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LES DESTINÉES ET LES SOURCES

Our languages and institutions... are not made; they grow. (Sir James Mackmtosh.)

On ne fait pas les langues et les instilutions; elles se font d'elles-mêmes.

Erreurs des étymologistes.

Si quelqu'un voulait réunir toutes les opinions et toutes les subtilités des érudits sur Torigine des langues, tous les rêves des amateurs d'étymologie, « grands prêtres d'un frivole babillage , » si Ton voulait en faire un corps d'ouvrage (immense travail), on ne s'étonnerait plus du discrédit dans lequel est tombée, même auprès des esprits les plus distingués, cette science de l'étyinologie : elle parait vague, trompeuse et fausse. Il semble en effet qu'il n'y ait en elle rien de sûr, rien de certain : tout s'y combat, oracles contre oracles, erreurs contre erreurs,

Je suis tenté de dire en passant deux mots de quelques erreurs philologiques, de quelques opinions extrêmes et divergentes : je citerai par exemple cet ardent artisan du latin, l'Anglais Gilchrist, qui voulait prouver que tous les dialectes teutoniques ont une origine romaine, et qui déclara hardiment que les races germaines doivent être comptées parmi les races latines. En revanche, voici l'Écossais Pinkerfon qui adjuge le Latium aux barbares et n'hésite pas à affirmer que la langue latine elle-même a découlé jadis de sources gothiques ; puis un autre écrivain plus moderne * fait du celte l'origine, la langue mère de toutes les langues européennes. S'il faut adopter Topinion soutenue à travers une polémique si vive par un homme célèbre de nos jours, l'orientaliste M. Hammer-Purgstall, les Allemands auraient pris des Perses leurs mots, leurs vieilles coutumes, et, ce n'est pas tout, leur race de chevaux. Je ne dois pas non plus oublier un philologue de ces derniers temps' qui, après Funccius et d'autres, a soutenu fort savamment que toutes les langues de l'Europe et particulièrement le lalin ancien, doivent se rapporter à la langue leutonique, comme à la mère commune, à la source nourricière.

Voilà la parfaite mésintelligence des chefs euxmêmes : comment s'étonner si l'on accorde peu de créance aux mystères de la reh'gion des étymologies, quand il y a entre les desservants si peu d'harmonie ? Inventions et folies étymologiques se sont accumulées dans les bibliothèques des savants d'une manière effroyable. Comment ne pas rire en lisant dans Térudit

* Boucher. — Archaïc Glossarv. London, 4840.

^ Ernest Jœkel. Der Germanische ursprung des iMteinîschen sprache und des rœmischen Volkes. — Breslau, 1830.

lAKGUES TEUTONIQUES ET LATINES. 317

Minsheu^ que le mot anglais iallow (suif) vient du mot latin « tollo » soulever : généalogie mémorable et qui mérite les honneurs de la citation :

Tallow — (Anglais), vient de Tollo — (Latin), qui se rapproche de UnschlU — (Allemand), et de Suêt — (Anglais).

Sérum — (La lin).

Stear — (Grec).

Smi/— (Français).

Minsheu ajoute que le mot ^rec « stear » dérive de 8lo, Je me tiens, parce que, dit-il, « le suif, en quelque façon, se tient. » De pareilles extravagances se retrouvent même dans des écrivains plus modernes et plus distingués. Henning' attribue au mot « kaffeespiel » (vieil allemand) une étymologie foi t ridicule : il viendrait, suivant lui, de « kaffee » (café), et de « spiel » (jeu) ; ce serait le jeu de la taverne publique. Uenning oublie que les chevaliers de l'ordre teulonique, dont il écrit les annales et qui vivaient au quatorzième siècle, ne connaissaient pas encore le café, et que le mot teuton c kaffee », parent du mol allemand « kaffen, gaffen », en anglais « gape » (bayer), désigne tout simplement Tadmiration béante du peuple assemblé. Un autre écrivain, souvent comblé d'éloges par ses compatriotes, Webster', cet anglo-américain qui nous a donné le meilleur et le plus nouveau des dictionnaires anglais, a commis lui-même des erreurs très-graves et fort bi-

^ Minlieu. Guide ta Ihe longues. 1617, in-fol. • Slatnten des Deulschen ordens. Kœnigsberg, 1800. '* Noah Webster. Dictionary of the EnglUh language, New-York.

zarres : par exe nple, le mot français prêcher « to preach », ne fait pour lui qu'un seul et même mot

avec riiébreu « barak » et il ne reconnaît aucune différence entre la tangue des Basques aborigènes et l'idiome celtique de nos ancêtres.

Je ne voudrais point cependant que Ton conclût témérairement que tous les travaux des philologues n'ont jamais été que nuage et vaine fumée. Je ne méprise pas comme inutiles les travaux des alchimistes et des astrologues du moyen âge ; ce n'est pas moi qui leur jettei ai la pierre, parce qu'ils ont voulu lire

. . . Sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles;

parce qu'ils ont cru pouvoir trouver un jour, dans leurs fourneaux, le secret de l'or. En cherchant à travers un labyrinthe d'erreur, je ne sais quoi de merveilleux et de divin, ils n'ont pas atteint ce trésor qu'ils convoitaient vainement, ils n'ont point dérobé le secret des miracles aux mains du Tout-Puissant, mais le hasard leur a fait rencontrer quelques mystères de la nature; et ils se sont trouvés servir les intérêts de la science et les nôtres, sans le vouloir, peut-être, certes sans le savoir.

Si c'est un fait reconnu que l'astronomie et la chimie ont dû à rastl*ologie et à l'alchimie beaucoup de leur utilité et de leur progrès, cette science étymologique dont j'ai signalé les travers et les crédules hypothèses, cette science si féconde en stériles folies ne laisse pas de porter des fruits au milieu de son inutile luxe. Laissons de côté la théorie et le système; oublions ces écrivains dont l'étroit orgueil ne veut admettre comme

source étymologique que l'anglais, ou le lalin ou le français, selon qu'ils sont Anglais, Français ou Italiens : semblables à ces ambassadeurs dont les fonctions, dit Saint-Evremont, sont de mentir pour la patrie. Rendons à la philologie ses honneurs véritables, no laissons pas se perdre les lumières réelles qu'elle a pu répandre sur les annales de l'Europe.

Dans la science des étymologies, dans l'analyse philologique, il y a deux écueils : — vaines subtilités, — ou incrédulités étourdies.

Rien de plus difficile que de saisir les étymologies réelles. Telle est l'obscurité qui résulte même pour les yeux pénétrants, des vicissitudes des mots, que le môme terme, après avoir passe chez divers peuples et traversé divers époques, s'éloigne de son ancienne prononciation au point de ne plus ressembler à lui-même : et après avoir volé longtemps « per ora virorum » , dans la bouche des hommes, il n'a plus rien de sa forme primitive. Qui pourrait croire que le français ^/nï/e soit la môme chose que l'espagnqjj^o/a.' Quelle ressemblance entre feuille et hoja ? — C'est le même mot.

Voici un autre exemple. Notre éloquent Jean-Jacques Rousseau a habité quelque temps l'Angleterre et s'est choisi, pour résidence, la campagne de Wootlon. Dernièrement, en traversant cette partie de la Grande-Bretagne, un voyageur, écrivain qui ne manque pas de mérite, William Howitt, Anglais et quaker, s'informa auprès des pay-ans s'ils ne se souviendraient pas, ou si leurs pères ne leur auraient pas parlé d'un Français, homme âgé, aimant la philosophie, lequel devait avoir vécu chez eux et habité une petite chaumière, un nommé Jean-Jacques Rousseau.

« Jamais un philosophe, jamais un Français, ni sur-

tout Jean-Jacques n'avait habité Wootton, disaient-ils. » Ils se rappelaient pourtant un petit homme très-pauvre, de race hollandaise, et faisant le métier d'instituteur, qui s'appelait Oidrossàll : ce personnage, qui faisait beaucoup de botanique et savait un peu de médecine, avait vécu chez eux. Rousseau était, grâce à la prononciation des campagnes, devenu Rossâll, et l'addition du mot old (vieux), avait fait cette singularité philologique et engendré cet Oidrossàll^ qui ne veut dire autre chose que Vieux-Rousseau, Pére-Rousseau. Et pourtant, quelle parenté vraisemblable entre Jean-Jacques Rousseau et Oidrossàll^?

Ce serait chose aisée de multiplier les exemples de ces alléralions et de ces métamorphoses qui non-seulement obscurcissent le sens d'un vieux mot, mais le retournent au point d'en faire le symbole d'une idée nouvelle. Celui qui entendrait un Anglais dire : Mantuamaker, croirait-il que cela ne veut point dire un ouvrier de Manloue, mais un tailleur faisant des manteaux et des vêtements, du mot français « mante »? Le mot « amaze^ amazemenU étonnement », est très-usité chez les Anglais : ce n'est autre chose que a maze, a maze » , labyrinthe : qui le croirait? Presque tous les mots ont subi une grande variété de formes qui ont péri aujourd'hui et que les auteurs de dictionnaires n'ont pas notées ou conservées. 11 y a dans la bibliothèque suisse de Saint Gall certain dictioiuiairc manuscrit qui contient les idiomes hybrides, latins germains et germains-latins du septième siècle. J'y ai trouvé* de bizarres métamorphoses subies par les mots latins. Une énigme que je.

' WiUiam Howilt. Visitstoremarkable ;?/«cc». London, 1840. « 1839.

proposerai volonliers, serait de trouver le sens de ces mots :

iLancnascli, Aquilus,

I Epui%

j Singularis.

Drisgusli.

Pala.

Scufla.

Pesamo.

Scopa.

Piunte.

Mois latins.

Pala, scufla^ pesamo^ scopa, piunte, aquilus, pesamo sont des mots teutoniques habillés d une latinité barbare.

Pala, c'est pall, poil, vêtement, — pellis, pilus, pallium. Et ainsi :

Scufla, skovel (pelle).

Scopa, shop (boutique).

Drisgusli, treshold (seuil).

Piunte, jDOMWiZ (la livre).

Aquilus, aquiline (homme au nez aquilin).

Pesamo, besom (balai).

Singularis, epur, lancnasch se sont éloignés davantage de leur forme originelle; que veulent-ils dire? Singularisj c'est Vïisilïencinghiale, sanglier; epur, c'est aper, le JEb^des Allemands, le froar des Anglais; et lancnasch, qui sonne si rudement, n'est autre chose que long-nosed, c qui a un long nez^ »

* San-Gallensis bibliothecee Ms. Glossariura lalino-barbarum Tii» sœculi.

Cette féconde moisson d'erreurs qui s'est développée dans les routes perdues de Tétymologie n'a donc rien qui nous doive surprendre ; il est facile, dans cette étude, de prendre le faux pour le vrai et le vrai pour le faux. Qui pourrait douter de la parenté de Tallemand schreiben^ de l'anglais io ivrite, du français écrire, et du latin scri" hère? et pourtant c'est à deux sources parfaitement distinctes que se rapportent ces mots divers; l'une latine pour les mots écrire et schreiben qui naissent de scrihere; l'autre différente et teutonique pour le mot write qui vient de l'anglo-saxon writan, du saxon rizan et de l'islandais rita. Le scr ibère latin, c'est l'art « d'écrire « des lettres » ; le « rita » teuton, l'art de « les sculpter », de les « tailler » .

On lit dans la Bible ancienne d'Otfried^ poète anglosaxon : Christ reiz mit démo fingevo, « le Christ sculpta avec son doigt; — et ailleurs : « Thaz ifscrib; » ce que je trace. »

Mais pour ne pas prolonger une étude qui paraîtrait un jeu d'arguties étymologiques, je donnerai un seul et dernier exemple de la facilité avec laquelle on se trompe en fait d'étymologie. L'anglais moderne broker (prêteur sur gages), devrait venir, tout le monde le croirait, de breakj broken, rompre. Ce mot vient de l'anglo-saxon brucanquï n'a d'autre sens que celui du mot latin /hijff, « homme d épargne. »

Il ne faut donc pas être trop sévère pour les étymologistes, si quelques-uns d'entre eux au milieu des mille filets de ces métamorphoses, parmi tant de variations et presque de pièges, sont tombés dans des erreurs excusables. Chaque race diverse est sous la loi de certaines circonstances et subit les différentes phases des transforrnations politiques; pour chacune, les institutions et les

affaires, les cérémonies et les mystères même de la religion apparaissent sous un jour différent : il n'est donc point étonnant que chaque nation se crée un idiome dissemblable et que les traits primitifs d'une langue, en descendant chez des races différentes, prennent dans la variété des époques et des pays une couleur, une syntaxe nouvelles, trouvent un accent et des significations inaccoutumées ; toutes choses faites pour déjouer les curieuses investigations des savants. De là cette diversité de dialectes qui, formés pour ainsi dire sur le calque de mœurs et d'institutions contradictoires, portent chacun un caractère et un génie spéciaux.

g II.

Caractères des idiomes chez les peuples sauvages.

Les deux idiomes, Tallemand et le latin, ont-ils en eux-mêmes certains caractères qui accusent une commune origine? — ou bien devons-nous les considérer comme deux langues dont la naissance et le développement se rapportent à deux sources diverses? — Question pleine de doute et qu'il ne nous est pas permis d'aborder avant d'avoir, par une exacte investigation, décou' vert les signes révélateurs qui trahissent l'idiome des peuples non formés encore et celui des peuples adultes et développés.

Tel sera donc le premier objet de nos recherches : — Quels idiomes sont particuliers aux races barbares; par quels progrès, une fois passée la première période du développement, les langues atteignent leur perfection et leur gt*andeur absolue; par quels degrés de vieillesse ellfes s'acheminent vers la ruine. Car les langues sont

comme les hommes et les peuples : Tâge les affaiblit les brise.

Tout ce qui frappe les sens, tout ce qui rentre da les sensibiliay si j'ose me servir de l'expression demi barbare de cet Africain de tant d'esprit, d'Apulée, dora dans l'idiome des peuples que les arts n'ont point civilisés et qui ne connaissent point encore les nobles délassements d'une vie plus délicate. L'homme qui erre nu et sauvage dans les forêts et les broussailles a fort peu d'idées encore et ne cherche à donner des noms qu'à ce qui l'environne et aux premières nécessités. Pour exprimer les astres, la terre, et tous les corps très-connus, il trouve une multitude presque innombrables de synonymes. 11 n'en est pas encore à cette habitude de la pensée plus civilisée, qui exige d'autres termes.

Les Arabes primitifs avaient, d'après Herder, mille expressions pour dire glaive, deux cents pour serpent, quatre-vingts pour miel, cinquante pour lion, et pour les mouvements de l'âme, pour la sensation morale, pas une seule. Rien d'étonnant que les Arabes, toujours le glaive à la main, toujours en garde contre le serpent et le lion, habitant des rochers isolés dans les sables, parlassent rarement de ce qu'ils ignoraient, beaucoup au contraire et avec une grande variété de ce qu'ils connaissaient très-bien*. Les anciens Scandinaves n'avaient aucun mot pour rendre bienveillance*; pour exprimer vaisseau, ils en avaient cinquante : c'était un dragon de la mer, un voyageur des flots, un oiseau de V Océan; moli devenus usuels dans cette langue.

Tout ce qui se rattache à la métaphysique ou à la philosophie, tout ce qui tient à une vie délicate ou aux mys-

' Yoy. Bonstetten. Éludes sur Vhomme, 1. 1, p. 81. '^ Voy. Rask.

LANGUES TEUTONIQUhS ET LATINES. 385

tèresiotimesde l'afTection est complètement étranger aux idiomes des Scandinaves, des Anglo-Saxons, et aussi des tribus keltiques et américaines. Aujourd'hui même vous n'entendez jamais parler autrement ni celui qui cultive la terre, ni Thabitant des forêts : ils cherchent des mots qui se rapprochent le plus possible de la nature des choses. L'homme des champs et le premier venu des ouvriers qui veut exprimer t beaucoup d'argent » , ne dit point une somme considérable^ mais bien une grosse somme; jfro^ montre un tas, un amas et parle aux yeux; rintelligence n'a rien à y faire. Les Péruviens, moins arriérés, plus civilisés, n'avaient point d'expressions métaphysiques^ pour rendre les idées de justice, de vertu, d'espace, d'éternité, de reconnaissance.

Ces observations prouvent, ce me semble, que les dénominations imposées aux éléments du monde physique ont été pour ainsi dire les assises les plus antiques des langues, et qu'elles révèlent une affinité certaine, une parenté primitive indissoluble entre les nations chez lesquelles elles sont restées sans changement et sans altération.

Ces mots qui, chez les peuples étrangers à la civilisation, naissent les premiers, ont une syntaxe brute et grossière; dans cette syntaxe, jamais on n'ose s'élever de la notion physique à la notion métaphysique, jamais on n'atteint les généralités; on ignore complètement cet art si délicat par lequel tous les mots, grâce à des liens spéciaux, s'agencent les uns dans les autres. Dans le royaume de Siam, si quelqu'un veut dire : « Je serai bien content quand j'arriverai à ma maison. » 11 dit : lorsque moi maison moi, moi cœur beaucoup^. » Cette science, cet

* Voy. de Humboldt.

^ Voy. de Humboldt; Bonstetten. — Voyage de T^bbé de Ciioisy.

386 L'AiNTlQUlTÉ.

art qui assouplissejit les mois, ces particules diverses et ces afOxes qui les lient les uns aux autres, sont encore ignorés. Dans la phrase que je viens de citer, être cmfçnf (émotion de l'âme, idée de Tesprit), est suppléé par cœur y mot qui représente physiologiquement une partie du corps humain : la même disette de mots et de liaisons fait que ma maison ne peut en cette langue se rendre autrement que par maison moi. Du reste, ce Jargon barbare est aussi celui du nègre qui bégaie les langues européennes et qui dit maître à moi, maîtresse à moi, dans l'incapacité où il est de créer le pronom, mon, mien.

Et ce n'est pas tout; ces langues à peine nées, ces langues grossières et informes qui n'expriment jamais l'idée, mais seulement l'objet révélé par la perception extérieure ; ces langues pour lesquelles sont fermés les sentiers difficiles du raisonnement et les profondeurs mystérieuses de la métaphysique ne marchent qu'avec un cortège obscur, lourd, embarrassé, de subtilités analyliques. En effet, elles ne ramènent jamais le composé an simple, la variété à l'unité.

S'agit-il de dire deux? Suivant que ce seront deux hommes ou deux femmes, il faudra créer des expressions différentes;— même distinction fonr jeunes, si ce sont qU jeunes garçons ou déjeunes filles. D'où une quantité de mots inutiles, et une incroyable stérilité des termes indispensables. C'est ce qui explique le. nombre de modifications du même mot que Ton trouve dans les langues neuves; elles ne savent point encore resserrer leur pensée et enfermer dans un seul mut toute Une suite d'idées.

On conçoit alors combien est massif et confus ce gi-* gantesque échafaudage des idiomes barbares t rien de

vif, rien de simple, rien de facile. L'idée d'aimer, s'il s'agit d'une femme, se rend par un mot particulier; s'il s'agit d'un homme fait, par un autre mot, d'un enfant, par un autre mot; est-ce une jeune fille, est-ce un vieillard, une vieille femme, un voyageur, un chasseur; estce un chien, un cheval? pour chaque être on forge un mot spéciale Les sauvages de l'Amérique ne disent jamais nous, mais bien — moi -^-plus 4- toi -h et -\- plus -^ lui; — jamais /irai, mais je peux aller, ou — je veux aller 9 ou — f espère aller. lien est du développement des idiomes comme de celui des arts mécaniques. Voyez la machine de Marly. On l'avait embarrassée d'une multitude de rouages, de chaînes et de ressorts; l'expérience des temps postérieurs abolit et rejette ces inutilités pour tout ramener à une forme plus simple et plus commode et arriver à des effets beaucoup plus grands avec un appareil beaucoup plus petit; — ainsi des idiomes. Cette surabondance prodigieuse et siérile de leurs commencements grossiers, rentre dans de justes limites quand les peuples sont plus avancés. 11 faut que les races aient atteint des lois certaines, des mœurs civilisées , pour que les idiomes se condensent.

Pour résumer ce que j'ai dit et chercher les principes qui en découlent : — on ne peut nier que les langues ne passent d'une analyse inintelligente où les mots sont entassés sans art, à une synthèse savante et simple. Une multitude presque innombrable de mots qui se rapportent au monde physique; l'absence presque totale de ceux qui doivent rendre les phénomènes de l'âme ; la di-

^ Yoy. de Ilumboldt. — Supplément à la grammaire japonnaise de Rodriguez, trad. par Landresse. — Voy. PeUeprat, Charluvoix, Hunier, et tous ceux qui ont écrit sur les langues des peuples barbares, et surtout sur les idiomes variés de TAméric^ue Septcn<r tfionale,

selte de particules, la surabondance superflue des distinctions inutiles : voilà les indices qui, chez les races barbares, signalent la grammaire à l'état d'embryon.

Je montrerai bientôt quelle lumière ces pj-incipes tirés de riiistoire des langues peuvent jeter sur les origines des langues teutoniques et latines.

Développement, grandeur et décadence des langues.

Les peuples incivilisés, ai-je dit, ne se forment qu'un langage brut, étranger à toute composition et enveloppé d'obscurités ; les autres peuples, en s'élevant de plusieurs degrés, aiment à mettre un nouveau vocabulaire au service de leur réflexion, à illuminer ainsi les replis de leur pensée : et bientôt l'idéal s'élève victorieux du sein de ce langage si informe tout à l'heure. Un type frappant de cette perfection et de ce complet d'un idiome, c'est la langue grecque, qui a su réunir avec tant d'art dans le cadre d'une syntaxe pleine de vigueur, de précision et de richesse la force des langues neuves, la vigueur des expressions primitives et la moisson féconde et subtile des mots métaphysiques.

Il faut bien le dire, les idiomes finissent par s'affaisser sous le poids de l'âge ; à force de s'éloigner de la barbarie première, ils se jettent dans une barbarie nouvelle, dans l'abus des termes métaphysiques et dans ce jargon qui jamais, ou presque jamais ne permet de nommer les choses physiques par leur nom propre. Symptôme de la décrépitude des idiomes que cet envahissement de la métaphysique? elle semble, de concert avec le cours des

LANGUES Tl UTOMQUES tT LATINES. 589

âges, aider à la décadence des langues. Car, remarquonsle, ce n'est point aux esprits barbares et ignorants, c'est aux savants, c*esl aux hommes de Tart qu*il faut particulièrement demander compte de celte décadence : à force de vouloir enchanter nos oreilles, à force de déserter les naïves habitudes du langage, ils arrivent à des nèologismes et à des affectations qui amortissent le sens vigoureux des langues et rensevelissent sous Tattirail d'une coquetterie factice. Le peuple parle rude, mais son expression met le doigt sur les choses : l'homme du monde el le demi-savant substituent au mot original un mot bâtard; à la chose elle-même un fantôme. Parfois même le mot propre disparait complètement; alors sens détournés, petits mots inventés avec le sublime de la subtilité; alors un torrent de métamorphoses pailletées. Apulée, Sidoine Apollinaire et Pétrone, ce type spirituel du cynisme élégant, ont écrit dans ce style. Lisez Apulée : pas un mol usité, rien de simple, rien de vigoureux ne sort de sa plume : mais en revanche un perpétuel papillotage de gracieusetés, de nèologismes, de bizarreries et d'afféteries ingénieusement puériles. Cette veiné gâtée, cette corruption plus qu'évidente qui remplacent les mots originaux du latin par les termes mélaphysi; ques, envahissent les derniers écrivains de la basse latinité, Boêce et Cassiodore : vous trouverez pretiositas, speciosilasy indivlduitaSf chez Terlullien, pariliias dans Aulu-Gelle; Apulée nous donnera irritabilUas ; enfin, et à chaque instant, dans Sidoine, saint Jérôme, Cassiodore, on rencontre spatiositas, mellificatio et autres curiosités. Aujourd'hui S beaucoup d'écrivains français se servent du même langage : sans cesse on voit se reproduire

SOUS leur plume : individualité y spécialHe\ religiosité j actualité j sommité^ capacité. Apulée, pour dire une chose très simple, « l'Aurore naissait, » osa donner cet échantillon de sentaient et de sa faconde dans une phrase d'un pathos inouï : « Commodum punicanlibus phaleris aurora roseum quatiens lacertum, cœlum inequitabat^v — « A peine TAurore secouant ses bras i oses et tenant en main ses brides écarlales, chevauchait les cieux... »

Ailleurs, cet écrivain, charmant du reste, mais novateur trop audacieux, trop hardi reproducteur des archaïsmes, nous dira : « Non lœta facie nec sermone dicaculo, sed vultuosam frontem rugis insurgentibus asseverabat. » — « Il n'avait point Tair jovial, ni le tun railleur : bien au contraire, son front de mauvaise humeur, il Tassombrissait encore et en faisait saillir toutes les rugosités. » Dans Sidoine et dans Ausone il y a beaucoup de ces choses qui trahissent chez tous les peuples la vieillesse des idiomes.

Ceux qui, dans une pareille époque de déclin, courent après la gloire littéraire, tombent dans un de ces deux écueils ; ou ils essayent de réveiller par la dernière affectation de style le palais affadi du lecteur; ou ils veulent frapper par la féconditi de leur esprit; ils écrivent, stantes pede in uno, et versent une avalanche effrénée d'expressions bizarres.

Je ne parle pas ici des moindres ouvrière littéraires ; on peut reprocher la même négligence aux plus grands écrivains. Walter Savage Landor, un des princes de la critique anglaise, excellent écrivain et esprit pénétrant, a prouvé que Walter Scott, charmant conteur, a corrompu le langage de son pays. En effet, Scott, esprit si

* Mctamorphoscs. t. III, ch. .

heureusement doué, les délices de ce temps-ci, a composé ses ravissantes histoires dans an style qui ne manque pas de charmes, mais quelquefois de correclion et de pureté ; c'était assez pour lui de séduire et de plaire, de nous communiquer ses impressions, de peindre de vives couleurs les mœurs nationales et Thumanité. Cette insouciance a laissé beaucoup d'incorrections dans ses œuvres. Par exemple : « laughing consiimedly; — et -— it was as fine a first appearance as I ever heard, »

L*ellipse suivante est tout à fait choquante : Ctirse on the innovatintj hand attempts it^; au lieu de : The innovating hand that attempts it. On supprime fort bien la particule that, mais seulement avant /, Ihou^ he, etc..

theman you hâte, u l'homme que vous haïssez, » en

supprimant tiiat. Chose singulière, les Italiens sous-entendent d'une manière analogue la particule che : « Monstrale, dit Machiavel, Vamore le porll, dicale il bene le vuoi^ «pour che le poili... che le vuoi. » Dans ces derniers temps, la même incorrection reprochée à Scott par Landor, s'est glissée dans la prose ilalienne.

Ainsi déclinent, dépérissent et s'affaissent les idiomes, par les subtilités et les néologismcs, par les négligences et les fautes de grammaire, par la fureur des singularités et des innovations : ainsi reviennent-elles progressivement à la barbarie. Si les caractères des premières phases de développement sont la rudesse des termes, la uiisôre d'une syntaxe incomplète, la surabondance des mots qui expriment la môme chose et l'absence de ceux qui se prêtent aux besoins de l'esprit; — ce qui trahit le dernier période dos civilisations, c'est une subtilité exagérée dans la liaison des mots, ce sont trop de termes méla-

* ilcdgaunUet, t. II, p. 45.

* Mandragora. A IV.

physiques, un style énervé et impuissant, une fureur insatiable de créer de nouvelles et mauvaises façons de parler. Témoins cette multitude de mots d'un français équivoque, qu'on emploie si souvent aujourd'hui. Lisez nos livres. S'agit-il de ce qui concerne les arts? hommes ou choses sont artistiques ; quiconque s'occupe de doctrines politiques devient un socialiste. Tout système, tout philosophe qui travaille à l'amélioration du genre humain est humanitaire. Que dire de laser^ utiliser, activer, pi^ voter, influencer, gouvernemental, positivisme, utilitarianisme ! Le vice commun de tous ces néologismes, c'est qu'ils n'ont rien de net, de rigoureux, de satisfaisant; c'est qu'ils sont vagues.

Ce mépris pour le sens propre, cet abus du barbarisme brisent les idiomes et leur portent le dernier coup. Alors, ils s'en vont, disjoints et broyés, en je ne sais quelle poussière de dialectes corrompus et flétris; alors tous les éléments de la langue primitive gisent déracinés et épars. L'analyse, qui a cédé la place à une synthèse savante et civilisée, reparait, non brute et vierge, mais déflorée et corrompue. Un spécimen complet de cette corruption, c'est l'italien abâtardi que l'on parle en Orient, italien dépouillé de toute son originalité, de loulc sa beauté native : cette langue franque, ainsi la nommet-on, est dénuée de particules et de désinences grammaticales : c'est le cadavre gisant de l'idiome véritable et originel.

Quand un peuple barbare s'empare d'un idiome ancien et riche autrefois, — il met à nu, pour ainsi dire, les racines des mots ; puis une fois accaparées, il détruit et saccage leur synthèse et leur syntaxe, pour revenir à une sorte d'analyse barbare. C'est ainsi que les langues modernes ont usé des prépositions et des mots auxiliai-

res. Les Grecs modernes ne disent jamais yaimai, mais j'ai aimé; ni y aimerai, mais je veux aimer (I will lowe, en anglais); ils forment leur futur avec Taoriste précédé de thêlo, je veux.

J'ai esquissé rapidement le développement et le progrès, la décadence et la rénovation des idiomes ; appliquons ces principes aux langues teutoniques et latines.

g IV.

Analogie primordiale des langues européennes.

C'est un fait reconnu que les langues teutoniques, l'allemand, le hollandais, le danois, le suédois, l'islandais, forment un groupe, et les langues néo-latines parlées par les races méridionales de l'Europe, un autre groupe.

Cependant le français lui-même se détache du latin : notre syntaxe ne permet pas l'inversion et admet peu de mots composés. I.e latin se différencie du grec : il est totalement privé, ou presque totalement, de la liberté de se servir de l'analogie pour créer de nouvelles expressions, tandis que la langue de Platon laisse à cet égard toute facilité. Quant à la divergence des langues latines et des langues teutoniques, — des termes distiiicts, une syntaxe tout à fait différente, — des caractères opposés, même la fidélité de part et d'autre à l'accent spécial, trahissent une antipathie très-ancienne.

Cette antipathie n'est cependant pas originelle; car les mots qui expriment les nombres, la marche des astres, le climal, la distribution du temps, — la famille, le mouvement du corps, la vie, la mort, — sont à peu près

les mêmes chez les races grseco-latines et chez les races gothiques-germaines.

Voici, par exemple, les nombres :

eis,

Grec,

mia,

en.

duo.

trois,

(s) en.

(s) epta.

Latin,

unus,

duo.

très,

quatuor,

sen,

septem.

Gothique,

ains,

Iwai,

ihri.

fidwor.

saihs,

sibun.

Vieux germain,

einas,

zwo.

drio,

feor,

sehs.

sibum.

Anglo-Saxon,

an.

IWJl,

thri,

feather,

six.

seofon.

Hollandais,

een,

Iwee,

di7»

vier.

ses.

seven,

Suédois,

en,

Iwa,

tre.

fyra.

sen.

sin.

Islandais,

ein,

tweir,

theyr,

iioris,

sex.

sio.

Allemand,

ein.

zwei,

drei,

vier.

sechs.

sieben.

Anglais,

one,

two,

three,

four,

six,

seven.

Français,

un.

deux.

trois,

quatre,

six,

sept

etc.

Le nombre cinq ne figure pas dans ce tablei^u : il a subi des vicissitudes d'un caractère particulier.

Est-il besoin de citer d'autres mots parallèles : nous en rencontrerons beaucoup :

Allemand,

wollen.

Anglais,

wiU.

Latin,

velle.

Français,

Touloir.

De même :

Allemand,

du.

Anglais,

thou.

Latin,

tu.

Français,

loi.

* Yoy. J. II. Kaltschmidt. Sprachvergleichendes Wœrterbuçh {fe deiitschen Svrache, etc. Leipzig, 1839.

Et encore :

illemamly

schwester,

nacht.

mein,

liaben.

Anglais j

sister,

night,

mine.

Iiave.

Latitif

soror

nox.

meus,

habeo.

Français^

sœur,

nuit,

mien.

avoir.

On le voit, tout ce qui peut entrer dans Tintelligence de rhomme barbare est commun aux langues teu toniques et latines :

Latin ^

sol.

sal.

esse,

habere,

velle,

ventus.

Anglais,

Sun,

sait,

haben.

will,

wind.

Allemand,

sonne.

salz.

essen,

baba.

wollen.

winds.

Golh,

sunna,

sait.

ita.

haben.

vilia.

wind.

hlandais.

sinnas.

ad.

âp,

val.

vàla?,

Français,

soleil,

sel.

avoir,

vouloir.

vent.

Grec,

lielios,

als,

cdô,

boulomai,

Dans ces tableaux, j'ai interverti à dessein et confondu Tordre de toutes ces langues, pour laisser ressortir plus visiblement leur antique parenté. Le teuton vader rappelle le latin paier; mutter se rattache à mater; — herr à herus; — même analogie entre urbs, orbs et le vieux mot de TAllemagne du nord huuarban (courber), d'où encore le teuton warbes (petit cercle) et l'allemand moderne wirbel. 11 y a un lien moins visible, mais inoontestable, entre les mots suivants :

Gt^ec^

damaô)

hedusj

pbratriai

Latin i

domo}

su-advis (suavis)i

f rater.

Gothiques

tamyan.

swoti, sdtOi

brothar.

Anglais,

tame,

sweet.

brotheri

t^ranç^tSi

dompter.

suave,

frère.

306 1/ANTIQUITÈ.

La parenté et Tanalogie des mots suivants est remarquable encore :

îxUint Veredus, [allemand) . pfered, pferd.

Equus, (grec), Uckos.

{datK'is) . og.

[suédois) . oêg.

Taurus stier.

Porcellus. ferkeL

Sus. sow.

Gattus catze.

[anglais] » cat.

Lingua [anglais), longue.

Rex [gothique) . reïki, riki.

Dens [suédois), tand.

[Anglais Tooth; allcm, Zahn; angL-sax, tôdh; golh, tuntli.)

Pas un de ces termes qui ne puisse entrer dans le vocabulaire des chasseurs et des hommes de la campagne. Les prépositions, les conjonctions, les adverbes offrent aussi une analogie incontestable dans les consonnances et les racines :

Grec^

(s)uper, apo,

Latin ^

super, ab,

Vieil allemand, uhar, ab,

Golh,

ufar, af,

Anglo-Saxon ^ ufur, of,

Anglais,

over, of,

Hollandais,

over, af,

Suédois,

œfver, af,

Islandais,

ofur, af,

Français,

sur, absolu,

Italien,

sopra, Bb-sente,

pro, amphi,

pro, amb, quo, trans.

fora, umpi, hweo, dru.

for, .... hwaina, thairh.

fore, ymb, hu, tbarh.

for, .... how, tbrough.

voor, om, boc, door.

foer, om, hwi,

fyri, um,

pour,an[ib-t/ton, àiva-vers.

par, amb-iiione, Xn-versar.

Ces révolutions des mots subissent des phases singulières. Vous trouverez bien des mots grecs qui se rapprochent plus du français moderne que du latin ancien;

et des termes grecs que le latin a répudiés ont pris place dans les glossaires teutoniques. Le grec boulomai se rapproche plus du français vouloir que du latin velle. Qu'un bomme du midi de la France prononce le mol (( vouloir » avec Taccent de son pays, c'est-à-dire en changeant le b en v, et vous aurez exactement le grec boulomaiy bouloir. Rien de si fréquent, je viens de le dire, que ces mots grecs, absents dans le vocabulaire latin et reparaissant dans les langues d'origine germaine.

Grec,

lîolttK^multuni).

Gotkiqucy

"Filu.

Écossais,

Fêle.

Allemand,

Viel.

En latin muUiim, en français beaucoup, eu anglais many; ces mots sont dus évidemment à des sources diverses.

Grec,

mené (lu nu

Gothique^

mena.

Irlandais,

mani.

.4 nglo-Saxon , mona .

Anglais, moon.

Les Latins disent luna, les Français lune, du grec, selenè.

C'est une histoire curieuse que celle des métamorphoses diverses d'un seul mot à travers la variété des temps et des circonstances.

Il arrive souvent que la disparition ou le changement d'une seule lettre dissimule l'analogie des mots semblables :

Us Grecs disaient : E — ruthros.

fxs fMtins, .... ruber.

Les Gollis,

. . . . rauds.

IjCS Germains,

, ... roth.

Les Anglo-Saxons,

... read.

Les Anglais anciens.

... ruddy.

ÏjCS Anglais modernes,

. ... red.

Les Français,

... rouge.

Les Italiens^

... rubro.

Voici un mot qui est toujours le même, malgré la variété des premières lettres :

Grec,

D — akru.

Latin,

L — acruma.

Gothique^

T — agrs.

Anglais,

T — ear.

Français,

L — arme.

Italien,

L — agrima.

U faut noter ces évolutions de la première consomie, du D en L, puis en T : exemple remarquable du peu de stabilité de ces lettres initiales et de la diversité de forme que peut revêtir un seul mot* De même :

Grec,

— melgôi

Latin,

... mulgeo.

Allemand,

... melken.

Anglais,

... milk.

Et encore :

Grec,

— dous.

Latin t

... dens.

Gothiquci

... tunthub

Islandais,

. . . dantas.

Allemand,

... zahi).

Anglais,

. . . tooth.

Français,

... dent;

De même :

Latin,

Islandais,

Gothique,

Anglais,

Français,

— ango

— ake.

— ika.

— eak.

— iser.

Et encore :

jrec, — noma, K — apros, D — rosos P — latiis.

^/itin, .... nomen, .... aper, ros, .... latus.

loth, .... nima, B — r — aids

illemand, .... nehnien, .... eber, B — rit.

inglaiê, .... iiame, .... boar, B — road.

Français, .... nom, rosée, P — 1 — at.

L'euphonie grecque laissait, nous le savons, la plus grande facilité à l'égard de ces préfixes destinées à opérer une liaison harmonieuse, entre les mots qui se rencontrent. Aussi faisait-on servir les sons les plus doux à cet usage, par exemple les lettres a, s, /et d. Il ne faudrait pas toutefois attribuer d'une manière exclusive et spéciale cet usage aux Grecs seuls : on le retrouve aussi chez les Allemands :

Latin, . . . ^^^rogo.

Goth, F -^raiha.

Islandais, P — hrach.

Allemand. F — ragen.

latin.

.... JaptuSj

.... nodns^

rapio.

Islamiais,

G — lad.

K — "nul,

G — ripa.

Anglais,

G-=iai.

K — not,

G — ripe.

frunçais.

lie, liesse.)

.,,. nœti'].

A — ff — rippov

vnîg.!

Un dernier exemple enfin fera voir que parfois de doubles préfixes sont ajoutées aux mots :

Allemand^

roUen (rotare).

Bavarois-allemand,

K — roUen.

Anglais modei^ne,

S — c — roU.

Français,

rouleau.

VA encore :

Lai in,

labium.

Grec,

A-leiphô.

Gothique,

S-a-lbon.

Anglais,

S-a-lve.

La troisième espèce de mots, ceux qui sont l'expression des lois et des mœurs, et comme le commencement d'une constitution et la première fleur d'une société, nous offrent encore des analogies, rares il est vrai, mais notables toutefois, entre le latin et le teuton. Dans les dialectes teutons le latin senatus^ rer, curia^ lex reparaissent sous des formes différentes : sineigo, sinistans, siniscallus; — reickj rich; — kyrihha^ kyrka; — lag^ laiv. Chez les Bourguignons et chez les Visigolhs, sineigo voulait dire «vieillard», sinislans^ «prêtres,» (1*011 siniscaly « sénéchal. » Chez les Goths, regen rechten signifiaient «rectum facere», « regere; » d'où reiki. rechty reich (Frankreich , etc.) Le vieil allemand a kyrihha, pour CMria, la curie où on se rassemble ; d'où le danois kirke: l'écossais kirk; le suédois kyrka; l'anglais chiirch. Les Goths et les Suédois disaient lagen, pour lex, ler/is; d'où l'islandais lag, le danois low, l'anglo-saxon laga, l'anglais law. Je croirais volontiers que les anciens peuples de la Germanie sont restés longtemps dans l'obscurité de cette ébauche de république

LANGUES TEIITONIQUES ET I.ATINES. 4('l

dont Tacite nous a laissé la peinture et qu'ils ont, pendant ce long espace de temps, imprimé à leur langue ce cachet primitif qui la distingue complètement du latin.

Pour ce qui est de la syntaxe et des désinences, la comparaison des plus vieux dialectes teutoniques avec ceux qui se rattachent au latin offrent des analogies très-curieuses. Ainsi les Grecs font leur comparatif et leur superlatif en teros, tatos; les Romains en ior, issimus; les Allemands et les Anglais en er, est. Chez les Latins, les Anglais et les Allemands, les mots magis, mehr^ morCy viennent souvent, par euphonie, se placer devant l'adjectif; magis pivs pour pior; more pious et most pious pour piov^er et piousest. En grec tes (de tithêmi)^ en latin, tas expriment l'état d'une chose : de même chez les Allemands la particule heit (du bavarois vulgaire hait, étal), et chez les Anglais hood :

iMlin, llumani-tas.

Allemand, Mensch-heit.

Anglais, Man-hood.

Les Grecs, faisaient des préfixes le même emploi que les Germains et les Golhs de ab, auf, be, filr, um, ver, etc.

Demandez aux hellénistes quelle variété de significations possède la préfixe para, qui a une foule de sens opposés. Eh bien, les Allemands et les Anglais font de la même manière un double emploi des particules ver et for, lesquelles emportent Tidée tout à la fois et d'adhésion et de séparation.

Para-Irechô. — (Obtenir la victoire) )

Grec ) ^^^^"^''^P^' ~ (Changer de direction) 1

Par oraôi - (Dédaigner) i ,^„^^^

Par-akouo. — (Ecouter avec distraction) \

/ Ycr-schaffen. —(Donner des bénéfices^ j ...

) Ver-alten. — ;i>rcn(ire de Ja vieillesse) j ^^^^"'sition.

AUemami, yer-achten. —(Dédaigner) 1

l Ver-derben. — (Se corrompre) { ^ A J ' j For-bear. ' — Pardonner) grâce.

Anglais, j Y^r^hid, -(Interdire) refus.

Plus un idiome teutonique est ancien, plus il se rapproche des formes de conjugaison et de déclinaison latines :

Vieil allemand :

Latin :

Varman-em,

mone-o.

— fs,

es.

- et,

et.

— eme,

'émus.

— et,

etis.

— ent,

ent.

Pour ne point passer en revue tous les faits, je me contenterai de comparer encore les participes présents :

ÏMtin,

Am-ans,

antis.

Anglais,

Lov-ing-,

Allemand,

Liel;-end,

endes.

França's,

Aim-ant

ante.

Italien,

Am-ante

Les Goths et les Anglo-Saxons ont gardé la désinence ia du génitif singulier latin, et le signe du pluriels :

Gothique : Anglo-Saxon :

Sing. IMsks, is. Fies, es Piscis, is).

Piur. Fisk-ôs. Fics-es (Pisces).

* Voy. Bopp, Conjugation-system der samêkrita sprache; — et Pott, Etymologische Forschungen. — Voy. aussi EichofT. Ampère, Kaldschmidt, etc.

Langues teutoniques et utines. 4on

Chez les Anglais, on disait autrefois : my fatheris name (le nom de mon père); ce qui est devenu my fathefs name, qu'une foule de grammairiens ont expliqué maladroitement par my father-His name (mon père-«on-nom) *

J'ai chosi quelques exemples qui m'ont semblé tout à lait curieux, pour mettre hors de doute la communauté d*origine de toutes ces langues. J'ai maintenant à rechercher quels degrés de modifications ont accompagné cette parenté.

Des sources et des destinées des langues teutoniques et lalineis.

Je ne pense pas que le gothique soit venu du latiii, ni le lalin du gothique ou du grec, ni encore que toutes ces langues puissent se rattacher d'une manière absolue à une langue unique ; je croirais plutôt que le grec, le latin ancien, le teuton primitif prirent de quelque vieil idiome encore imparfait et comme en embryon, leurs premiers éléments; et plus tard, par leurs propres forces, acquirent leur caractère et leur génie spécial.

Les langues néo-lalines modernes sont les langues française, italienne, portugaise, catalane, romane et espagnole.

Examinons-les :

F^a langue espagnole se sépare de ses sœurs et trahit

* Voy. J. P. Thommerel, Recherches sur la fusion du normand et de l'anglo-saxon. Cette faute a été commise parle fameux Écossais Jean Knox, ce fougfiieux prédicateur calviniste, qui, de sa propre main, a écrit sur tous les livres de sa bibliothèque : John Knoço ■his Book,

lo mélange du goth et de l'aral)e. Les Goths qui s'étaient établis dans les Asturies conservaient religieusement ridiome de leurs pères ; les habitants de TAndalousie, appelés aussi Arabes mixtes, Arabico eloquio elatU dit Alvarès, * avaient complètement oublié le goth et le latin. De là ce caractère particulier de l'espagnol ; de là cet idiome si riche tout à la fois et si étrange, pingue et peregrinuniy dit Cicéron '; de là enfin toutes ces aspirations gutturales et cette double Ll ou h aspirée qui commencent tant de mots.

Pluere, deviont Hliteve.

Flamma, Llama.

Cl a mare, Llamare.

Plan us, Llnno.

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