cents ans, vous le retrouverez dans toutes les rues, dans tous les spectacles, dans tous les salons de TEurope, où il se promène ou s'assied, sans que personne s'avise de Tinjurier comme faisait Hésiode.
On voit quelle distance se trouvait entre ces mœurs où les femmes se promenaient avec le pugostole, et l'esclavage oriental des femmes. Homère nous fait connaître les nombreuses femmes de Priam, qui dit à Ilécube:
« Tu m'as donné dix-neuf enfants ; et mes autres a femmes m'en ont donné d'autres qui sont nés dans le « palais. »
La polygamie asiatique était en horreur aux femmes grecques; et la plupart des anciens mythologues expliquent les crimes de Clytemnestre et de Médée en les attribuant à la jalousie et au mécontentement que leur inspiraient les mœurs nouvelles que leurs maris avaient empruntées aux barbares.
A la femme libre et fière de la Grèce héroïque va succéder la femme de la démocratie, celle qui doit choisir entre l'obscurité du ménage, une vie d'esclave ou de brute, et la volupté brillante des Aspasies et des Laïs. Nous verrons la femme grecque se dessiner sous ce double aspect; à la femme honnête, à la mutrone, nous opposerons l'Hétaïre, l'amie, la compagne et l'institutrice de Socrate et de Périclès.
m L'ANTIQUITÉ.
La femme grecque sous la démocratie.
Où sont les femmes ? Elles ne se monlrenl pas. Leur sexe est-il détruit?... et les justes dieux onl»Us trouvé moyen de perpétuer la race humaine sans leur secourt.
KmuPiDE^.
La femme telle que la conçoit Homère se montre encore chez Pindare. Ennemi de la nouvelle démocratie, attaché aux vieilles traditions, ce grand poêle, devenu aussi mystérieux pour nous et aussi difficile à comprendre que Ferdousi le Persan ou que les auteurs indiens des épopées sanskritos, conserve et embellit encore Tauréole sacrée dont Homère s*est plu à environner le front de ses héroïnes. A-til à décrire les amours des dieux et des mortelles, il ne sacrifie pas ces dernières ; il les élève et les glorifie. Quelques histoires assez scandaleuses sont même colorées par lui de nuances chastes, gracieuses et presque divines. Lui, chantre des hommes, panégyriste des lutteurs, entliousinste des vainqueurs à la course, génie tout viril, plein de mépris pour la populace et pour ceux qui la flattent; esprit grave, âme haute ; versé dans les antiques traditions du pays; lui qui n'a rien de féminin dans le style et dans la pensée, il ne se permet pas une digression sans parler des femmes avec respect et avec décence.
Chez Sophocle, la femme grecque, déjà renfermée dans des limites plus étroites, se colore cependant encore
* Mcdéc, vers 574. — Hippolyle, vers 016.
DES Hétaïres grecques. 175
d'un rayon pur et assez doux. Les admirables vers chaulés par un de ses chœurs, semblent offrir le portrait naïf de Tidéal de la femme à cette époque :
c Fidèle comme le chien qui fait Torgueil du pasteur
solitaire; — ferme comme le gouvernail qui guide et
protège le navire; — inébranlable comme la colonne
sur laquelle la voûte élevée repose ; — paisible et calme
comme l'intérieur de la famille pour le voyageur qui
regagne ses foyers ; — tendre comm*» le jeune enfant qui
répond' aux caresses de sa mère ; — gracieuse comme
l'aurore succédant à un jour d orage ; — bienfaisante
comme le ruisseau limpide que le voyageur rencontre
sans l'avoir espéré!... »
Déjà, on le voit, l'esprit héroïque s'est affaibli ; lo génie du vieux temps s'est éteint, la femme ne se place plus que sur une ligne inférieure. Ce que l'on esiime surtout en elle, c'est la fidélité, l'obéissance, la tendresse, le dévouement. « Quoi est celui (demande une des héroïnes de Sophocle) qui daignera me nommer sa femme? Quel est le maître qui enchaînera ma destinée à la sienne? »
Divinisée par Pindare, attaquée par Hésiode, grandiose BOUS le pinceau d'Homère, respectée encore par Sophocle, la femme va s'engloutir et se cacher sous terre, quand la Grèce nouvelle aura pris forme ; étrange éclipse, dont nous observerons toutes les phases.
Le développement de la civilisation grecque a eu lieu comme l'exigeait la situation géographique d'un pays divisé par tant de collines et de fleuves. Rien ne favorise la subdivision fédérale, comme ces limites naturelles de montagnes et de coteaux. Ajoutez à cela les troubles et les malheurs qui succédèrent à la guerre de Troie et au règne des Héraclides : ajoutez-y surtout la population
d*esclaves que la Grèce avait déjà recueillie ; population qui donnait aux Grecs libres la position et les ressources d'une aristocratie haute et puissante. Bientôt le ferment de liberté s'introduisit partout : la royauté disparut du sol de la Grèce, et ne fut regardée que comme un insupportable joug. La lutte qu'il fallut soutenir contre la Perse donna de la vigueur aux idées démocratiques. La nécessité de se défendre contre un ennemi commun et gigantesque, força tous ces intérêts dissidents à se réunir en un faisceau. Le monde sait les grandes choses qui se sont faites dans cette immortelle lutte. Ce n'est pas à nous de les répéter.
Tant qu'il fallut seulement se battre, Sparte, phénomène étrange, ville monacale qui avait créé des hommes de fer, fut dominatrice et souveraine. Après ces premiers succès, elle vit s'élever une rivale : Athènes, exemple d'un peuple sans lois, d'un peuple souverain, d'un peuple tyran, comme disent Aristophane et Thucydide : mendiants-rois qui détrônaient le roi de Perse et qui venaient, sur la place de l'Agora, vendre au prix de trois oboles par jour leur opinion, bonne ou mauvaise. Les Athéniens avec leur vivacité, leur curiosité, leur subtilité, leur susceptibilité, leurs vices, ont créé les arts, le drame et la poésie de la Grèce. La cité de Minerve avait des slatues et point de pavés; là, l'utilité était toujours négligée, la beauté toujours idolâtrée. Les temples des Athéniens étaient splendides, et leurs habitations incommodes. Leurs portiques se peuplaient de peintures merveilleuses, et nulle des convenances de la vie ne se trouvait près du foyer domestique. Au milieu de cette pittoresque cité, coulait un ruisseau fangeux qu'il fallait passer à pied. Telle était Athènes avec sa triple population, Athènes qui contenait trois fois plus
DES Hétaïres grecques. 177
d'esclaves que d'hommes libres, trois fois plus d'étrangers que d'indigènes.
Une fois républicaine, vivant de plaisir et d'orgueil, ivre de ses conquêtes et de sa souveraineté récemment acquise, Athènes condamne ses femmes à un servage misérable. Comment les femmes n'auraient-elles pas perdu tout leur pouvoir dans la vie nouvelle des Alhéniens? La ville était souvent troublée par des émeutes ; les hommes vivaient entre eux. D'après leur forme de gouvernement, ils étaient forcés de se réunir chaque jour pour discuter les intérêts de la communauté. Les pauvres commandaient, c'étaient eux qui formaient la majorité, et tous les votes avaient une égale valeur. Aux plus turbulents, aux plus grossiers, aux plus furieux, appartenait le pouvoir. Il fallait capter le nouveau tyran, imiter ses manières, marcher sur ses traces, lutter avec lui dans les gymnases, causer avec lui sous les portiques. Les hommes qui gouvernaient la Grèce, les riches, les gens instruits, enfermaient leurs femmes, auxquelles ils ne pouvaient plus tenir compagnie, et qu'ils ne voulaient pas exposer aux insultes et aux mauvais exemples de la populace. Comme elles n'avaient plus aucune part aux affaires sociales, h.ur cercle d'action se rétrécit peu à peu ; on négligea de les élever : elles ne furent plus rien, si ce n'est les maîtresses des esclaves ; on leur laissa levain honneur du sacerdoce, et les prêtres prirent soin de leur dicter leurs oracles; elles ne parurent en public que pour figurer dans les cérémonies sacrées.
La femme honnête, la matrone, la vierge, la veuve, la prêtresse même se trouvèrent donc réduites à une extrême insignifiance ; à peine s'élevèrent-elles d'un seul degré au-dessus des esclaves. Adieu, grandes et nobles
flgures de V Iliade et de VOdyssée; vous ne laissez plus dans les tragédies d'Eschyle et de Sophocle, que de images idéales et lointaines, copiées sur le modèle ho mérique. C'est Xénophon, Démosthènes, ou Thucydid qu'il faut lire pour se faire une idée de la situation de femmes sous la démocratie. Toute la part vulgaire c commune de leur existence leur est abandonnée , *( elles n'ont que cette part. Sur le tombeau de la mena gère on sculpte une bride, un bâillon et un hibou symboles de vigilance , d'économie et de silence. L Vénus chaste, la Vénus du mariage, pose son pied su une tortue, pour exprimer que la femme ne doit se per mettre aucun mouvement d'esprit et de cœur. A pein les écrivains mentionnent-ils les femmes, si ce n'es pour en dire du mal. Elles ne comptent plus; elles di rigent seulement les esclaves, en restant esclaves d leurs maris.
Voyez la femme chez Aristophane : à quelle barbari* est-elle arrivée! à quel degré d'avilissement est-ell tombée dans ces petites républiques où tout est viril où tout est guerre, éloquence et art ; où le développe ment des forces humaines s'opère tout entier en faveu de la conquête, de la volupté et de la beauté!
A mesure qu'ils s'éloignent de l'épopée héroïque, le Grecs considèrent la femme comme ne devant servir qu'; leurs plaisirs et à perpétuer leur race. La complète se paration des hommes et des femmes se laisse surtou apercevoir chez Aristophane. 11 a consacré aux femme plusieurs de ses drames ; et toujours il les ti^aite avec c mépris sans colère que l'on réserve aux enfants. 11 écrit les femmes en conciliabule, les Femmes dans leur fêtes et les Courtisanes; dans ses autres pièces, le femmes ne se montrent seulement pas.
DES Hétaïres grecques. i7u
La femme n'était pour rien dans les voluptés de rhomme d'Athènes. Écoutez l'accent de la joie athénienne, le paradis que crée Aristophane au service de seb compatriotes :
Allégresse ! allégresse !
Adieu batailles!
Adieu fromage et ognons !
J'aime peu les combats ;
Nais, étendu prtis du feu
Avec d'autres hommes, mes amis,
J'aime à faire griller des pois
Sur wi feu qui pétille;
J'aime à boire, en faisant rôtir
Le gland du liêti^;
J'aime à embrasser la (ille de Tiirace,
Quand ma femme est au bain * !
Cette ode vulgaire indique tout un état de société. La vie joyeuse se passait avec les hommes : on appelait la fille de Thrace ; — on laissait sa femme aller au bain.
Pour bien comprendre les femmes athéniennes de la démocratie, il faut leur opposer les femmes d*Homôre et même d'Hésiode, grandes, nobles, demi-déesses, pleines d'une dignité presque sauvage ; puis descendre
* 'Hdojuae, y' r,oou.xt,
K/Oscvous i.iZY)Xj.(xr/ uévoçi Tuj&oO rs /aè y^pofifjL'Jotv.
Ou yàp fùiniû ixi^oLii 'Aiià :r/5Ô5 TtOp ^esAxuv Mer' Kv^pôi'i STS/Sûiv ç>^/wv, E'xxéa^ Tûv ÇaÀcjy «ri'rtv, •< j Àavorara xoxt dépovç '£x7C£ncea/AÉva Kav^/DaxtÇuv TOU/sèêtvdo-j
X^ xixx T^v QpStTTOLv ^evûy T9,i y\jvat/.bi ).ou/AiV>î5;
le cours des ans et trouver les femmes d'Âristopha séparées des hommes, enfermées dans leurs maisons
Jamais Aristophane ne s'adresse aux femmes ; il leur parle point dans ses admirables morceaux lyriqi: On voit que l'homme régnait seul alors, que le s mâle dominait. Pas une parole pour elles. Le cynis abonde ; jamais la déférence pour les faibles ; déféra qui avait appartenu aux temps héroïques. Les mœ s'étaient dépravées sans rien accorder A la volupté l'âme. On appelait Vesclave thradenne; les images s suelles étaient prodiguées; la blanche poitrine de courtisane apparaissait au milieu des cris du parler jamais de mots et d'images qui donnassent l'idée d'i chaste volupté. Mais, direz-vous, Aristophane était nique ! Cet Aristophane le cynique avait l'âme gra et l'esprit haut. Comme il planait sur foutes chos qu'il voyait admirablement et d'un point élevé les fai d'Athènes! que tout se dessinait nettement devant esprit ! et qu'elle était belle et pure, celte raison, q était clair et grand, ce génie, roi d'un genre que n autres, créateurs de ces derniers temps, croyons a^ inventé et qui est vieux comme le monde et Thom] le genre fantastique !
La femme, telle qu'on la trouve chez Aristopha c'est la véritable matrone grecque de la républiq Elle s'efface, se cache et se perd dans l'obscur comme l'ordonne Thucydide. Voici, selon Xénoph tous les devoirs d'une femme parfaite* : « Elle doit ] sembler à la reine*abeille, ne pas sortir de la mais exercer une surveillance active sur les esclaves, 1 distribuer leurs tâches diverses ; recevoir les provisi
* Traité de Véconomte domestique.
DES Hétaïres grecques. 181
et les mettre en ordre, économiser avec soin tout ce qui n'aura pas été employé; le mettre en réserve; surveiller la fabrication de la toile et des habits, ainsi que la cuisson du pain; prendre soin des esclaves infirmes, quel que soit leur nombre ou leur âge; ranger avec attention et tenir bien propres tous les ustensiles de cuisine, leur donner des noms convenables, qui servent à les faire reconnaître ; nourrir et élever les enfants ; enfin prendre soin de sa toilette. »
11 y avait trois sociétés dans cette société, trois nations dans la nation : les esclaves, espèces de bêles de somme ; les femmes, qui s'acquittaient de leur mélior de ménagères, et les hommes, qui vivaient entre eux et pour eux seuls. .
De là les erreurs de Sapho, celles d'Alcibiadc et de Socrate; de là ce mélange impur qui circule à travers Tadmirable poésie grecque, et tous ces vices, « dont je devrais parler, comme l'a dit Montesquieu, si la voix de la nature ne criait pas contre moi ! »
L'avilissement des femmes en Grèce se releva un peu quand la civilisation romaine eut pénétré dans ce pays. Plutarque est moins insolent envers elles qu'Aristophane, moins dédaigneux que Xénophon. Dans ce petit ouvrage naïf qu'il a intitulé le Banquet, on voit deux femmes s'asseoir à la même table que leurs seigneurs et maîtres. Il est vrai qu elles se lèvent et quittent le festin au moment précis où la grande coupe commence à circuler; leurs maris, de peur qu'elles ne voulussent briller par leur parure, ont eu soin, avant leur repas, de cacher leurs plus belles robes, leurs aigrettes, leurs zones ci leurs bracelets; tyrannie étrange qui contraint ces dames à se présenter en déshabillé.
L'Athénienne s'occupait beaucoup de ses vêtements ;
son sort était un peu celui des Orientales : elle ; son diadème, ses tuniques de raille espèces ; \oil vie.
Alors naquit nécessairement la femme de plâ riiétaïre qu'il ne faut pas confondre avec la coi sane ; voici ce qu'en dit Démosthènes ^ La cond des femmes, dans la société grecque, à cette épo est singulièrement et naïvement résumée par lui :
({ Nous avons des hétaïres (amies) pour la volupt Tàme, des courtisanes (pallakai) pour la^satisfactioi sens, des femmes légitimes pour nous donner des en de notre sang et bien garder nos maisons. )>
Il nous reste à donner l'histoire de ces hétaïres, toire qui se trouve à peu près complète dans les i des anciens.
g IV.
Les Hétaïres.
V)uoi ! vous amenez ici (outes les joyeuses ville d'Athènes?... Tout ce qu'mi a écrit sui «... vous avez une belle érudition* I
ATHtote, Deiprosopbistss, 1. 3
Jusqu*à l'époque de Périclès, la femme grecque, cendue de son trône homérique, réduite à un vasselage, condamnée au service du ménage et à de la volupté, n'exerce aucune influence sur l'étal rai ou politique de la Grèce. D'une part, on protèg des lois atroces l'honneur du lit nuptial ; d'une a on ravale la condition des femmes par leur veni
• Discours pour Xééra.
^ .... Uîpt^épùiv TOtauTt jSiSAtoc... uctvrûav TOwrû)V ffuyyeyco
teur location publique, instituée par Selon, réglée par ^^i à un taux que les lois fixaient, a Tu es notre bienfaiteur commun, s'écrie le poète comique Philémon; tu ^s notre grand homme par excellence, ô Selon, toi qui ^^ pensé aux plaisirs de la jeunesse ! et par tous les ^ienx, je t'honore! Il n'est plus besoin de gravir un *^^lcon, au risque de se briser la tête, ni d'entrer chez ^^ belle par la lucarne du grenier, ni de se faire envelopper dans les linges et les draps que l'esclave apporte <^hez sa maîtresse; le matin, le soir, le jour, la nuit; jeune, vieux, d'âge moyen, on n'a qu'à choisir; rien n'est plus facile. Leur voix est douce ; leurs formes sont belles; adolescent, elles vous appellent du nom d'Apollon ; vieillard décrépit, elles vous nomment Mars. Elles ont des paroles de miel pour tout le monde.... Les voici toutes..., etc., etc. »
Ces femmes que Selon enrégimenta, les Pallakai, il ne faut pas les confondre avec les hétaïres, qui n'étaient pas encore nées. Pauvres caf>tives, plus misérables que dépravées, les Pallakai étaient à peine sur le niveau des esclaves. Thêmistocle, dans sa première jeunesse, attelait à son char quatre de ces esclaves nues et traversait l'Agora au milieu des cris de la foulée
Quant à la femme mariée, si elle osait se montrer aux jeux olympiques, elle était condamnée à perdre la vie. On la précipitait du sommet d'un roc. Traitée comme un être inférieur, on ne laissait échapper aucune occasion de lui témoigner le mépris qu'elle inspirait : « Femmes (s'écrie un orateur, dans l'occasion la plus solennelle)! vous pleurez vos pères, vos frères, vos maris tués à la guerre. Réprimez votre douleur; essuyez vos larmes;
1 Athénée, 1. XII.
184 I/AMIQUITÉ.
ayez enfin un peu de force d'âme et mêlez au moifis une vertu à tous les défauts que la nature vous a donnés. » Belle consolation ! Sermon édifiant ! cette insultt», que la circonstance rendait plus outrcigeante et plus gratuite, était prontncée dans l'Adora parThomme le plus éloquent de la Grèce; elle tombait sur une foule de mères et de sœurs désolées. On ne laissait à la femme d'autre rôle que le rôle passif, le silence, l'abnégation, la douleur secrète : on lui interdisait jusqu'aux larmes. Mais si elle s'avisait de se révolter contre un tyran, si elle nouait une intrigue, si elle avait un amant, des lois inexorables Tatteignaient. Elles punissaient, dit Maxime de Tyr, jusqu'à l 'intention de l'adultère. Une femme était chassée ignominieusement du domicile conjugal, privée de sa dot, dont le mari offensé s'emparait. Il pouvait ou l'exposer en vente, ou la garder chez lui comme la dernière des esclaves. L'entrée des temples lui était défendue, elle ne pouvait porter désormais aucun ornement, aucune parure; sa vie même restait à la merci de 1 époux outragé. Par un contraste bien digne de ce peuple athénien, celui de tous les peuples qui a réuni dans ses mœurs le plus de contrastes et d'invraisemblances, la loi qui entourait de menaces et de terreur la chasteté de la fenmie mariée ne protégeait guère la chasteté des vierges. Tous les ans de grandes fêtes avaient lieu, orgies bruyantes qui se célébraient pendant la nuit, et auxquelles les vierges d'Athènes assistaient. Les ténèbres, l'ivresse, le désordre, tout favorisait la licence et les vols amoureux. Les comédies grecques, imitées par Térence et Plante, nous prouvent assez que dans ces occasions quelques paternités mystérieuses ne manquaient jamais d'accroître la population athénienne, sans qu'il fût possible d'atteindre et de con-
naître les coupables. Innocentes victimes de la brutalité des Athéniens; — pudiques et déshonorées, presque toutes les jeunes héroïnes des comédies grecques sont devenues mères pendant les Bacchanales, et l'intérêt de la pièce roule sur les suites de cette violemte dont l'auteur reste caché. Souvent il arrive que ce dernier, entraîné par l'ivresse et le tumulte de l'orgie à commettre cet acte que ses compatriotes réprouvent faiblement, devient amoureux de la jeune fille même qu'il a flétrie : il la reconnaît et il Têpouse. Cette fable romanesque, exploitée par tous les écrivains comiques d'Athènes, est un des lieux-communs du drame et de la nouvelle chez les Espagnols ; elle a fini par expirer de lassitude sur les planches de notre <>péra.
Le développement intellectuel et moral de la femme, son aptitude pour les arts, son habileté sociale, sa pénétration vive, sa facilité à tout comprendre, devraientils, chez un peuple tel que le peuple grec, rester éternellement ensevelis et étouffés? Non, la nature humaine trouve toujours moyen de briser les entraves des lois. D'une part la matrone, d'une autre la Pallakê restèrent conûnées dans la double sphère qu'on leur assignait : VHétaïre naquit avec Périclès.
L'hétaïre, c'est la reialisalion de ce qui chez la femme n'est ni le devoir domestique, ni la volupté brutale. Esprit, adresse, souplesse, facilité à tout comprendre^ art de causer, sympathie pour les arts, séductions de Tâme, de l'esprit et des sens : voilà l'hétaïre. Klle naît esclave : on lui permet tout, parce qu'on la méprise : elle se fait reine.
L'hétaïre s'empare de la volupté de l'âme : elle esj musicienne, cantatrice, peintre, poète; elle saisit, comme sa proie, toutes les délicatessp« pxq"ises que la
i86 yANTlQUITÉ.
femme honnête abandonne; elle est Laïs, elle est Phryné, elle est Aspasie; elle a ses adorateurs et ses détracteurs. Dans la Grèce, qui transformait tout en art, les hétaïres firent de leur métier l'objet de profondes recherches et d'une grande érudition. Aristophane, Apollodore, Ammonius, Antiphanes, Gorgias, en rédigent les annales et la théorie. L'hétaïre marche de front avec le sophiste; elle partage sa puissance; comme lui elle se retrouve partout ; elle occupe une place notable dans la vie athénienne^
Mêlée aux philosophes, aux guerriers, aux hommes politiques, aux poêles, à tous ces esprits qui disposent de l'immon alité, l'hétaïre devient leur égale. Elle laisse la vierge aihénienne et la femme mariée naître et mourir ilans l'obscurité. On tient registre de ses bons mots, on écrit sa biographie, on conserve le nom de son père et de sa ville natale. Paraît-elle dans un lieu public, tous les regards se tournent vers elle. La décadence même de sa beauté n'entraîne pas toujours la décadence de sa gloire ; il suffit que son esprit conserve la fraîcheur et la vivacité qui l'ont illustrée. Enfin elle meurt, cette femme dont le front a toujours porté le diadème du plaisir et la couronne du festin. Vous apercevez sur la route sacrée un tombeau splendide, un palais sépulcral; vous demandez : quel est le héros qui repose sous ces colonnades? On vous répond : a C'est Pythionicé Thétaïre ^ »
De Périclès et d'Aspasie sa confidente date le règne des hétaïres ; et le mot règne nous ne 1 appliquons pas au hasard. Elles ont partagé avec les rhéteurs l'autorité souveraine que le peuple athénien croyait garder
* Pftusanlas.
DES HETAÏRES GRECQUES. 187
pour lui et abandonnait, sans le savoir, à d'étranges ministres, c Vous corrompez la jeunesse, disait un sophiste célèbre à une héiaïre. — Et vous, (jue faitesvous? » répliquait-elle. Ces deux corps importants dajis l'Etat, les hétaïres et les rhéteurs, ont gouverné la Grèce et n'ont pas d'analogues dans les temps modernes. Ninon, dans notre histoire, et peut-être lariy Hamilton, dans Thistoire d'Angleterre, sont à peu prés les seules fenmies que Ton puisse leur comparer.
11 fallait avant tout que l'iiétaïre fût belle. C'était l'Asie, c^était Milet qui fournissaient aux Athéniens les plus remarquables d'entre elles. Dans les derniers temps, le lèno ou marchand d'esclaves parcourait toutes les îles de l'Archipel, s'arrêtait sur les côtes asiatiques et choisissait à loisir les jeunes filles qui devaient faire sa forlune sur le marché d'Athènes. Ce métier hor»nAte exigeait du talent, du tact et des connaissances variées. Sous les portiques de tous les temples, dans toutes les avenues, dans toutes les places publiques, le marbre sculpté lui offrait des modèles et des exemples redoutables. On comparait l'hèlaïre nouvelle venue avec la Roxane d'Action, la Sosandra de Kalami, la Juiion d'Euphranor, la Cassandra de Polygnote, la Minerve lemnienne de Phidias, l'amazone appuyée sur son épée, du même auteur, et la Campaspe d'Apelles. Il faut lire les auteurs helléniques et Pline qui les a copiés, pour se faire une idée du degré de délicatesse et de sévérité avec lesquelles ces critiques de la nature vivante soumeltaient à leurs règles la ligne droite du nez, les contours heureux de la bouche et du menton, l'attache du cou, l'arc dessiné par le sourcil*, l'éclat de la vivacité et la prunelle*, la forme et la co-
188 L'àNTIQUITB.
loration des joues, la rondeur du poignet, enfin la blancheur et la ténuité arrondie de ces doigts effilés que Longus, dans son Traité du Beau et du Sublime <, regarde comme ce qu'il y a de plus parfait et de plus gracieux dansTunivers!
Un peintre, un sculpteur, un philosophe apercevaientils une jeune fille d'une beauté remarquable; si elle appartenait à ces classes inférieures, qui, redoutables dans Athènes, mais toujours pauvres, joignaient l'inso^ lence du pouvoir à l'avidité de la misère; — l'artiste ou le juge n'oubliaient rien pour s'emparer de son éducation et la placer au nombre des hétaïres. Un jour que le célèbre Apelles devait aller souper avec ses amis et se faire accompagner par une hétaïre, il rencontra sur sa route une jeune fille qui puisait de l'eau. Elle était souverainement belle : il s'arrêta et la pria de le suivre. Les convives s'étonnèrent du choix d'Afelles : « Soyez tranquilles, reprit Apelles, dans trois mois elle sera dressée. » Rien de plus commun dans Athènes que cette espèce d'éducation.
Une h«Haïre d'Athènes écrit à une de ses compagnes domiciliée à Corinthe :
« Avez-vous entendu parler de la jeune vierge Jque dresse^ maintenant Apelles?
<{ Ce serait de votre part une prodigieuse ignorance et une incroyable niaiserie, si vous n'aviez pas entendu parler de celte vierge. Elle occupe toutes les conversations et tous les esprits. En Grèce, il n'y a plus qu'une femme. Elle se nomme Laïs ; on ne parle que d'une fenmie, de
* QYjptorafeUoc correspond exactement au mot français dresser un cheval, et au mot anglais Iraining. Xénophon, plus sévère que l'autour auquel nous empruntons ce passage, parle aussi de dresseï' une jeune personne pour le mariage.
DES HËTAIRES grecques. i89
Laïs. Ce nom retentit dans les boutiques dos parfumeurs, sôus les voûtes des théâtres, dans les assemblées publiques, dans les tribunaux, dans le sénat. J*ai vu des muets trouver à son aspect un langage pour exprimer leur admiration, et dire par signes : « Oh que Laïs est belle ! » Elle mérite ces éloges. C'est un modèle : sa taille est déliée, svelte, souple, solide, parfaite. Vôtuo, vous admirez surtout son visage ; que ses vêtements tombent, vous ne savez qu'admirer le plus. Sa prunelle est noire et brillante comme Tébène ; le blanc de ses yeux brille comme l'ivoire*. »
Ce n'était pas seulement le poète, l'artiste, c'étaient les philosophes, les sages qui se livraient à cet enthousiasme ardent pour la beauté. La beauté, c'était la religion, le type corporel et visible de la divinité éternelle, du beau idéal. Toute la mythologie hellénique encourageait l'idolâtrie de la forme. Les philosophes se soumettaient à la foi populaire et reconnaissaient drins la belle hétaïre qui s'avançait couronnée de fleurs sur la place, le symbole visible et l'image lointaine de la beaulé immortelle.
Sous le règne même du christianisme, ce culte de la beauté physique dominait encore la Grèce. Voyez Longus, dans son admirable roman pastoral, prêter un charme secret, un prestige d'innocence recherchée aux amours toutes sensuelles de Daphnis et de Chioé. Cet ouvrage date des siècles chrétiens, et l'on y trouve la même admiration de la - perfection corpore le, la même empreinte qui dislingue les comédies de Ménandre ; une sorte d'ingénuité raffinée; la volupté physique, non dans ce qu'elle a de grossier, mais dans ce qu'elle a
• Lettres d'ÂIciphron.
190 LANTIQUITÉ.
de gracieux et de naïf. En vain le christianisme et : idéalité mystique ont passé sur les mœurs grecques. La naïve Chloé du romancier Longus n*est que la contreépreuve exacte des Aiitiphila, des Silenium, des Philematium, que Ménandre avait introduites dans sej drames.
Chloé aime Daphnis depuis Tenfance. A quinze ans son cœur bat plus vite; ses passions s'éveillent; ell< s'étonne et n*a ni craintes ni scrupules. L'instinct se dé veloppe librement sous Tinlluence d'un climat ardent au milieu d'une nature riante. L'amour physique s montre seul.
Si elle était moins belle, moins ingénue, moins ignc rante, moins candide,' Chloé jouerait un rôle peu inti ressaut. Comme elle est le symbole de la jeunesse et ( la beauté, on l'aime, et on l'admire ; elle plaît et elle a tache. Son cœur est pur comme son corps; elle ignoi la vertu comme le vice ; et les émotions physiques qi s'épurent de l'innocence de sa vie acquièrent sous plume qui décrit avec une coquetterie qu'on a prii pour de la simplicité, une sorte de chasteté, de digni et de grâce.
Ainsi le cours des siècles et le mouvement du chri tianisme n'ont pas pu vaincre ou transformer ce culte ( la forme extérieure, inhérent à la race helléniqu Qu'on juge de la toute-puissance de ce sentiment à ui époque où la philosophie et la religion le consacraieni la fois ; où tous les arts concouraient à l'embellir, où ri( ne lui servait de contre-poids.
L'idolâtrie de la beauté, de la grâce, de l'élégance, d arts, avait pour grande-pré tresse l'hétaïre.
L'hétaïre recevait une éducation distinguée. Ellecha tait, dansait, jouait de plusieurs instruments. Ses t;
DES Hétaïres grecques. 19i
3ats, sa beauté, son élégance assuraient sa fortune t l'environnaient d^admirateurs exaltés ; sans elle, point e fête ôomplète. Après le repas, riiétaïre venait remlir à la fois les réles de cantatrice et d*actrice, de daneuse et de virtuose; elle était madame Malibran, malemoiselle Taglioni, mademoiselle Mars. Les admirables lanseuses d*Herculanum, seuls portraits des hétaïres [ue l'antiquité nous ait légués, prouvent combien de jrâce et de voluptueuse décence appartenaient à ces emmes. A côté de la triste ménagère qui répandait autour d'elle l'ennui dont elle était dévorée, se trouvait la femme élégante, la joueuse de cythare etde flûte, versée dans tous les arts de la séduction, et traitant la volupté :omme une science. Un écrivain qui a puisé dans les comiques grecs et recueilli, sous la forme de lettresS tous les détails de mœurs privées qui caractérisent la vie athénienne, donne la description suivante d une fête sur l'eau à laquelle assistaient des hétaïres musiciennes. Nausibios, pauvre pêcheur dont la barque a été louée pour celte occasion, écrit à son confrère le batelier Prumnaîos :
NAUSIBIOS A prumnaîos.
« En vérité, je ne savais pas quplle mollesse et quelle voluptés'étaient introduites dans les mœurs de nosjeunes Athéniens riches. Il va quelques jours, Pamphilos et ses camarades ont loué ma clialoupc pour se promener sur la mer; je les ai accompagnés, el je vois maintenant qu'il Hy a pas de voluptés qu'ils ne demandent à la terre et à l'océan.
* Alcipbrou.
« — Moi ! s'écria Pamphilos, m'asseoir sur ces morceaux de bois plus durs que la pierre ! Non, certes.
« Il fit donc tapisser de soies étrangères et de coussins moelleux le fond de la nacelle ; puis il déploya une voile pour se garantir du soleil, dont les rayons, disait-il, lui étaient insupportables. Nous autres pécheurs, habitués à la mer et à sa brise gla(**ée, nous nous étonnions de ces recherches, inconnues à la plupart des citoyens.
« Ainsi s'embarquèrent Pamphilos, ses compagnons et plusieurs femmes très-jolies, toutes musiciennes : Tune s'appelait Kroumatioiî, et jouait de la flûte; l'autre Erato, et ses doigts erraient sur le psaltérion ; la troisième Ënéjas, la cymbale résonnait sous ses mains. Ha petite barque était un on^hestre ; la mer retentissait au loin de chants joyeux; tout était gaieté, volupté, harmonie. Hélas! moi, je n'étais pas satisfait; moi, pauvre, et que ces plaisirs rappelaient au sentiment de ma vie misérable ! Je ne me sentis heureux que lorsque Pamphilos me jeta une bonne somme d'argent. Je me réconciliai avec ces promenades maritimes. Dieux, envoyez moi encore quelque jeune homme aussi prodigue et aussi voluptueux ! »
L'hétaïre avait-elle de l'ambition, de l'esprit, de l'audace, elle pouvait s'élever bien au-dessus des artistes que nous venons de voir apparaître si brillantes et si gaies dans la barque de Pamphilos. Comme Aspasie et Thargélie, elle pouvait devenir poète, philosophe, orateur; enchaîner les monarques, captiver Socrate, s'éterniser dans les poésies de Ménandre ou dans les pages d'Epicure. La suite de spectacle, l'atelier de l'artiste, le Portique et l'Agora lui étaient ouverts; libre à elle de puiser dans le commerce des artistes et des hommes
DES Hétaïres grecques. 105
d'État qui se pressaient autour d'elle, dans les leçons des doctes, dans la fréquentation du théâtre, cette finesse de tact, cette souplesse d'esprit, cette connaissance de la nature humaine, véritable science des femmes, et cette active pénétration qu'une vie d'intrigues et de plaisirs aiguisait de jour en jour. Que l'on compare à l'existence de ces femmes la monotone langueur dans laquelle s'éteignait la vie des épouses légitimes.
Aspasie, reine et véritable fondatrice des hétaïres, devint la compagne et la conseillère de Socrate, l'amie intime de Périclès, la rivale des orateurs célèbres. S'il faut en croire Platon, le plus noble monument de l'éloquence grecque (loraison funèbre des Athéniens morts pour la patrie, conservée par Thucydide), est l'œuvre d'Aspasie.
Comment s'étonner après cela que les hétaïres aient eu leurs historiens? Le poëte Mâchôn a rédigé en vers iambiques, dont Athénée nous a conservé une partie, leurs saillies les plus vives, leurs réparties les plus mordantes, leurs plus joyeuses plaisanteries. Pour les reproduire avec l'éclatante vivacité et le coloris qui leur appartiennent, il faudrait braver toute décence, et revenir à cette nudité des mœurs grecques que notre plume se réfuse à traduire et qui effrayerait les moins chastes de nos lecteurs. H n'est point vrai, comme l'a prétendu l'Anglais Southey, que ces bons mots, presque toujours cyniques, so eut dénués d'esprit. Nannium, Plangon, Pythionice, Iliérocléa, Gnathaïna, ont lancé plus d\in trait digne de notre Sophie Arnould.
Diphilos, poëte dramatique assez peu estimé, allait souper chez Gnathaïna. Avarice ou pauvreté, il n'avait
envoyé chez Thétaïre qu'un seau rempli déneige, destinée à rafraîchir le vin ; honteux de la médiocrité du présent, il avait recommandé aux esclaves de ne pas le trahir et de jeter la neige dans les coupes sans en prévenir leur maîtresse. Au milieu du festin, il s'écria d'un air de surprise : « Ce vin est d'une fraîcheur délicieuse ! Par Minerve et tous les dieux, ô Gnathaïna, tu as une fontaine glacée !
« — Je le crois bien, répondît l'hétaïre, j'ai soin d'y jeter tes prologues. »
En vain les lois avaient prononcé contre les hétaïres de pénibles et honteuses interdictions. Exclues des sacrifices publics, condamnées à porter un vêtement spécial, cl à ne jamais prendre pai t aux théories ou processions solennelles qui précédaient les sacrifices, elles se vengeaient de ces flétrissures en captivant la jeunesse et les talents, en attirant à elles toutes les supériorités et tous les hommages, en usurpant la souveraineté des mœui s ; Tune, Thargélie, Milésienne, montait malgré ces lois sur le trône de Thessalie ; l'autre, Pliryné, proposait aux Thébains de reconstruire leurs remparts à ses frais sous la seule condition d'y graver l'inscription suivante : Alexandre^ fils de Pliilippe, a renversé ces murail les , Phryné l'hétaïre les a relevées. Glukéra régnait dans le palais d'Harpalos; Épicure avait choisi Leontiura : Âristote, llerpilis ; enfin Platon cette Archéanasse dont les rides même, idéalisées par son imagination complaisante, avaient, dit-il, des charmes pour lui. (( J'aime Archéanasse de Colophon ; le sillon de ses rides sert encore d'asile aux amours ! vous qui l'avez vue dans sa jeunesse, de quelles flammes avez-vous brûlé! à tra* vers quel incendie avez-vous marché ! » Platon était né poète.
DES HËTâIRES grecques. 105
Nous ne copierons pas dans Athénée la liste interminable des hétaïres athéniennes et de leurs amis ; tous les noms glorieux de la Grèce figurent dans ce catalogue. Harmodius le tyrannicide était attaché à la courageuse Léaîna, qui, livrée aux bourreaux par Hippias. ne voulut trahir aucun de ses complices. La plupart des jeunes gens riches vivaient sous la loi des hétaïres, et Tamour qu'elles inspiraient a laissé des tra(*.es ardentes dans la littérature grecque. Voici une lettre touchante, écrite par un jeune Athénien, après la mort de Thétaïre qu'il aimait :
MËNEKLËIDÈS A EUTIKLËS.
« Ellen*est plus, Bakchis la belle! cher Eutiklùs, elle n'est plus ! Elle ne m'a laissé que des larmes el lo souvenir d'un amour aussi triste aujourd'hui qu'il fut délicieux! Jamais, non jamais, Bakchis ne sortira de ma pensée ! Quelle sensibilité ! quelle âme sympathique pour moi ! Elle, l'apologie vivante des hétaïres ses compagnes! Qu'elles se rassemblent toutes, et qu'elles placentla statue de Bakchis dans le temple d'Aphrodite et des Grâces! On dit comnmnément qu'elles sont malfaisantes et sans foi, qu'elles n'aiment que le gain et no s'attachent qu'aux présents, et qu'en se livrant à elles on doit s'attendre à mille maux ; eh bien ! la réfutation de cette calomnie était dans l'exemple, dans les mœurs si douces de Bakchis.
i Tu connais cet étranger, ce Méde venu de Syrie avec tant d'eunuques, de luxe, de chars d'ivoire et d'habits précieux; tu sais qu'il offrit à Bakchis des présents sans nombre, des fennnes syriennes, un établissement splendide, un luxe asiatique el digne d'un barbare ? Eh bien!
elle n'admit pas même chez elle l'étranger ; elle airaa mieux dormir sous ma petite couverture de laine, reposer près de mon foyer modeste, se contenter de mes faibles présents ; elle renvoya tous les cadeaux au satrape, et se moqua de ses promesses dorées. Voilà le sort qu'eurent ce négociant d Egypte et les monceaux d'or qu'il apportait! Ah ! jamais rien de meilleur que Bakchisne parut sous le ciel ! Pourquoi un bon génie n'âvait-il pas placé Bakchis dans une situation de vie meilleure? Elle est morte cependant ; elle nous a laissés, et désormais Bakchis couchera loujours seule dans la terre froide. Quelle injustice! Parques bien-aimées, jamais, non jamais, je ne reposerai plus prés d'elle, comme autrefois! Moi, je reste, je causerai encore avec mes amis, je partagerai leurs repas, et jamais la douce lumière de ses yeux, jamais la noble gaieté ^de son visage, jamais les délicieux combats de nos nuits ne renaîtront pour me charmer 1
Qu'elle parlait bien ! Quel visage I quel chantdigne des syrénes! quel nectar découlait de ses lèvres que la persuasion habitait! La ceinture de Vénus était à elle; on aurait dit ces statues qui représentent les Grâces et Aphrodite joignant leurs mains enla<:ées.
(( Adieu aux gaies chansonnettes après le repas! adieu à ces doigts d'ivoire qui éveillaient la lyre endormie ! Qu'est-elle maintenant la fille chérie de toutes les Grâces? un peu de cendres, un rien! Et cependant elle vit, cette autre courtisane infûme, la Me*garia, celle qui a ruiné Théag<'*nes,quira dépouillé de toutes ses richesses, qui ne lui a laissé que très-peu d'argent, un petit bouclier pour aller à la guerre; elle vit cette femme, etBakchis, qui aimait son amant, est morte ! Ma douleur s'est adoucie en s'épanchanl ; Eutiklés, ô mon ami, parler d'elle est un
DES HÉTâIRES grecques. 197
plaisir pour moi ! hélas ! son souvenir est tout ce qui me reste! Adieu. »
Vénus hétaïre avait des temples, Vénus conjugale n'en avait pas; comme tous les despotismes, le despotisme do ces femmes trouvait de Topposition, faisait naître des abus, iriitait la verve des poètes, se trouvait en butte à la satire et se soutenait en dépit d'elle. Athènes, auasi féconde en sobri.|uets bizarres que la Rome de Pasquin et la Florence de Dante Alghieri, ne les épargnait pas à celles qui subjuguaient la jeunesse et souvent présidaient à ses destinées. La grossièreté pittoresque de ces surnoms donnés à des femmes, répugne à la délicatesse du goût moderne et peint bien la société démocratique de cette époque. On ne ménageait guère ces hélaïres si adorées, si riches, si puissantes. Callislo la-Truie, sa mère la Corneille; Laïs-la-Hache, Nico-la-Callipyge, Nannium-rAvant-Scéne (dont le visage était beau et la taille mal prise), n'étaient pas les f)lus maltraitées; et nous sommes forcés de taire plus d'une dénominal ion scandaleuse que de graves scoliasîes ont conservées et commentées avec soin. Laniia, maîtresse de Dômétiius Poliorcétes, renommée par sa cupidité, était connue sous le nom de la Catapulte ; on prétendait que cet instrument de guerre avait détruit moins de villes que l'insatiable i.amia. Elle mérite une mention spéciale dans l'histoire des hétaïres; et la lettre suivante, qui ne manque ni d'esprit, ni de grâce, ni d'adresse, la caractérise assez bien,
198 L'ANT[QUrrÉ.