DE CICÉRON ET DE SON CARVCTHIU
La première lettre qu'il écrit eu route annonce qu'il a perdu la tête, la seconde qu'il est accablé (animoper^ culso et abjecto) ; la quatrième, qu'il se soutient à peine {vix me sustento) ; la sixième , fju'il ne sait que faire {mihi deest consilium) ; la septième, qu'il ne peut plus souffrir la lumière et qu'il se cache {lucem aspicere vix possum); la huitième, que sa douleur le lacère et l'abîme {masror lacérât et conficit). On n'est pas étonné que sa femme le relève, l'exhorte, le rappelle au sentiment de 8a dignité (exhortatur ut animo sim magno) .
C'est sans doute un grand malheur d'être exilé, de quitter sa patrie, de voir sa maison détruite et ses ennemis triomphants; mais, ô Gicéron! à quoi vous sert votre philosophie? Quel est le fruit de ce long apprentissage fait sous les stoïques et les académiciens? Vous, homme politique, vous qui tout à l'heure, escorté de viugt mille citoyens en habit de deuil, veniez braver Clodius et annoncer les funérailles de la pairie, ne saviez-vous point que le jeu auquel vous étiez mêlé était un jeu de mort et d'exil? Vous vous mêlez aux combats des partis, et vous vous effrayez comme un enfant lorsque votre cuirasse est percée, votre peau effleurée, votre armure forcée et tachée de sang! Sylla vient de régner sous le nom de Dictateur; le cadavre de Marins est encore chaud ; les ombres des proscrits se dressent par milliers dans les places publiques de Rome, et vous êtes surpris qu'un décret du Sénat vous relègue à quatre cents milles de la capitale! Vous avez fait un coup d'État et vous espérez vivre comme un bourgeois obscur! Vous vous étonnez d'une injustice, vous qui avez fait étrangler des conspirateurs, sans jugement du peuple, contre la loi formelle, dans un cachot; vous qui avez exalté si haut le courage de cotte illégale et vio-
lente action, vous qui avez sauvé le patriciat par cette injustice heureuse! Pourquoi reculez-vous devant les résultats de votre conduite?
Une âme foHe eût accepté ce malheur, cet exil, qui arrachaient de si tristes gémissements à Cicéron. Sa femme, Térentia, plus énergique que lui, s'enorgueillis* sait d'une proscription qu'elle regardait comme une gloire. Vingt mille jeunes Romains avaient pris le deuil au moment où le célèbre orateur quittait Rome. Atticus, ami dévoué, sacrifiait une année entière aux intérêts de son ami. Partout le fugitif trouvait des cœurs compatissants, des hospitalités courageuses. Ni son frère Quintus que Cicéron avait maltraité, ni Hortensius, son rival, qu'il avait accusé si mal à propos, ni Pompée ni César, qui savaient tous deux que Cicéron les flattait sans leur être attaché, n'abandonnaient la cause du proscrit. Le titre de proscrit était un honneur, non une honte. Tout le monde avait été proscrit. Était-ce une si grande misère, une chose si rare et digne de tant de soupirs et d'étonnement à une époque pareille, quand l'agonie de la république s'annonçait par des convulsions féroces? Au milieu de ces révolutions, Cicéron ignorait-il que le (our de son triomphe et de la défaite do ses adversaires devait arriver quelque jour? Et Atticus n'avait-il pas raison de blâmer le désespoir de l'exilé, son abattement, sa prostration morale, œrumnosas querelas et longa sus^ piria ?
Cicéron sentait sa faiblesse. Lisez les lettres à César; vous verrez l'orateur pâlir devant la figure impériale du conquérant. Cicéron l'assure de son attachement sincère. Mepersuadeo te me esse alterum, « Tu es un autre moi-môme, » lui dit-il. Il exalte l'humanité, la bienveillance {humanitatem, comitatem), la main victorieuse
DE CICÉRO:^ ET DE SON CARACTÈRE. '2m
et fidèle (manum Victoria et fide prœstantem), du conférant des Gaules. Il avoue aussi que César se moque de lui :« Tu connais Thésitation qui m'est ordinaire, lui dit-il. {Mea quœdam tibi non ignota dubitatic) — Tu as nuson de me railler quand je me suis servi de ce lieu commun que J'emploie ordinairement pour te recommander Hilon {Verbum meum vêtus, quum ad te de Milone scr^issem, jure lusisti). « On croit voir le génie de Gicéron s'abaisser devant le génie de César. Ce dernier raille, protège, effraie, commande, reçoit les éloges; l'autre s'excuse, subit la moquerie et en reconnaît la justesse.
Son grand torl, c'est d'avoir manqué de décision ; à parler rigoureusement, toute décision était impossible à l'honnête homme. Il y a des époques où le vice et la calamité se présentent de toutes parts. Qu'était-ce que l'Empire romain lorsque César revint des Gaules? Une société qui vivait de souvenirs et s'appuyait sur un passé détruit.
L'autopsie d une société qui tombe en dissolution est un d€8 plus tristes spectacles du monde, mais c'est aussi l'un des plus instructifs. On a pitié alors des hommes, de leurs institutions, de leur force intellectuelle et physique, de leurs armées, de leurs palais, de leurs empires. Le faisceau est rompu ; le centre social se brise. Au lieu d'accomplir leur ellipse et de rouler dans un orbite régulier, tous les éléments du système obéissent à une force destructrice... Chaque individualité s'éloigne du point central, et tend à devenir centre à son tour. Personne n'obéit, et tout le monde veut commander. La grande fiction légale sur laquelle l'association humaine repose, s'anéantit tout à coup. Vous diriez un drame qui s'acl^*'»^» *»^ ^^r" \oc^iin\ in «aîIo tof^^b'^
Le vulgaire se réjouit de voir ses vieilles illusions détruites, le trône devenu un morceau de bois poli, le sceptre un bâton doré, la toge un morceau d'étoffe mal brodée; il se réjouit de n'avoir plus ni culte à rendre, ni génuflexions dont il doive s'acquitter, ni vénération à donner à personne. La puissance du respect et de la tradition, grands moteurs de la scène sociale, a disparu à jamais; il en reste une, une seule; hélas! la puissance brute, la force». la supériorité du corps sur le corps; par là commencent les sociétés sauvages ; par là finissent les sociétés perdues. Le boucanier le plus hardi et le plus robuste fonde une colonie sur quelque plage inconnue ; le soldat du Bas-Kmpire est un fabricant de rois. Du temps de Cicérôn, la société romaine meurt, et l'on voit tous les hommes politiques se précipiter sur la force brutale pour l'accaparer ; elle reste au plus heureux, au plus habile, au plus brave, à Jules César. Pompée la lui dispute longtemps, le glaive à la main; et dès qu'il sera mort, le combat recommencera.
En de telles époques, la force du caractère l'emporte toujours; celui de Cicéron était plein de faiblesses; sa pire faiblesse, le stérile et inquiet désir du pouvoir fut punie cruellement.
QUELQUES MOTS
La suprême culture du génie romain, modifié par le génie ^rec est exprimée par Cicéron, symbole définitif non de la civilisation romaine elle-même et dans son fiience, mais de cette civilisation mixte et grandiose qui devait naître de la puissance de Rome enrichie, après la conquête, des trésors de l'intelligence hellénique. C'est SÔÙB ce point de vue que Cicéron donne son nom à Tune des périodes les plus importantes des annales humaines. Il convient donc de le considérer non-seulement comme le personnage le plus éloquent et l'un des plus érudits de l'ancienne Rome, mais comme une sorte d'anneau intermédiaire, entre la société grecque dont il a toutes les lumières, la société romaine qu'il a illustrée, et la civilisation moderne qui a marché longtemps sous sa direction intellectuelle.
11 n*est pas étonnant que les traits les plus originaux du caractère romain se soient effacés chez un tel homme. La forte empreinte des Brutus, des Caton, des Scipion ne vit plus en lui. Les divinités austères et farouches du Latium ne sont plus les siennes. 11 ne sacri-
fie plus à Mars, mais aux muses ; il enrichit d'or et de perles l'airain de la vieille statue de Rome. S'il est moins fort, il est aussi plus humain que ses pères. Homme nouveau, Arpinas, né dans un petit municipe, il ne -mramt point contre les patriciens de la ville-reine les haines profondes des tribuns populaires; consul et dictateur, il est plein de bienveillance pour le peuple, les clients, les pauvres et les esclaves. Celte humanitasy caritaa genei^is humaniy où l*on voit poindre comme un lointain rayon, et une faible lueur du Christianisme est la plus belle partie de son caractère ; de même que la clarté, la lucidité, la facile compréhension de toutes les idées est la plus belle partie de son talent. On ne trouve plus en lui, les exclusions, les âpretésni peut-être aussi les grandeurs du vieux monde romain. Cicéron n eût ni tracé les énergiques tableaux du poète Lucrèce, ni condamné son fils à mort comme le premier Brutus, ni lutté d'indomptable puissance avec Fâme terrible de Caton. En revanche, il avait quelques-unes des délicatesses du monde moderne et toutes celles du monde ancien ; il n'égorgeait point ses esclaves de sa main, ne se croyait pas, à titre de citoyen de Rome, maître du sang'et des richesses de toutes les races vivantes et laissait la débauche à Catilina, la soif du pouvoir à César, la rapacité ù Verres, la cruauté à Sylla.
De même que ses qualités étaient moins altières et plus aimables, ses défauts étaient moins violents et moins atroces ; 1 élégance raffinée de cet esprit exquis, la douceur sympathique de ce cœur facilement altenari coloraient ses faiblesses d'une teinte charmante et donnaient à ses vertus plus de grâce. On pouvait lui reprocher l'ardeur exagérée des désirs, l'imprudence dans les entreprises, une vanité littéraire, une trop accès-
Bible crédulité, de la faiblesse dans les grandes ocea- Bions, des colères trop promptes, peu de retenue dans l'exercice de cette ironie où il excellait, enfin, peu de décision personnelle. En revanche, que d'amabilité et d*ainënité, d*admiratioii pour le beau, de vénération pour la vertu, de sensibilité pour ce qui est honnête et grand, roéme d'héroïsme, quand il était soutenu par l'espérance de la gloire et les voix consohntes de Tamitiét Que de douceur dans les relations sociales, de générosité et de candeur dans la vie privée, et d'affabilité dans la vie publique ! Combien cette âme se laissait facilement émouvoir et entraîner aux dévouements splendides et aux nobles sacrifices de l'intérêt person* nel! Si vous ajoutez à cet ensemble de qualités brillantes et de défauts pardonnables, à ce caractère i d'homme de lettres ou d'artiste, les dons merveilleux qu'il avait reçus en partage et une extrême activité dans leur emploi , vous résumerez ainsi toute la vie de cet homme étonnant, qui conservera toujours tant d'at^ trait pour ceux même qui estiment surtout la force du caractère, et qui sera l'objet d'un cuite éternel pour ceux que le génie et le talent enthousiasmenti
Sa première éducation fut toute littéraire, et reçut cette impulsion d'un père dont la vie à la fois solitaire et élégante avait été consacrée aux soins d'un domaine assez vaste, et à l'étude de la poésie, des sciences et des arts. C'était l'époque des grands triomphes de Marins. Le vieux génie de Rome résistait avec terreur aux progrès croissants de cette civilisation grecque, qui allait bientôt se venger de ses maîtres en portant la destruction dans les bases mêmes de leur discipline. Marcus TuUius Cicéron et son frère Quintus, envoyés à Rome, par un père enthousiaste de l'étude, pour y recevoir
leur éducation sous la direction de leur oncle Aculéon, jurisconsulte habile, etde l'orateur Crassus, n adoptèrent point la sévérité antique, mais le culte des lettres. Us se livrèrent à ce noble goût comme à une passion, et le blâme des hommes austères fut impuissant à les contenir.
Ce fut la poésie qui la première exerça sur Torateuf futur une irrésistible séduction. 11 composa plusieurs poèmes, utile exercice qui assouplit et perfectionna pour lui l'instrument du style latin dont il devait faire un magnifique emploi. Les études grammaticales et oratoires, puis les études philosophiques le captivèrent tour à tour ; il portait dans ces études la vivacité d'entraînement qui le distinguait. Après avoir servi sous les drapeaux pendant une campagne comme tout jeune Romain devait le faire, il se consacra définitivement à l'éloquence, véritable destination de cet esprit souple et sympathique. Ses premiers essais au barreau furent des triomphes; personne ne s'était soumis à un plus lon^ apprentissage, à une plus forte épreuve; nul ne réunissait au même point l'adresse et la force de la parole.
C'était du temps de Sylla; un des affranchis de ce dictateur, tout-puissant par la faveur du maître, avait acheté à bas prix les biens d'un nommé Roscius, proscril par erreur; afin de garder ces biens mal acquis, l'affranchi accusait Roscius de parricide. C'était la c^use dt^ la victime que Cicéron avait à défendre; il le fit avec une adresse merveilleuse, peut-être même avec une verve ardente et spontanée dont il retrouva rarement le secret. Il détacha les crimes de l'affranchi de la cause de son maître, et intéressa l'orgueil même du dictateur à la réhabilitation de l'innocent et à sa rentrée dans ses biens. Un long applaudissement suivit Toratcur, dont
l'avenir fut prévu dès lors et qui marcha de succès en succès. Toujours plus amoureux de la gloire que soigneux des intérêts de sa vie, il avait déjà dans plusieurs occasions blessé le parti de Sylla, qui dominait la République, lorsque sa santé délicate et le désir de perfectionner son talent le conduisirent en Grèce et en Asie. Quelques historiens l'ont soupçonné d'avoir fui les vengeances du dictateur : ce motif nous semble étranger ù un caractère noble, facilement ému, mais dénué de prudence et avide d'éclat. Les leçons des rhéteurs grecs calmèrent sa fougue et modifièrent son talent, dont ils accrurent les délicatesses mais dont ils affaiblirent Ténergie.
A trente ans, mûri par tant de travaux, et prêt à foutes les luttes, il revient à Rome, épouse une femme distinguée, opulente, \iolente et prodigue, Terentia, et se fait nommer questeur, première magistrature qui lui ouvre l'entrée du sénat. Sa candidature fut servie nonseulement par la fortune de sa femme, mais par la révolution des idées qui portait au pouvoir les maîtres de la parole. En Sicile, où il fut envoyé comme questeur, il se montra affable, facile, désintéressé, et gagna par ses vertus les cœurs de ces populations à demi orientales, qui n'attendaient point de leurs maîtres une humanité si bienveillante. Rome elle-même sut peu de gré à son questeur de ces vertus que n'estimait pas la dureté romaine ; et Cicéron, à son retour, eut l'ingénuité de s'en étonner. Aussi, lorsque les Siciliens pillés et écrasés par le préteur Verres chargèrent Cicéron d'accuser le spoliateur et de venger leur patrie couverte de sang et dévastée, le jeune homme regarda-t-il leur cause comme la sienne propre ; non-seulement il frappa le coupable, mais il fit honte à Rome de sa cruauté envers les
vaincus ; il représenta dans un tableau effroyable les misères du inonde romain, sous les proconsuls et les préteurs victorieux. C'était un acte d'humanité et d*élo-
quence, non de.poliJtiqu«.
Seul, avec sa'gloîre et son talent, l'orateur eut désor» mais à lutter contre les débauchés, les spoliateurs et les tyrans que représentait Verres, contre les partisans farouches de la discipline antique, auxquels sa douceur envers les vaincus semblait mollesse et lâcheté. Nommé cependant édile et préteur, il se lia surtout avec l'homme le plus aimable et le plus complètement étranger aux affaires publiques de cette époque, avec Âtticus ; soutint les prétentions exorbitantes et dangereuses de Pompée, qui représentait l'orgueil des familles patriciennes à demi brisé par l'ascendant démocratique, et négligea de satisfaire l'avidité des Romains pour les spectacles et la magnificence. Son édilité fut peu somptueuse. Il avait de l'ambition, moins par amour du pouvoir, que par besoin de la popularité, et briguait déjà le consulat ; ni les patriciens à la caste desquels il n'appartenait pas, ni les démocrates qu'il offusquait, ne le soutenaient sincèrement. Le soin de sa famille, l'embellissement de ses jar^ dins de Tusculum, l'accroissement de sa bibliothèque^ diversifiaient agréablement une existence glorieuse et douce à laquelle les succès oratoires prêtaient un vif éclat, et qui n'était nullement préparée pour les succès politiques»
Cependant il voulait être consul. En face de lui se trou-» vait un compétiteur qui réunissait sur sa tête tous les vices et toutes les infamies de Rome corrompue : Ciatilina, spoliateur, débauché, concussionnaire. Pour gagner ou écarter un tel rival, Cicéron était prêta le défendre devant le tribunal, quand le cri public s'élevaut
contre un infâme, porta Cicéron au consulat et sauva à ce dernier une faute née de son impatience et de son extrême ardeur du pouvoir. Alors commença entre Catilina et Cicéron une lutte où l'orateur se montra déterminé, ingénieux, vigilant, héroïque, remporta la victoire et sauva la république. Ce n'était pas seulement Catilina qu'il repoussait, mais cette masse d'hommes dépravés et ruinés qui espéraient tirer parti des funérailles de la république. L'union des chevaliers et du sénat, ménagée par Cicéron; Antoine détaché du parti de Catilina par le même, préparèrent la ruine du conspirateur, qui eut recours aux poignards et à la violence. Cicéron, soutenu par l'assentiment public, le brava, surveilla de près les démarches des ennemis de l'Etat, les écrasa de son éloquence et du pouvoir dictatorial dont il était armé, obtint les preuves matérielles de leurs trames, les fit condamner à mort par le sénat, en dépit des efforts habiles de César lui-même, qui avait des intelligences avec eux et qui déjà espérait hériter de Rome. La sentence rendue, il fit exécuter à l'instant les coupables dans la prison même.
La conduite de Cicéron dans cette circonstance fut d'un grand citoyen, d'un magistrat ferme, dévoué, actif et que rien n'effraye ; elle ne fut pas d'un homme politique supérieur. Donnera cette démocratie tumultueuse et bouillonnante, à ces talents non employés, à ces capacités vicieuses mais redoutables, une part dans les affaires, et s'il le fallait dans le gouvernement, satisfaire ainsi les ambitions populaires, sans anéantir le patriciat, eût été plus habile que d'abattre deux ou trois têtes dont le sang ne portait aucun remède aux maux intimes de l'État. Catilina une fois tué sur le champ de bataille, le problème reparut dans ?» Hifnmiif^ pt i^*? *a.
moignagcs de l'admiration imiversellft ne garantirent ni Cicéron contre la haine invétérée de toute une partie de la nation, ni la république contre les dangers imminents qu'elle courait.
Pendant que l'orateur se complaisait à voir en luimême le sauveur de l'institution romaine et écrivait en prose et en vers l'histoire de son consulat, ceux qui voulaient transformer ou détruire cette institution, agissaient à la fois contre Cicéron et contre elle. Les passions des femmes vinrent bientôt se mêler à ce mouvement et l'activer. Une sœur de Clodius, l'incestueuse et dissolue Clodia, manifestait pour Cicéron une admiration vive dont Terentia devint jalouse; la dissolution des mœurs de Clodius l'ayant exposé à un procès criminel, Terentia jalouse, obtint de son mari qu'il porterait témoignage contre le coupable. C'était armer encore contre soi toute la populace dont ce Clodius disposait et irriter Crassus, César, Pompée, protecteurs d'un homme qui disposait des masses populaires. Cicéron paya cher celte imprudence et cette faiblesse. Absous, bien qu'il fût coupable, Clodius ne songea plus qu'à se venger et à profiter de son crédit pour perdre ceux qui lui faisaient obstacle. Clodius abjure le patriciat, se fait adopter par un plébéien du dernier ordre, devient tribun, fait rendre plusieurs lois qui protègent les classes inférieures, et finit par atteindre Cicéron lui-même, en frappant de mort par une loi spéciale quiconque aurait fait périr un citoyen sans jugement du peuple assemblé. Le vengeur de Calilina était trouvé. Cicéron qui avait espéré que sa gloire lui suffirait, ne trouva d'asile ni auprès de César qui lui avait offert en vain de l'emmener dans les Gaules, ni auprès de Pompée. Il n'eut pas le courage de lutter contre Clodius, comme ïlortensius le lui conseillait^et de prendre
QUELQUES MOTS SUIl L\ VIE DE CICKRON. '."»:>
ainsi le premier rang ù la tête des sénateurs, quiélaieiit attaqués comme le consul. 11 se couvrit d'habits de deuil, se fit environner de 20,000 jeunes gens aussi en deuil, et prit la fuite. Pendant qu'il trouvait asile à Thessalonique, le vengeur de Catilina et le chef de la plèbe, Clodius, brûlait la maison de Torateur, déclarait son nom infâme et confisquait ses domaines. Étonné de l'injustice, de l'ingratitude et de la légèretédu peuple, Cicéron, toujours extrême dans ses émotions et ses sentiments, pleurait, accusait ses amis et le sort, et s'abandonnait à une douleur sans dignité comme sans philosopliie. La même exaltation qui l'avait élevé si haut pendant sa querelle avec Catilina le laissait retomber après la défaite, au niveau des caractères vulgaires. Cependant les Patriciens qui avaient vu sans peine Cicéron exilé, homme nouveau d'ailleurs, s'offrir en sacrifice ù leur place, commencèrent à sentir qu'il était temps de se défendre contre les envahissements populaires; ils rappelèrent l'exilé, après des combats à main armée, qui firent couler le sang des tribuns. Porté dans les bras de toute l'Italie, reçu par le sénat aux portes de la ville, Cicéron ne modéra pas plus la joie de son triomphe, qu il n'avait imposé de frein à son désespoir. Au lieu de jeler un voile sur le passé, il brisa les tables du tribunal de Clodius, et s'aliéna les magistrats qui y étaient inscrits, entre autres Gaton.
Cependant Clodius n'était pas vaincu; ses bandes armées et le bas peuple ne voulaient point souffrir que la maison de Cicéron fut reconstruile; à ses violences, lo sénat. opposait celles d'un lionnne digne de lui être opposé. Milon, ancien athlète, opposé à Clodius lui livrait la guerre dans les ruesol dans les places publiques, ef finit par le tuer ou le laire tuer à quelques milles de Home. \'n
nouveau combat ensanglante les funérailles de ce chef d'émeute, et bientôt son meurtrier doit répondre devant le peuple de cette action illégale et violente. Cicéron, que de nouvelles palmes d'éloquence avaient couronné depuis son retour, accourut pour défendre Hilon, son protecteur. Pompée présidait; la populace hurlait de fureur; le parti de Glodius, contenu par les soldats armés de Pompée, proférait des menaces de mort. A cet aspect, Gicéron se troubla. Une éloquence si ornée et si féconde fut étouffée par la terreur de la situation. Hilon fut condamné; ce défenseur violent du patriciat, exilé à Marseille, y reçut un autre plaidoyer que l'orateur médita et écrivit à loisir ; ce chef-d'œuvre est parvenu jusqu'à nous.
Cependant les événements se précipitaient ; la révolution populaire s'annonçait. César et Pompée se mesuraient de l'œil ; César appuyé sur la démocratie et ses espérances, Pompée sur l'aristocratie et ses souvenirs. Gicéron, qui n'avait que son talent et sa gloire, eût dû regarder comme un bonheur d'être appelé par le sort au proconsulat de Cilicie, où ses talents d'administrateur et de gouverneur de province, sa bonté naturelle et son goût pour l'équité l'entourèrent de vénération et de respect ; il fut brave à la guerre et mérita le titre d'imperator.
Mais il regrettait amèrement Rome, où il voulait jouer le premier rôle, et où il se fit rappeler pour son malheur. Pompée le dédaigna; César, plus habile, lui demanda seulement de rester neutre. Le peu de cas que Ton faisait de lui dans les deux camps le blessait; il se vengea par l'ironie, et devint odieux sans devenir important. Il suivit Pompée sans zèle et sans goût, tomba malade au moment de la bataille de Pharsale, et refusa de
prendre le commandement de l'armée à Dyrrachium; tous ces actes trahissaient l'incertitude et l'ennui du grand orateur et son incapacité à prendre un parti décisif en de si graves conflits. César vainqueur ménagea cette situation douloureuse.
Il protégea Cicéron de son amitié ; et, se contentant de lutter littérairement contre lui, opposa un anti-Caton à l'éloge de Galon composé par l'orateur, c'est-ù-dire un éloge des nouvelles destinées de Rome inaugurées par lui-môme, en contradiction avec celles de Rome ancienne, résumées dans la personne de Caton. Les chefsd'œuvre d'éloquence et d'élégance jaillissaient incessamment de la plume de Cicéron, qui sut mêler de la grâce et môme de la dignité à l'admiration et aux éloges du dictateur. Reconnu prince des lettres et du barreau, mais sans aucun pouvoir dans Rome, son âge mûr fut affligé d'autres douleurs ; sa fortune compromise par liraprudente ïerentia, et son cœur navré de la perte d'une fille adorée. Il répudia sa première femme, et ne tarda point à répudier la seconde. Alors commença pour lui une époque de triste retraite, visitée quelquefois par César, qui lui parlait de littérature, et non de politique, époque pendant laquelle furent composées ses œuvres philosophiques, dans lesquelles il développa non pas avec une grande énergie de pensée, mais avec une grâce exquise, les divers systèmes des philosophes ^ecs et spécialement ceux des académiciens.
Cependant la i épublique penchait vers sa ruine; César :ombait sous le poignard de Rrutus, et les ambitieux se partageaient les dépouilles de Rome. Le plus hideux de ;es hommes de proie était sans aucun doute Antoine, nisérable aventurier, Hercule soldatesque, qui ne pouvait inspirer à Cicéron qu'un dégoût mêlé d'horreur.
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L'orateur s'attaqua donc à lui, comme au plus ignoble et au plus vil ; c'était le plus dangereux, celui qui devait le moins reculer devant l'infamie et la violence. Depuis l'époque où la conjuration de Catilina, étouffée par Cicéron, avait échoué, les circonstances avaient changé. Le patriciat avait péri avec Pompée ; Octave, Lépide et Antoine ne soutenaient plus un des grands partis de l'État, mais leur seul intérêt: une sage et profonde retraite eût honoré la vertu et conservé la vie de Cicéron. En luttant corps à corps avec un homme souillé de tous les vices, Cicéron ne pouvait relever l'institution romaine qui tombait en ruine, il s'exposait inutilement. Aussi ces trois hommes, Lépide, Antoine et Octave ne tardèrentils pas à s'entendre pour accaparer le monde, et le premier gage de leur monstrueuse alliance fut la tète de Cicéron, demandée par Antoine, souvent insulté par l'orateur. Proscrit avec son frère et son neveu, il lui eût été facile de se réfugier en Grèce ; irrésolu comme toujours, il s'embarqua d'abord, remit ensuite pied à terre, changea trois fois d'avis ; et prêt à reprendre la mer à Gaïete, il fut rencontré par quelques soldats de son persécuteur.
Il les aperçut, fit arrêter sa litièi'e et tendit la tête aux glaives. Ses mains et sa tête furent abattues, et clouées par ordre du barbare à lalribune môme d'où tanldefois sa parole avait ému, enlhousiasmé et gouverné le peuple romain. Après lui la république fut détruite, et l'on vit commencer un despotisme oriental, fondé sur celle révolution populaire.
— Ainsi vécut, ainsi mourut le plus grand écrivain de sa nation, le savant et ingénieux maître de l'éloquence ot du stylo chez ses concitoyens ot chez les modornes. Son malheur fut de s'enivrer de sa gloire littéraire et de
TOnkftr être un homme d'État. Il ne possédait ni les Tices ni le génie des chefs politiques; jamais il ne comprit sa situation; homme nouveau, il ne reconnut pas que le patriciat ne pouvait Tadopter sans léserve ; homme de mœurs élégantes et d'érudition exquise, il se trouvait séparé du parti populaire par ses qualités môme et son horreur des violences et du désordre. Aucune place fixe et dominante ne lui était assignée; il ne représentait que sa propre gloire et les stériles désirs de sa vertu.
n eût été sous une monarchie paisible, le plus admirable des magistrats et le plus digne ornement d'une ctmr; dés qu'il rencontre dans sa vie un de ces interyaiies de calme où ses qualités naturelles et propres peuvent se développer, il est au-dessus de tout éloge. Que César ou Pompée se montrent; il disparaît et s'efface, il voit trop qu'il représente la puissance de la parole ; la puissance du fait doit l'emporter.
L'action intellectuelle de Cicéron sur les temps modecaes a été immense ; et les sources de cette inAuencc sont celles que nous avons indiquées plus haut; il est à la fois grec, romain et presque moderne. L'essence de la philosophie et du savoir antiques, les résultais les plus exquis et les plus complets de la civilisation grecque et latine, se trouvent réunis et concentrés dans les œuvres de Cicéron, qui est devenu ainsi le propagateur et l'interprète du monde ancien, auprès du moncje modfiCftft*. La beauté accomplie de l'élocution, la merveilleuse lucidité de l'exposition, les ressources infinies du langage, la finesse, l'abondance, la variété des aperçus, les trésors d'une érudition semée avec un goût et un tact extrêmes, la connaissance des hommes et des affaires, la sagacité et la multitude des points de vue, les cmpruntsnombreux cl habiles faits aux philosophes de la
Grèce et revêtus d'un style harmonieux et coloré sans excès, font du recueil des œuvres de Cicéron, une encyclopédie d'une inestimable valeur. On y trouve tous les mérites, excepté ceux qui manquaient au caractère même de Técrivain.
Philosophe, il expose les idées de toutes les sectes; moraliste , il disserte éloquemment sur les vertus; rhéteur, il n oublie aucun des principes didactiques de son art; jurisconsulle, il développe avec clarté les origines des lois ; orateur, il déroule avec une abondance émue et intarissable ses moyens de défense ou d'attaque. 11 faut bien convenir qu'au fond de ces chefsd'œuvre variés, il ne règne ni une conviction énergique en un principe, ni un parti pris et sévèrement adopté, ni un attachement inébranlable ; il plaide toujours, souvent pour et contre et toujours avec une admirable faconde. La cause qu'il soutient l'émeut jusqu'à le transporter.
U n'est pas sceptique, il est artiste ; c'est de bonne foi qu'il orne tour à tour des prestiges de son style les théories les plus diverses. Aussi les hommes préoccupés de la forme élégante et de la pensée ingénieuse l'ont toujours eu en souveraine estime ; ceux qui apprécient surtout la grandeur et la fermeté du caractère lui rendent des hommages plus modérés. Dans le trésor de ses œuvres ce sont peut-être ses lettres familières que l'on regretterait surtout de voir se perdre, si l'imprimerie n'avait pas rendu indestruclibles les produits de la pensée; là éclatent avec une ingénuité ravissante les grâces, les ressources et les délicatesses de cette vaste et flexible intelligence. Quant aux faiblesses de l'homme d'État, il faut se rappeler l'effroyable tempête et la cruelle décadence de l'époque où il a vécu.
Envers un homme si grand par le talent, si naturellement honnête, si avide de gloire et de vertu, Tindolgence c'est la justice. LUiistoirc doit graver sur sou tombeau les équitables paroles d'Auguste : « C'était un grand orateur et un bon citoyen, qui aima beaucoup sa patrie, i
de;
iKT DE SON GÉNIE
Du caractère spécial de Virgile.
Lorsqu'un nom majestueux et antique, celui de Virgile, par exemple, se trouve soumis à une nouvell épreuve, on ne peut se défendre d'un sentiment triste e solennel, j'ai presque dit religieux. Que de siècles repré sentes! quelle vaste influence! Combien cette voix divin a captivé d'Ames humaines! Combien d'esprits elle; formés! On ne pense plus aux beautés réelles de la ver sification, au talent de l'écrivain, à l'habileté des imita tions, à l'art, à la science, ù peine au génie. Ce que l'o voit seulement, c'est cette vaste place dans la civilisa tion, place occupée par un homme simple, ami de champs et des frais ombrages, âme studieuse et mo deste, timide et presque enfantine dans la vie privée chantant volontiers une ruche d'abeilles, ou une petit caverne obscure, cachée sous les pampres dans un fau bourg, ou la danseuse syrienne {copa Syrlsca) *, voluf
* Yoy. plus bas lot Loisirs de Virgile.
tueuse fille de TAsie, qui dansait en s'acconipagnant de ses cymbales, comme la fille d'Espagne avec ses castagnettes. De Texistence assez obscure et assez douce que Virgile a menée, voyez un peu le rayonnement lointain : c'est merveille. Virgile ouvre la voie aux poètes, depuis Auguste ; le moyen âge fait de lui un sorcier ; le catholicisme consacre le tombeau de saint Virgile ; les évcques s'appellent Virgile; les chevaliers consultent les sorts virgiliens pour savoir si leur lance sera violorieusc; la poésie renaissante s'attache à ses pas : Virgile donne la main à Dante, et le conduit dans l'enfer chrétien. Puis le voilà qui s'assied dans toutes les écoles, apprend à lire à tous les enfants, imbibe de son harmonieux neclar, comme dit je ne sais quel poëte allemand, toutes les âmes qui s'épanouissent, devient l'un des catéchistes de la pensée moderne, et se retrouve encore aujourd'hui, frais, brillant, naïf et jeune, sur les bords de rOhio, dans les académies de Saint-Pétersbourg et dans celles d'Odessa; toujours le Virgile de l'antiquité; une aimable et mélancolique intelligence, un esprit doux et cultivé, un ami des champs et des ombrages; présidant à ce qu'il y a de plus puissant et de plus actif dans l'histoire humaine, à l'éducation première des peuples et au développement de la pensée.
Est-ce le talent seul qui fait ce prodige? Ne le croyez pas.
De tous les poètes de l'antiquité, Virgile a, pour nous modernes, la saveur la plus douce et la plus sympathique. Déjà plusieurs critiques ont remarqué ce caractère particulier de Virgile. Hommes du monde nouveau, nous l'aimons, nous le comprenons comme un des nôtres. 11 n'a presque rien de la rude discipline de l'univers romain. 11 donue une teinte élégiatiuc à ses eni-
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prunls faits à la Grèce ; il aime et gémit comme uu chrétien. Cette disposition rêveuse se mêle à un art très-raffiné, comme chez Racine ; les contours de son paysage ne sont pas seulement lumineux, palpables, nettement dessinés, pleinement vivants, ce sont les mérites que lui impose sa fidélité envers Tart hellénique ; il en a d'autres qui n'appartiennent qu'à lui. Ce paysage si précis et si pur s'embellit en outre d'une clarté douce et mélancolique; une vapeur chaude et presque vague baigne ces vallons et ces horizons lointains. Tout s'embellit d'une sainte et triste volupté ; on peut le lire par» tout où l'on souffre.
Cette inspiration singulière et unique ne lui vient point de ses prédécesseurs; on ne voit rien de tel chez Homère, Hésiode, Lucrèce ; il est moins simple qu'eux et plus triste qu'eux, et s'il aime passionément la campagne, c'est qu'il presse un peu l'arrivée d'une société nouvelle qui l'épouvante :
N0VU8 rerum nascitur ordo*
Ces nuances ont été entrevues par bien des critiques, mais non analysées. Aristocrate attaché aux vieilles divinités de Rome et à la vie agricole, c'est-à-dire au fond du monde romain, il est cependant rêveur comme un prophète. L'époque de transition, qui l'a vu naître, il ne l'explique pas ; seulement il est ému d'un changement sourd et confus qu'il pressent douloureusement. Il ne sait pas sa mission ni la place qu'il va occuper. Il se croit confondu avec tout ce qui l'entoure; il n'établit aucune différence entre lui et les poètes ses confrères* 11 ne critique même pas ce monde romain, misérable et mourant j dont il partage les plaisirs et dont il respecte
les abus. Voué à l'imitation de l'école grecque, amoureux de rélégance dans Tari, son âme a des pensées au* dessus des pensées de son esprit. Aujourd'hui, cette douce et grande figure de Virgile nous apparaît, et se détache, dans le cadre confus des agitations contempo-' raines, avec une candeur intéressante.
n se croyait artisan de vers, et rien de plus, comme Shakespeare et Dante ; il se trompait sur lui-môme et s'estimait surtout pour ges moindres mérites. S'il don^ nait à sa belle Didon une âme charmante, une âme sœur de l'âme de Desdémona, il ne se doutait pas qu'il introduisait une nouveauté. Cet amour de Didon, amour si peu païen, qui se décide par l'admiration héroïque, qui traverse toutes les phases de la passion morale, et finit comme celui de Werther, par le suicide, était cependant une immense nouveauté, non-seulement de création, mais d'invention et de nuances. Où relrouvera-t-on son modèle ? Sera-ce la Pénélope homérique ? La Phèdre d'Euripide ! La folle et furieuse Médée? Toutes les amoureuses de l'antiquité ne me semblent rien valoir, si ce n'est par une naïve et entière simplicité et je n'en vois aucune qui me séduise vivement, avant la veuve de Sichée, et cette délicieuse Anna soror, placée là comme Claire d'Orbe et miss Howe près de Julie et de Clarisse. La passion vit de détails; et Virgile semble avoir inventé les détails de l'amour moral. Chez les modernes les plus habiles et les plus célèbres, vous retrouvez ce contraste des deux sœurs, ces conversations intimes entre elles, ces confidences qui enfiamment la passion sous prétexte d'y porter remède, ces retours et ces fluctuations d'un cœur trop occupé d'un seul objet. Tout cela date de Virgile.
Observez aussi l'élévation douce et insensible de cette
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tendre pensée vers un meilleur monde, qtfelle n'ose pas annoncer, mais qu'elle devine.
De même que la Didon virgilienne est presque moderne, la prière païenne de Virgile se dépouille des formes majestueuses et dures du polythéisme. Déjà Euripide avait adressé aux dieux de TOlympe, l'élégie et non l'hymne. Virgile va plus loin ; il aime les faibles ; il plaint les misérables ; il sympathise avec les peines morales; il sourit tristement, comme un chrétien, comme un Raphaël. Les paysages du Poussin avec leurs lignes grandioses et leur aspect suave; les madones du peintre d'Urbin avec leur gravité douce, respirent le même parfum famillier et merveilleux. Il y a là moins de grandeur et plus de mélancolie que dans le paganisme proprement dit. Voici des scènes familières, des tableaux de la vie privée, la demeure rustique du bon Kvandre, l'intérieur d'un boudoir où l'on pleure. L'ancien et le moderne se confondent. C'est la vraie magie (les Bucoliques et des Géorgiques ; c'est aussi celle des Eglogues. Écouter à la fois le bruit du passé et les murmures de l'avenir, quel charme, quel intérêl ! Et celle originalité réelle, profonde, se mêle ici à l'élégance la plus exquise, au talent de l'artiste le plus consommé !
Lucrèce, puissant poète, n'offre pas une seule trace de la même inspiration. Properce est un mythologue abondant et fleuri : Tibulle, un voluptueux qui redit ses plaisirs; Catulle, avec plus d'énergie et de création, réunit les deux caractères de Tibulle et de Properce. En eux le génie païen subsiste entier : c'est le culte de la forme et le goût plastique. Virgile altère ce caractère sans le détruire; il a précision dans les contours et suavité dans la couleur : rien n'est vague quant au des-
sin; et l'effet général est mélancolique. Dans la campagne, quand le jour tombe, dans une vallée obscure, il faut lire Virgile. Celte lecture ne tranche pas sur les habitudes modernes. Elle s'accorde avec Danle, Cooper, Bernardin de Saint-Pierre, Milton. Elle se détache d ffomère, son modèle, de Sophocle, de Pindare et d'Aristophane, nous reconnaissons là nos sensations et nos harmonies. Enfin ce Romain qui a passé sa vie à croire qu'il imitait les Grecs, est plus moderne que certains modernes.
. Aristote, Cicéron et lui, ont servi d'introducteurs au monde ancien dans le monde nouveau; trois génies différents, mais d'une vaste souplesse, l'un par la propagation des théories scientifiques et des connaissances acquises; l'autre par l'exercice et l'art de la parole; le troisième par la perfection et l'étendue des ressources poétiques. Ils ont surtout exercé leur influence sur le midi de l'Europe, dont l'origine latine et grecque retrouvait en eux des maîtres et des précepteurs naturels. Mais jusqu'au fond du Nord, leur autorité, moins vive il est vrai, a pénétré et s'est fait sentir ; les fils d'Odin et les descendants des Teutons ont amolli leur génie à ce souffle doux et charmant. Milton emprunte les couleurs de Virgile pour pleurer son jeune ami que la mort lui enlève; Goethe, en le copiant dans ses Élégies Romaines, essaie vainement d'être plus païen que lui ; Schiller le traduit dans les chœurs de sa Fiancée de Messine; Shakespeare lui doit des images et des tours qu'il a jetés et perdus dans sa Mort d Adonis,
If.
Des traductions de Virgile et d'une traduction de ce poète,
par M. Duchemin.
Mille fois traduit, Virgile Ta été de nouveau par un homme enthousiaste, grave, persévérant, M. Louis Duchemin, qui a donné toute sa vie à ce travail. Son œuvre offre mille traces de conscience et d'application. On voit combien d'années de travail, d'adoration et sans doute de bonheur elle lui a coûtées ou values ; souvent il a réussi, quelquefois il a faibli. Je ne me sens pas capable de soumettre de tels efforts à une critique sévère. Si j'en ressentais Tenvie, je serais arrêté par la douce Itumilité des préfaces. Oh ! qu'elles sont peu modernes ! Qu'elles sont modestes et courtes! Virgile seul occupe l'auteur : prêtre humble et fervent, librement consacré au service de son Dieu, il entre d'un pas discret et avec une joie douce dans le sanctuaire qu'il va desservir. J'aime beaucoup les préfaces de M. Duchemin.
Remarquons d'abord, dans sa traduction, un genre de mérite rare, symbole de probité ; c'est la correction du style. Elle a son écueil ; le travail peut se faire sentir un peu trop, quand on lui a trop demandé. M. Duchemin n'a pas échappé à cet honorable malheur. Sa lime, on le voit, a passé et repassé vingt fois sur le métal rebelle. Je le dirai, moins au préjudice du traducteur qu'à l'avantage du modèle, cette laborieuse recherche a souvent nui au traducteur ; la netteté admirable de Virgile dans ses compositions les plus mélancoliques, les couleurs si puissamment tracées de certains objets s'effacent
dans la traduction nouvelle, sans que ces défauts soient rachetés toujours par Télégance et la douceur.
Ei nune omnia ager, 7iunc omnis parturit arbos : Nune frondent sylvœ, nunc formosissimus annus.
H. Duchemin traduit :
Tout verdit, tout fleurit, champs, forêts et vergers ; L'année est maintenant si belle et si féconde...
Le frondent sylvœ, le omnis parturit arbos sont des traits dominants qui présentent des images claires et grandioses ; on assiste à l'enfantement universel de la nature ; on voit verdoyer tous les feuillages, et ce développement est complété par Tharmonieux et large hémistiche :
Nunc formosissimus annus !
cri de joie et d'adoration que la beauté de l'année arrache à l'âme humaine. 11 semble que la douceur infinie de cette moitié de vers ait été destinée par le poëte à rendre la musique profonde des champs et des bois, le concert lointain et presque insensible qui s'élève dans le silence apparent des campagnes. Tout verdit , tout fleutntj semble dur et triste d'une mauvaise assonance.
UUima Cumœi venil jam carminis celas ; Magnus ah integro sœclorum nascitur ordo^
Dans ces vers si clairs, qu'il semble impossible de ne pas les rendre, la majesté du rhythme est incomparable. Lés voyelles choisies leur donnent une gravité suave, une lenteur pleine d'aisance, qui étendent la pensée sur l'avenir lointain.
200 LANTIQUITE.
Voici, dit M. Ducliemin :
le dernier âge à Gumes annoncé;
Le grand ordre des ans est donc recommencé !
Ici encore toute harmonie est détruite. Ces e pour rîmes, ces d multipliés, les mots « âge à... », a doit^ recommencé, » sons rauques et rudes pour la fin d'un moi*vement qui doit croître en douceur et en solennité; voilàdes défauts réels qui tiennent avant tout à notre langue française, mais aussi à une trop grande habitude d^ traduire, à un trop ardent désir d'être fidèle, et au malheur de ne plus sentir l'œuvre divine.
Yerîim hœc ipse equidem spatiis exclusus iniquU . Prœtereo, atque aliis post me memoranda relinquo.
Mais forcé de voguer dans un étroit espace, J'abandonne à quelque autre un sujet plein de grâce.
Ces derniers mots sont une cheville oiseuse et malheureuse.
ContinuOf venlis surgentibus, aut fréta ponti Incipiunt agitata iumcscere, et ai'idns altis Montihus audiri fragor, aut resonantia latè Liltora misceri, et nemorum inci'ebrescerc murmur.
Certes, il y a dans cet assemblage de sons une profondeur mystérieuse et terrible, accompagnée de détails marqués et divers, qui détachent du sein de la grande image mille traits saisissants et familiers. Le premier frémissement de Tair, le tumulte croissant des Hots, le sifflement rauque du vent des montagnes et le murmure vaste et sombre de la grève et des bois, murmure dans lequel les bruits distincts et particuliers vont se confon-
DES TRADUCTEUnS DE VIRGILE. 201
dre et s'éteindre, tout cela est rendu d'une façon adiiiirablement précise et large. Ecoutons M. Ducheniin :
Ja mer au premier choc d'un violent ora{,'e Se gonfle et fait au loin résonner son rivage; Des monts avec fracas le veut bat les sommets, Et s'engouffre au milieu des mouvantes forôts.
Ces vers sont bons assurément ; et Virgile seul leur fait tort. J'y cherche cependant vainement les divers détails que j'ai indiqués plus haut: la coupe aufi'actuciise des vers virgiliens:
Agilata tumeècere^
et l'harmonie sublime de l'ensemble. Des sons sourds et vagues, le fléau de notre langue, forment encore les dernières rimes de ces vers et jurent, qu'on me passe (;e terme nécessaire, avec le bruit immense, grandiose vX sourd dans lequel Virgile fait rentrer tous les bruits.
On voit que nos critiques portent bien moins sur les défauls de la nouvelle traduction que sur l'impuissance de la traduction en général. Très-souvent M. Duchémin est aussi heureux que Gaston et plus précis que Delille. Nous ne croyons pas les traductions parfaites possibles*.
Voici un exemple nouveau de cette impuissance. Après avoir peint le cheval avec cette sobriété de détails qui appartient à l'art antique, Virgile semble, par le mouvement fier et libre de son rhythme, plus encore que par le sens littéral des mots, lui permettre enfin de déployer sa vigueur et sa grâce :
Talia Amyclœi domitus Polliicis habenis CyîiaruSf et, quorum Grœci mcminûre poetœ,
* Voy. la Bible et Homère.
Martis equi hijugcs, et magni currus Achillci Talis et ipaejubam cervice effudit equinâ^ .
Conjugis adventu pernix Satumus, et altum Pelion hinnitu fugiens implevit actdo.
Voici les ters de M. Ducherain :
Tels Cyllare, qu'au frein Pollux avait soumis, Les coursiers dont la Grèce a fait tant de récits. L'attelage de Mars, le char du grand Achille; A l'aspect d'une épouse ainsi Saturne agile En coursier transformé, fuit, et, les crins flottants. Remplit le Pélion de sons retentissants.
Cette traduction est rigoureusement française, qui en est le mérite, rigoureusement exacte. Cèpe j'y cherche en vain Télan de la période virgilieni fougue puissante d'un cheval libre et généreux ; ce mouvement presque magnétique qu'il commu au spectateur, par la hardiesse et la dignité ( course.
U Enéide n'est pas le produit naturel du génie d gile. On a relevé mille fois ce qu'il y a d'artificiel, vraisemblable et de mesquin dans celte traduction d'Homère. VÉnéide n'est pas un grand poème, rftj bel écrit. Les détails et le style rehaussent le tissu et pâle de la narration ; mais aussi quels détails, style ! L'illustre auteur de René a misT en honnei derniers chants de VÉnéide, parce qu'il y trouve pi douceur et de mélancolie que dans les premiers cli C'est bien là, il est vrai, le Virgile des Églogues, de tout ce qui pleure ou aime, de tous ceux qui r nu coin des bois, au pied des montagnes solitaii surtout vers la cliute d'un jour italien. C'est encc Virgile rapproché de la société et forcé d'en corapn '^'a int»^rôts et les passi'^ns- c'est le courtisan ur
conlraint d'Auguste, d'une puissance équivoque cl tyrannique qui n'avait pas trouvé, qui n'a pas encore reçu de l'histoire un nom clairet sérieux.
L'^n^icfe n'offre pas la simplicité de sentiment qui déborde dans les poésies pastorales de Virgile ; le dessin y est plus serre, la couleur et le mouvement y sont moins Daî6;et quand on a vraiment goûté Virgile, chose rare parmi ceux qui se vantent de ce noble plaisir ! on le frbuve plus traduisible, c'est-à-dire moins mystérieux Jan^ VÉnéide que partout ailleurs. C'est dans les Géorgl fues que les amants de la poésie doivent étudier, comme dans un intime sanctuaire l'un des génies de l'antiquité îû voilent, sous une élégance réelle et une simplicité apparente, les beautés les plus inaccessibles.