‹ L'antiquitéChapitre 24 sur 46 · DE GIGÉRON ET DE SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

DE GIGÉRON ET DE SON CARACTÈRE

cherche du pouvoir, on verra que Tauteur du de Offidis se laisse entraîner un peu loin.

Le fameux Gatilina, revenu de TAfrique où il a exercé la préture, est accusé d'exactions et de dilapidations énormes ; il doit se présenter comme Tun des compétiteurs de Gicéron, si les juges le renvoient absous. « On le condamnera (dit l'orateur dans la lettre que nous venons de citer), à moins que ses juges ne déclarent qu'il est nuit au milieu du jour. » « Nisi judicaium erit meridie non lucere. » Ainsi, voilà un homme dont le crime, aux yeux de Cicéron, est clair comme le plein midi. Lisez la lettre suivante. « Je suis tout prêt, dit Cicéron « {Epist. XI), à me charger de la défense de Gatilina, « mon compétiteur. Les juges sont à nous. L'accusateur c y donne les mains (il était acheté). Mon espoir est de le « faire absoudre (Gatilina) et de m'allier plus intimement c à lui (à Gatilina), de manière à ce que notre candida- « ture marche de front. »

Ces paroles, que les traducteurs trouvent bizarres, nous semblent « claires comme le plein midi ». Gicéron méprise et craint Gatilina ; il ne doute pas que ce ne soit un inlâme ; il va le défendre dans l'espoir d'obtenir l'appui de ce voleur public. Les juges sont achetés. Glodius l'accusateur s'est vendu. Gicéron vient se mêler volontairement, par un calcul d'intérêt, à la plus ignoble des intrigues, il vient y jouer un rôle secondaire ; il s'en faitlinstrument et le panégyriste, sans avoir môme le courage d'en être le premier moteur, lui, Gicéron, l'accusateur de Verres !

Nous ne sommes encore qu'à la trentième page du premier volume, sur sept volumes de lettres !

Les mœurs romaines admettaient alors, dites-vous, cette Vénalités e& mépris de la loi, ces moyens itii€[Uéë,

ces prostitutions de Téloquence et de la vertu ? Oui ; la chose était commune, Rome était perdue ; Caton le savait, lui, Taristocrate indomptable , qui se tua noblement sur le tombeau de la vieille patrie ; César le savait aussi; César, Thomme populaire, qui fit son trône de ce même tombeau ! Mais la conduite de César et de Caton était logique, celle de Cicéron ne Tétait pas. César, à l'exemple de Catilina, s'appuya sur le peuple, exploita les vices généraux, se plongea dans le torrent pour que les flots du torrent le portassent à la puissance ; combattit Taustérité antique, lutta contre /'dme invincible de Catony écrasa les patriciens ; et devinant l'avenir de Rome luxueuse, corrompue et lassée, fonda sur les débris l'autre Rome, la Rome du seiîond âge, le pouvoir des Césars; un pouvoir qui dura longtemps el qui a retenti fort loin ! Le moyen âge ne l'a pas oublié ; la Germanie a eu ses Césars ; le Dnieper el le Volga ont eu leurs Tzars (Czar, ( ésar, Kaisarj. Au moment même où nous sommes, cette grande ombre n'a pas encore disparu. Le dernier des Césars, c'est Bonaparte.

César et Caton, voilà «les types complets. La révolution et l'ancienne Rome; le peuple et le patriciat; les ambitions jeunes et les vieux pouvoirs, représentent puissamment et résument en eux la sang'ante lutte de l'époque. César, c'est le génie de Rome plébéienne: le peuple insurgé contre le patriciat et demandant un seul maître. Imaginer, comme ce rhéteur souvent sublime, Annseus Lucanus, que César a détruit la liberté, c'est folie ; César n'a rien déiruit. L'aristocratie patricienne était rongée de vices et incapable de se soutenir ; son chef, Pompée, homme vaniteux et indolent ; Brutus el Cassius, attachés par un sentiment religieux et fanatique à la vieille Constitution, essayèrent en vain de conserver un état de

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choses que les siècles avaient affaibli. L'édifice vermoulu complaît six cents années de gloire ; les éléments po|)Ulair«'s, longtemps comprimés par le patriciat, s'étaient soulevés d'intervalle en intervalle, avec une fureur dont le nom de Marius suffit pour rappeler l'intensité. La noblesse devait renoncer à la suprématie : un chef militaire et tout-puissant devait commandera cette grande masse aveugle et dépravée. Cicéron, homme nouveau, que son talent avait rangé parmi les aristocrates, voulut les défendre ; sa conduite pendant son consulat le prouve : Tarrêt de mort prononcé contre Catilina et ses complices n'est pas autre chose qu'un coup de main en faveur du Sénat. Mais ni lui ni Pompée n'étaient de force à soutenir cette noblesse prête à périr. Ceux qu'ils protégeaient ne savaient pas se protéger eux-mêmes ; l'heure était venue. Tour à tour Caton, Brulus, Pompée s'abîmèrent dans le gouffre où périssait Tinstitulion romaine. Cicéron lui-même y tomba, lâchement assassiné ; il y tomba en héros, après avoir flatté Pompée sans obtenir sa confiance, après avoir flatté César le destructeur; après avoir erré entre tous les partis, compromis son héroïsme par sa prudence ; gâté sa prudence par son désir de gloire ; plié sa philosophie sous les événements, et obscurci sa renommée par une incertitude d'enfant et des lamentations de femme. Jamais homme, à ce qu'il semble, ne fut mieux fait pour être grand orateur, ni plus impropre à jouer un rôle politi([ue.

Je vois dans César l'homme de génie populaire et usurpateur; dans le vieux Caton, le défenseur systématique de la vieille Home écroulée; dans Brutus et Cassius, les fanatiques hommes d'action ; dans Pompée, le noble araié pour sa caste : dans Cicéron, l'homme de lettres imprudemment mêlé à ces orages sansriant^i*

trop illustre pour s'effacer, trop vain pour quitter Tarêne, trop faible pour se jeter dans l*abîme ouvert ; plébéien qui défend les nobles; ami de Pompée qui reçoit l'absolution de César ; honnéte^honuue qu'oa est forcé d'excuser sans cesse et qui fatigue les apologistes ; J'ïïne âme nalurellement timide, que l*amour- propre enhardit par excès; d'un esprit admirablement vaste» souvent indécis, et que l'étendue même et le nombre de ses vues affaiblit et amollit encore.

a II y a, dit le grand Bacon, des hommes faits de ce bois qui sert à fabriquer les navires et qui lutte contre les tempêtes. Il y en a que la nature a faits de cet autre bois flexible, utile aux artistes, aisément façomié, propre à mille usages domestiques. Qu'ils se gardent bien de se mêler aux affaires publiques, ces derniers ! Us ne soutiendraient pas le choc. » Cicéron me semble appartenir à la seconde classe dont parle Bacon.

Je m'occupe d*un homme admirablement doué, et de telles conclusions paraissent sévères ; mais dans l'appréciation d'un génie aussi célèbre, d'un philosophe si fécond en éloges de la vertu, un examen de ce genre est excusable et naturel. On a jugé bien plus sévèrement le chancelier Bacon, Jean-Jacques Rousseau, Spinosa, Erasme, Voltaire, parmi les modernes, etSenèque parmi les anciens. L'influence gigantesque exercée par le talent de Cicéron sur les études ei les mœurs de l'Europe nouvelle a répandu sur sa vie un nuage d'encens qui n'a pas permis d'observer de près les nombreuses confidences renfermées dans ses lettres. Un fond d'honnêteté réelle annoblissait son Ame ; honnêteté qui cédait aux circonstances, à l'ambition, à la vanité, à la peur ; les plus beaux actes de sa carrière politique sont mêlés d'étranges faiblesses.

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A ces faiblesses se joignaient les qualités les pltis

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trop illustre pour s'effacer, trop vain pour quitter Tarêne, trop faible pour se jeter dans Tabîme ouvert ; plébéien qui défend les nobles; ami de Pompée qui reçoit l'absolution de César ; honnête Jipiome qu'oa «st forcé d'excuser sans cesse et qui fatigue les apologistes^ S^ïne âme riàtureHement timide, que l'amour- propre enhardit par excès; d'un esprit admirablement vaste, souvent indécis, et que l'étendue même et le nombre de ses vues affaiblit et amollit encore.

a II y a, dit le grand Bacon, des hommes faits de ce bois qui sert à fabriquer les navires et qui lutte contre les tempêtes. 11 y en a que la nature a faits de cet autre bois flexible, utile aux artistes, aisément façonné, propre à mille usages domestiques. Qu'ils se gardent bien de se mêler aux affaires publiques, ces derniers ! Ils ne soutiendraient pas le choc. » Cicéron me semble appartenir à la seconde classe dont parle Bacon.

Je m'occupe d*un homme admirablement doué, et de telles conclusions paraissent sévères ; mais dans l'appréciation d'un génie aussi célèbre, d'un philosophe si iecsond en éloges de la vertu, un examen de ce genre est excusable et naturel. On a jugé bien plus sévèrement le chancelier Bacon, Jean-Jacques Rousseau, Spinosa, Erasme, Voltaire, parmi les modernes, etSenèque parmi les anciens. L'influence gigantesque exercée par le talent de Cicéron sur les études el les mœurs de l'Europe nouvelle a répandu sur sa vie un nuage d'encens qui n'a pas permis d'observer de près les nombreuses confidences renfermées dans ses lettres. Un fond d'honnêteté réelle annoblissait son âme ; honnêteté qui cédait aux circonstances, à l'ambition, à la vanité, à la peur; les plus beaux actes de sa carrière politique sont mêlés d'étranges faiblesses.

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A ces faiblesses se joignaient les qualités les plus ibles ; une sociabilité exquise ; une bienveillance !biin :te (humaniios) qui se déployait librement toutes « f( que l'amour^propri) de Torateur et du consul *j pas en jeu; une philantropie sincère qui n*est sans rapport avec cet amour de Thumanité qui causait Voltaire ; une grâce et une facilité de plaierie admirables ; une grande douceur de commerce; ur le plus ardent pour les arts.

Dès les premières lettres que nous venons de parcou- I tîr, toutes ces qualités éclatent. Atticus lui écrit fort '4 ligrement ; Cicéron répond à ses reproches avec une ~| aménité et une bonhomie parfaites. Metellus Celer, pro- ^f consul, lui adresse une épitre encore plus verte et Tac- I cuse de railleries indécentes contre son frère et lui. Dans la réponse fort longue de Cicéron, il ne laisse pas ^happer un mot aigre ou déplacé. Partout vous voyez l'homme du monde, Thomme aimable, l'homme d'esprit : c'est beaucoup ; ce n'est pas tout encore. Nous essayons, avec un grand respect pour la vérité et le génie, l'étude de ces qualités, de ces vertus, mais aussi de ces faiblesses, dans les lettres confidentielles du grand homme. Si après une étude attentive de cet écrivain, de cet homme politique, de cet orateur merveilleux, de ce philosophe ; après avoir comparé ses écrits à sa vie ; consulté ses épîtres, écouté ses aveux, interrogé ses motifs, creusé sa vie privée, commenté ses commentateurs, cherché curieusement la clé de son caractère et de ses actes, examiné toutes ses relations avec ses contemporains, nous entrevoyons sous un aspect inattendu cette illustre figure, glorifiée par deux mille ans d'adoration, cette image presque divine, à laquelle se rapporte l'idolâtrie de nos souvenirs d'enfance : qu'on nous le par-

donne ; il ne s'agit pas d'imposer une opinion nouvelle mais d'atteindre la vérité par l'analyse.

L'observation des faits m'a seule conduit au résuit dont je parle plus haut. Je les soumets aux esprits écla rés et impartiaux. Qu'ils les jugent. L'autorité si grav de tant de génies éminents, les pages éloquentes d l'un de nos plus illustres contemporains, l'autorité d vingt-cinq siècles à genoux devant le talent de biei dire, ont trop de poids pour que l'on hasarde, san preuve et sans examen, une opinion contraire. Apre tout, la vérité e^^t plus sainte et plus précieuse encor que le souvenir d un grand orateur ; elle est plus véné rable que la gloire de Marcus-Tullius Cicero.

Si vous voulez juger sainement Cicéron, pénétrer cette âme honnête, amoureuse de Tart, souvent faibi et incertaine, éclairer cet esprit vaste et fécond, con naître à fond les ressorts et les mobiles de cette con duite variable, lisez ses Lettres, rangées selon Tordr chronologique. C'est une élude pleine d'intérêt et curiosité.

Pour apprécier le vrai caractère du grand écrivai dont nous parlons, il faut, en parcourant sa volumi neuse correspondance, se mettre en garde contre un séduction presque irrésislible, celle du talent. I^ déess Suada, séductrice des âmes, a frappé de sa baguette e couvert de son prestige chacune des pages de l'oral merveilleux. Vous oubliez l'homme, vous n'admirez qu l'auteur. Que Cicéron ait été bon ou mauvais, admirabl ou nul, vous ne vous en inquiétez plus. Peu vous impo: une analyse détaillée et philosophique de son caraclèi historique. Vous voilà sous le charme; vous êtes er traîné de phrase en phrase, et de période en périodt à travers les rives les plus fleuries et les camprgnes le

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plus odorantes. Ce fleuve d'éloquence vous berce si mollement! Vous regrelleriez peut-être qu'un courage plus viril, une pensée plus maie eussent dicté un style plus ardent, plus impétueux ou plus rigide. Les défauts de Cicéron sont pleins de grâce et d'amabilité ; il a de brillants et doux sophismes pour excuser ses faiblesses : battu dans le monde politique, il accouri, avec une tendresse et une ferveur enfantines embrasser la statue de la Philosophie ; de là il jette encore un regard d'effroi et d'envie sur les orages qu'il vient de quitter et qui ont blanchi d'écume sa pourpre consulaire. Les terreurs et les espérances de ce cœur irritable et vraiment artiste font une partie de son gônie. Avant de le juger sérieusement, vous vous êtes surpris à l'aimer.

11 serait injuste d'ailleurs de le soumettre à une sentence trop rude, de ne voir en lui que l'honmic d'action, riiomme politique, le compaguon de César, de Caton, de Pompée.

La situation de Marcus TuUius Cicero, dans une république mourante, au milieu des partis armes, est singulière et spéciale. Petit bourgeois d'Arpinum, il ne compte ni sur l'illuslralion de ses aïeux, ni sur le laurier militaire; il est homme de lettres avant tout. La réputation, l'éloquence, les arts dominent sa vie, animent sa pensée, émeuvent, énervent, agrandissent, échauffent tour à tour son âme. Je regarde son consulat comme un accident de sa vie, comme un épisode qui à toujours étonné Cicéron lui-même: son premier intérêt, c'est l'intérêt littéraire. Placé entre les colosses rivaux de Pompée et de César, du patriciat el du plébéianisme, Cicéron, froissé entre ces deux géants qui s'entre-choquent, représente l'artiste dans la tenipéle, voyant, d'une part, le Ilot béant, d'une autre, le ciel qui

foudroie; homme de spéculation philosophique et d'admirable éloquence, que va-t-il devenir? S'il quitte la mêlée des intérêts, le combat des forces matérielles qui se trouvent en lutte, il perdra les plus beaux sujets sur lesquels puisse s'exercer l'éloquence humaine ; il reste donc, battu des vents, comme ce peintre attaché au mât du navire, sous l'éclair menaçant, au milieu du naufrage et des agrès rompus. Avec le sentiment du beau, le besoin de l'honneur, l'ardente soif de la gloire, l'amour d une vertu idéale, il ne sait où trouver l'application de cette vertu. A droite et à gauche, des crimes et des cadavres, des lâchetés et des proscriptions ; il flotte entre les deux armées qui vont déchirer la patrie; il se jlécide tard; puis il se repent de s'être décidé; puiâ^il se rèpent encore de s'être repenti. Son art su* blime et consolateur profite seul de ces douleurs et de ces fluctuations ; sa voix devient plus pathétique ; sa philosophie se colore d'une teinte plus triste, plus morale et plus douce ; la somme de ses connaissances aug-mente ; et la scène confuse à laquelle il assiste n'est pas la moindre des instructions qu'il reçoit. Il apprend à bien mourir; celte vie incertaine se couronne d'une mort héroïque. S'il eût embrassé hautement la cause de Gésar ou de Pompée, la moitié de son talent se fût perdue. Le déploiement de volonté qu'une résolution pareille eût exigé eût absorbé sa vie. Il eût échangé contre un grand rôle politique, contre une nécessité dure et violente, cette souplesse, cette admirable variété, cette flexible et facile universalité d'éloquence que noUs admirons en lui, et qui résulte de la flexibilité, de la souplesse même de son esprit et de son âme.

C'est le véritable point de vue sous lequel Cicéron doit être envisagé. Nous le trouverons Adèle à ce caractère

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