‹ L'antiquitéChapitre 23 sur 46 · CONTRE MARCUS TULLIUS CICÉRON · texte numérisé non relu

CONTRE MARCUS TULLIUS CICÉRON

Jacques Bellenden, qui vivait en Angleterre sous le règne de Jacques II, est, de tous les commentateurs de Cicéron, celui qui a le plus contribué à rétablir l'ordre chronologique des lettres que ce grand écrivain a laissées. Avant Bellenden, Jérôme Ragazzoni (ou plutôt Sigonius, dont ce pseudonyme cachait le nom véritable), avait mis en ordre les lettres ad familiares (aux intimes), que Ton a plaisamment appelées lettres familières. Le travail de Bellenden, fort supérieur à celui de Sigonius, et qui d'ailleurs embrassait la correspondance entière, était oublié des gens du monde, lorsque parut la Vie de Cicéron par Middleton, œuvre sans portée, dont l'auteur n'a su apprécier aucun des événements et des caractères qu'il retraçait. Un style heureux, périodique et facile en constituait le principal mérite; Middleton s'était emparé du travail de Bellenden, sans avouer le

larcin. L'Allemand Wieland, qui publia, en i808, une excellente traduction des lettres, se servit de la chronolo;:ie que Middleton avait donnée pour sienne; Schùlz la modifia et l'améliora; M. de Golbéry, dans son édition, s'est conformé, avec beaucoup de raison, à l'édition primitive de Schûtz.

Belienden, auteur original de cette reconstruction que les derniers éditeurs français ont sagement adoptée, s'est trouvé perdu et enseveli sous les noms de ses successeurs. Pourquoi ne pas consoler les mânes du vieil érudit, en lui rendant la justice qui lui appartient? Rétablir l'ordre des lettres cicéroniennes , c'était créer avec des documents certains le journal le plus curieux, le plus exact et le plus intime des affaires romaines, pendant la crise qui détruisit Rome patricienne et fit Rome impériale. C'était donner, sous forme épistolaire, l'autobiographie d'un personnage qui a vécu dans l'intimité de Pompée de César et de Caton. Quœ oui légat. dit Cornélius Nepos, non multum desideret historiam contexlam illorum tempqruîn. <i En les lisant', on aura presque une histoire complète et suivie de toute l'époque. » Consultons donc ces Mémoires particuliers ; les révélations y sont naïves. L'orateur déposait alors la solennité magistrale. Il n'avait plus de rôle à jouer. Quoi que Montaigne ait pu dire, ses lettres n'étaient point écrites pour la postérité. Voici toutes les grandeurs, voici toutes les faiblesses de l'homme privé et de l'homme public; Cicéron tout entier.

Dès les premières lettres de Cicéron, nous le voyons, à quarante ans, placé au milieu du foyer des intrigues romaines ; amoureux de la langue grecque et des belles peintures, briguant le consulat ; ornant sa bibliothèque A'Hermaclées ou de statues représentant à la fois Hercule

DE GIGËRON ET DE SON GAHÀGTÈRE. 200

et HercSure ; heureux de son Tusculutn et de sa renommée d'orateur. Le premier trait qui nous frappe n'est pas à son avantage, quelque beau que fut son génie. Il apprend que son père est mort. Il écrit à son ami Atticus :

« Mon frère est dans son domaine d'Arpinum. Notre père est décédé le 8 des calendes de décembre. Voilà tout re que j'ai à le dire. (Hoc est tantum, quod te scire veUem). Trouve-moi, si tu le peux, des curiosités pour orner ma galerie d'étude. Tusculum fait mes délices ; c'est là seulement que je me sens heureux. »

Pas un mot de plus. — Ce trait de caractère est si fort, cette mention rapide et pour mémoire de la mort de son père est si étrangement mêlée à ses préoccupations dominantes, à ses idées de virtuose et d'amateur, que l'un des traducteurs a peine à en croire ses yeux, comme il le dit dans sa note. Cicéron, « homme nouveau, » se sentait-il gêné par la présence de son père, le bourgeois d'Arpinum? Était-ce une âme facile aux impressions, oublieuse des absents, tout entière à ses impnlsions présentes, toujours sous le charme de ses voluptés littéraires, de ses vues ambitieuses, de ses jouissances d'artiste? Était-ce une âme froide? Non, certes. Elle était* profondément sensible à ses propres peines. Sa correspondance est pleine de l'expression de ses douleurs.

U y a, vous le savez, deux espèces de sensibilité : celle qui s'occupe d'autrui, et celle que nous reployons sur nous-mêmes ; la dernière est active, commune, admirée, larmoyante. Elle ne coûte pas un dévouement, pas même le sacrifice d'une pensée. La civilisation cultive et protège cette sensibilité délicatement égoïste. Si les apparences ne sont pas trompeuses, Cicéron avait une

dose assez belle de cette sensibilité spéciale : il pleure e douze pages son exil passager ; en une ligne la mort d son père.

Continuons.

Si le caractère du grand orateur ne ressort pas d cette étude avec Téclat lumineux dont la postérité l'en toure, ce ne sera pas la faute de l'observateur.

Trois lettres plus loin il écrit au même Atticus: « Ap prends que ta grand'mére est morte par amour pour t( et parce que la dévotion des Romaines commençait s'attiédir : tu y gagneras une belle épître consolatric par Saufeius. » N'est-ce pas se moquer un peu dure ment de la pauvre vieille dévote? En même temps, quell passion pour les bronzes, les meubles et les statues Quelle impatience de les recevoir ! il ne songe qu'à cela il veut que tous les vaisseaux en soient chargés ; il es transporté du bonheur de les obtenir ; « eorum studi effertur. » Il a quarante ans et la république s'en v croulante. Je voudrais que cet homme politique s'occu pat un peu moins de marbres pentéliquesy de Sigilia Pi tealia, de plaisanteries sur une vieille femme morte i un peu plus des affaires importantes dans lesquelles i va se lancer. Au milieu de son ardeur enfantine pour 1 tableaux et les curiosités, l'ambition le prend ; il ser consul, il veut î^e faire de nouveaux amis et ménager le anciens ; il est fort embarrassé, comme il l'avoue {lettr X du livre 1«') pour concilier tous ces intérêts; il refus de servir l'oncle d'Atticus contre un nommé Satrin^ parce que ce même Salrius est l'ami d'un homme qi ferait tomber sa candidature ; il (Convient que l'on pei le blâmer ; mais il veut arriver ; le but est brillant c honopflble. Très-biert; tnAlheureusemetit dans cette n

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