UN FRAGMENT DE LA VIE DE VIRGILE
nage est la jolie hôtesse, dont Virgile chante les louanges avec une vivacité expressive. Le second, c'est Virgile lui-môme, qui groupe autour de lui d'autres acteurs comiques et poétiques et consacre aux délices de la taverne syrienne un talent plus abandonné, plus vrai même, nous osons le dire, que celui dont nous trouvons la preuve dans ses Églogués, imitations admirables et parfaites des poètes idylliques grecs, et spécialement de Théocrite.
Voici ce délicieux tableau. L'élégance et la netteté, la précision pittoresque et la mélodie virgilienne de la facture, révèlent, à chaque vers, la main de l'auteur, quoi qu'aient pu dire les scoliastes qui ont tremblé de voir la gravité de Virgile compromise au cabaret.
Tentons de reproduire, sinon avec le coloris ingénu du modèle au moins avec l'intention de m'en rapprocher, ce fragment plein de grâce, de vérité, de rapidité, de chaleur, scène bouffonne et gracieuse, à laquelle le rhythme irrégulier du distique hexamètre et pentamètre prête une vivacité admirable.
« C'est aujourd'hui que notre petite hôtesse de Syrie, celle à qui le diadème blanc va si bien, celle dont les mouvements sont si vifs et si lascifs, quand le crotale sonore accompagne ses pas, doit danser dans la taverne, où son vin et sa beauté nous attirent. Venez ! qu'auriez- vous de mieux à faire pendant l'ardente chaleur du jour? Venez reposer chez notre hôtesse, et savourer son nectar. Elle a des coupes et des amphores ; lie a des roses et des violelles, elle a des lyres et des flûtes : un treillage de joncs entretient la fraîcheur de son jardin et vous offre un doux abri. Vous entendrez de loin la flûte rustique, dont le murmure s'échappe d'une obscure caverne, et vous vous croirez au sein des bois,
que le pâtre fait retentir de ses accents. Vous boirez d'un vin vieux, que la poix enveloppe ; près de vous un ruisseau bruissant vous charmera par son murmure, vous aurez aussi des guirlandes bleues et jaunes, du safran et des roses, et de beaux lis, aussi blancs que ceux dont les nymphes de rAcheloiis remplissent leurs corbeilles, des fromages dans des paniers de jonc ; et des prunes savoureuses, fruits exquis de l'automne ; et des noix et des pommes empourprées. Venez, Cérès, et Tamour, et Bacchus vous invitent. Je ne veux oublier ni les mûres sanglantes, ni le concombre azuré, ni ce dieu gardien des maisons, armé de sa faux taillée dans le saule, et peu redoutable d'ailleurs.
« Viens donc, Alibida ; ton âne couvert de sueur, chancelle sous ton poids ; ménage cet âne, tes chères amours, et viens, si tu es sage, boire ce vin frais qui sourit dans le cristal. La chaleur est accablante ; la cigale fait retentir au loin son cri redoublé ; le lézard même cherche une retraite. Allons, étends-toi mollement sous Tombre de ces pampres, couronne de roses ta tête alourdie. Viens, cette jeune fille est jolie, et sa bouche est fraîche !
« Meurent tous les gens austères dont le sourcil fironcé nous condamne ! Réserverons-nous ces fleurs odorantes à des cendres insensibles ? Quand notre tombe en sera couverte, en serons-nous plus heureux?
« Allons, apportez du vin et le jeu de dés ! Qui sait si nous aurons un lendemain? Je viens, je viens, nous dit la mort, qui nous tire Toreille; vivez en nCattendant! »
Ce n'est là sans doute que le débris d'un camée : aussi tous les savants l'ont-ils dédaigné. Virgile au cabaret : Plus d'une sévérité s'en est indignée. On a tenté de prouver que ce morceau, inséré dans les codices les plus