‹ L'antiquitéChapitre 9 sur 46 · DE L'IMPUISSANCE DES TRADUCTEURS · texte numérisé non relu

DE L'IMPUISSANCE DES TRADUCTEURS

Je ne veux point donner ici une nouvelle explication l'Homère, si souvent commenté. Je veux seulement dire quelques mots sur la difficulté de le traduire.

La Bible, Homère, sont les deux grandes sources, sacrée et profane, de la civilisation moderne.

Diatribes, panégyriques, scolies, imitations, amplifications, dont le seul Homère a été l'objet, rempliraient ime bibliothèque, et cependant, qu'est-ce qu'Homère? loraère a-t-il vécu? Où a-t-il vécu? Était-il un ou pluûeurs hommes ? N'était-il pas un symbole, une chimère, in nom, un titre commun pour un recueil de traditions

cryphes ? Qu'est-ce que ce nom même signifie ?

On l'ignore ; et c'est pour obtenir ce résultat que Von t composé et compilé tant de volumes, soufflé la guerre de tant de querelles littéraires, et ennuyé tant de lecteurs! Homère veut-il dire V Aveugle, ou le Chantrei ou rOtejf^, ou le Témoin^ ou le HéroSy ou la Cuisse, conune

le prétend Héliodore, ou Salomorty comme l'affirme Joshiui Bames ? Les deux grandes épopées qui portent son nom lui appartiennent-elles? V Odyssée n'est-elle pas plus jeune que V Iliade, d'une centaine d'années au moins? Les chants épars qu'ont laissés les Rhapsodes, et que des poètes plus modernes ont recueillis et recousus, ne forment-ils pas le tissu primitif des deux poèmes ? Doiton y voir la fidèle image de quelques événements majeurs de l'ancien monde, ou la peinture symbolique et mystique des forces de la nature dans leur combat, une allégorie cosmogonique ? D'où peuvent naître ces nombreux rapports entre le Zendavesta, le Mahabharatra et les épopées homériques? Dans tous les poèmes primitifs, une Hélène enlevée, un Achille furieux, une longue suite de calamités émanant de cette circonstance toujours identique, ne semblent-ils pas s'élever contre la vérité historique des faits, et nous prouver que tous ces poèmes appartiennent à la théogonie, mais n'appartiimnent pas à l'histoire ? Ainsi vont s'égarant l'imagination et la science humaine, au milieu de ce dédale de livres entassés, de raisonnements incertains, d'hypothèses nuageuses, de probabilités douteuses, et de rapprochements trompeurs.

Les traductions d'Homère en vers et en prose ne forment pas la partie la moins vaste de cette bibliothèque homérique. Parmi ces traductions, une seule reproduitelle fidèlement l'auteur original? Je ne le crois pas; il s'élève entre le traducteur et son modèle un voile immense, un nuage de vingt-sept siècles. Comprendre Homère, s'introduire au sein de cette civilisation, vivre sur la limite des temps héroïques et des temps barbares, entre l'Asie et l'Europe, à la source même du polythéisme, au berceau du monde hellénique, ce n'est point

DES TRADUCTEURS D'HOMÈRE. ^b

une facile entreprise. L'érudition ne suffit pas pour accomplir celte tâche. C'est elle cependant qui tient le» clefs du sanctuaire. Tant de dialectes différents, d'expressions dont le sens antique se rapporte à une liturgie effacée, d'allusions qui n'ont plus de sens, de couleurs locales et perdues, de formes oubliées, de traditions incertaines, ne peuvent s'éclaircir que par l'euiploi habile d'une science immense et profonde ; mais si de la compréhension même du texte vous passez à la difficulté de le traduire, le bon sens vous fera reconnaître l'inutilité de vos efforts.

Voici deux états de société, sans analogie l'un avec l'autre, dont chacun a son langage, ses idées, son expression nécessaire. Prêtez à l'un les paroles de l'autre, on n'y comprendra rien. Que ces deux états de civilisation soient placés aux deux pôles extrêmes, vous augmentez la difficulté ; elle équivaut enfin à une impossibilité absolue. Que l'écrivain qu'on veut tradiiire soit un poète; que la versification et l'idiome employés par lui reposent sur des bases contraires à la versification, û ildiome nouveau dont se sert le traducteur ; que, dans le langage antique, le son, la forme, la brièveté, la longueur, le retentissement, la disposition des mots, n'aient aucun point de contact avec la cadence nouvelle, l'arrangement nécessaire, la mélodie uniforme du langage moderne ; — le problème se complique encore.

Que l'un des idiomes soit pittoresque, artiste, primitif, naïf, créé pour reproduire des formes et des couleurs ; que l'autre soit logique, raisonneur, métaphysique, créé pour exprimer les nuances des idées et non l'apparence extérieure des choses, vous voyez se multiplier et grossir les obstacles qui s'opposent à votre tentative. Un mur d'airain s'élève entre vous et Homère.

Comparez, en effet, les traductions les plus célèbres de cet antique roi de TÉpopée. Parmi les anciens euxmêmes, Virgile, qui Ta souvent imité, a dû altérer ses couleurs. Partout un nouveau caractère, un nouveau génie, celui du siècle où vivait l'imitateur, sont venus se mêler au caractère, du génie homérique. Après avoir essayé de prouver que cette infidélité était inévitable, après avoir tenté d'en indiquer la source, si nous consultons l'œuvre des traducteurs eux-mêmes, nous verrons jusqu'à quel point d'inexactitude les poètes les plus habiles ont porté le mensonge de la traduction, de quel manteau élégamment moderne Pope a recouvert et drapé le colosse et ses membres nus ; de combien de couleurs étrangères Cowper, Monti, Voss, et les traduc^ teurs français jusqu'à M. Bignan, ont cherché à embellir ou ont involontairement altéré la forte naïveté du vieux chantre.

Tout le monde connaît ce passage remarquable de riliade, monument de grandeur et de simplicité, les Adieux d'Hector et d'Andromaque. Ce morceau capital a dû fixer l'attention des traducteurs ; c'est à le reproduire dans toute sa beauté qu'ils ont dû consacrer tous les efforts de leur habileté et de leur talent. Commençons par donner la version littérale du texte, dans sa rudesse antique, avec ses idiotismes, ses épithètes caractéristiques; nous reconnaîtrons ensuite quelles additions et quelles mutilations lui ont fait subir les mains modernes qui ont prétendu l'orner :

Ainsi parlant, l'éclatant Hector étendit les bras vers son lils;

Mais l'enfant, se rejetant en arrière, sur le sein de sa nourrice à la

belle ceinture, S'y cacha, poussant des cris. L'aspect d'un père aimé l'ëpouvantail ; Il s'effrayait de l'airain et de l'aigrette faite des crins d'un cheval,

DES TRADUCTEUnS D'HOMÈRE. 87

Qui, terrible, moiace et ondoie au cimier du casque.

Alors, se prit à rire le père aimé et la vénérable mère.

Et aussitôt réclatant Hector ôte le casque de sa tête ;

Il le dépose sur le sol, tout éblouissant de clarté ;

Puis, il baise son fils chéri, le balance dans ses mains,

Et parle, adressant sa prière à Zéûs et aux autres dieux :

€ Zéûs I et vous, autres dieux, accordez-moi que ce fils.

Que mon enrant devienne, comme moi, un honneur éclatant pour

les Troyens :

Que ce soit un héros fort, et qui commande fortement sur Ilion, Et qu'un jour, quelqu'un dise : a Celui-ci est beaucoup plus vaillant

\ que son père! »

A son retour du combat, chargé de dépouilles sanglantes. Quand il aura tué le guerrier ennemi, que le cœur de sa mère

bondisse de joie 1 >

Ainsi parlant, il remet dans les bras de son épouse aimée Son fils. Elle le recueille sur son sein parfumé. Et riante, elle pleure. — Le héros est ému de pitié, la regardant; De la main il la caresse, et dit :

a Généreuse femme I I^'afïlige pas ton coeur, etc. »

Voici comment Alexandre Pope a reproduit ce magnifique tableau :

Thus having spoken, ih'illustrious chief of Troy Stretch'd bis fond arms to clasp the lovely boy ; The babe clung crying to his nurse's breast Scar'd at the dazzling helm and nodding crest, "With secret pleasure each fond parent smiled, And Hector hasted to relieve his child The glitt'ring teirors from his brow unbound And plac'd the beaming helmet on the ground, Then kiss'd the child, and lifting him in air Thus to the gods profferr'd a father's prayer.

Thou, whose gloryfills tK ethereal throne, And ail ye deathless powers ! Protect my son î Grant him, like me, to purchase just renown To guard the Trojans, to défend the crown Against his country's foes, the y/at to yrage And rise the Hector of a future âge.

So when triumphant from successfiil toils Of heroes slain he bears the reeking spoils.

Whole hosts may hail him with deserved acclaims And say : Tliis chief traniscends his father's farae, Whilst pleas'd amidst the genVal shouts of Troy, His mother's conscious heart o*erflow8 withjoy...

He spoke. And fondly gazing on her charms Restor'd llie pleasing burthen toher arms.

Soft on her fragrant breast the babe she laid, HusKd to repose and with a smile survey'd.

The troubled pleasure soon chaslised by fear, She mingled with a smile a tender tear.

The softened chief with kind compassion view'd And dry'd the falling drops, and thus pursued. Andromachem^ souVs far better part !

Homère n'a que -vingt et un vers ; Pope en emploie trente et un. Cette prolixité est-elle rachetée par le mérite d'une fidélité complète? Non. Le génie antique a disparu. Toutes les touches, toutes les nuances helléniques, orientales, primitives, ont fait place à des couleurs modernes, recherchées et septentrionales. Ce mélange de barbarie héroïque et de naïveté patriarcale, d'où naît la sublimité du tableau, s'est effacé. Dans la traduction, disons mieux, dans la caricature anglaise, les bras d*Hector sont de tendres bras^ « fond arms » ; son fils est un aimable enfant, « lovely boy » , la mère ressent un secret plaisir, « a secret pleasure » ; elle endort son fils et le calme en le berçant, ce dont le poète grec ne dit pas un mot : « hushes him to repose. » Chez Pope, les expressions métaphysiques, si éloignées du génie d'Homère, sont prodiguées. Astyanax éclipsera la renommée de son père (transcend) ; il sera V Hector d'une génération future, « the Hector of a future âge » ; l'aigrette et le cimier du héros sont des terreurs scintillantes, « glittering terrors » : et tout ce coloris sémillant de la poésie du Nord et du dix-huitième siècle, s'interposant entre nous et les larges coups de pinceau, le mâle dessin de la pein-

ture homérique, substitue d'académiques élégances, de modernes toumm^es, à la chasteté grandiose, à la nudité héroïque de l'original.

Homère présente d'abord à nos yeux, son héros étincelant, illustre, éclatant, dans le sens simple et figuré (phaîdimos). Nous voyons l'enfant se jeter en arriére {aps\..eclinthè), La belle ceinture de la nourrice (euzonoiô thithènês), les crins du coursier qui flottent et menacent ; le casque, déposé sur la terre, et tout éblouissant de clarté {pamphanoôsa) ; Astyanax balancé dans Jes bras paternels (pèle techersin) ; ce sont là des formes, des couleurs, des images, des attitudes toutes plastiques, toutes grandioses, toutes saisissables, sans lesquels Homère n'est plus Homère. Que sont-elles devenues chez Pope? Afféterie, recherche, sensibilité molle et moderne. Hector demande à Zéûs et autres dieux, que son fils puisse tuer ses ennemis, afin que sa mère se réjouisse (ktéïnas dêïon andra) c'est là l'héroïsme du chef sauvage. Andromaque verra son fils revenir tout sanglant (brotoenton) ; et elle se réjouira. Pope a cru devoir éteindre des couleurs si dures, adoucir des teintes si farouches. 11 faut que les acclamations des Troyens accompagnent Astyanax triomphant ; c'est sur l'éclat de cette victoire, et non sur le meurtre héroïque, et non sur le cadavre de l'ennemi égorgé, que le poète de Ja civilisation moderne attire l'attention. Hector, dans la traduction anglaise, contemple les charmes de sa jeune épouse {gazing on her cliarms). Deux absurdes vers d'analyse philosophique et de recherche sentimentale sont consacrés à développer ou plutôt à détruire cet hémistiche... « et riante elle pleure : »

Dakruœn gelasasa.

Pope a-t il conservé avec un soin religieux ce trait si bref et si profond? Non ; nous avons m les plaisirs troublés de la mère, châtiés par une crainte subite, qui mêle à son sourire une tendre larme. »

The troubled pleasure soon chastised by fear She mingled with a smile the tender tear.

Combien ce travail d'élégance est barbare ! Et cette explication donnée par les circonvolutions de la périphrase, n'équivaut-elle pas à la plus cruelle mutilation? Contresens de mœurs, d'idées, de coloris, de langage, de souvenirs, de diction, d'images ; voilà toute cette traduction de Pope, si vantée, si brillante en apparence, si remarquable sous le rapport de la versification et de l'élégance poétique, si complètement fausse quand vous la rapprochez de son modèle !

Nous sommes loin d'avoir épuisé le champ des remarques critiques dont ce petit nombre de vers ofTre le texte. Le héros grec, voyant Andromaque pleurer, l'appelle : Daimoniê! « Noble femme! » Le héros de Pope la nomme avec une afféterie caressante et bourgeoise : my better half, )) la meilleure moitié de moi-même. Le héros d'Homère veut que son fils devienne un honneur pour les Troyens (ariprepea Troessin) ; le héros de Pope lui recommande de défendre sa couronne y « to défend the crown. » Le Zéûs d'Homère vit sur l'Olympe, où il se nourrit d'ambroisie. Le Dieu de Pope est un Dieu chrétien qui remplit le trône du ciel (that fills the ethereal throne). L'Hector du poète antique remet aux bras d'Andromaque son fils chéri (philon uion) ; l'Hector du poète moderne rend à sa femme un agréable fardeau (a pleasing burthen). Chacun de ces traits est un mensonge et un contre-sens.

Peu d'années après Pope, un autre Anglais, né poète, et d'une âme mélancolique, traduisit Homère en vers non rimes. Il y a de rinélègance, de la négligence, peu d'harmonie et de souplesse dans le travail de Gowper ; mais il s'est tenu plus près de son modèle. Soumettons à la même analyse son imitation des mêmes vers :

The hero ended ; and his hands put forth To reach his boy. But with a scream, the child Stin doser to his nurse's bosom clung, Skunning hia touch. For dreadfuld in his eyes, The brazen armour shone, and dreadfui more The shaggy cre»ty that swept his fat/ier't hrow. Both parents smiVd delighied. Ând tlie chief Set down the erested terror on the ground, Then kiss'd him, play'd away his infant fenra. And thusto Jove and ail Ihe powers above :

a Grant, oye Gods, sucli eminent renown,

< And might in arms, as ye Iiave given to me

< To this my son, with strength to go'vern Troy.

c From fight return'd, be this his welcome home :

< He far excels his sire ! » — And mav he rear The crimson trophy^ iho his molher's joy!

He spake, and to his lovely spouse consign'd The darling boy. — ^Yith mingled smiles and tears She wrapp'd him in her bosom's fragrant foldsy And Hector, pang'd with pity that she wept Her dewy cheek strok'd soflly and bcgun :

« Weep not for me, my love, etc. »

Ici la manière de procéder est toute différente. Le traducteur, servi par la facilité singulière du rhythrae qu'il emploie, serre de plus près son auteur. 11 n'enveloppe et ne cache plus Homère des replis d'une élégante faconde, d'une académique prolixité. De nouveaux défauts, des infidélités d'autre espèce lui échappent malgré lui. Si le poète grec décrit en vers splendides Vaigrette tissue des

crins du coursier, et qui terrible, menaçante, ondoie au sommet du casque.

« lophon ippiochaitên,

a Deinon, ap' acrotatès koruthos neuonta, ...»

Cowper, doué du talent de peindre les sentiments rêveurs, et non les images extérieures, transforme ce cimier redoutable en une crête hérissée (shaggy crest), qui balaye le front du héros (sweeps the brow) ; en une terreur ondoyante (crested terror). Les dépouilles opimes d'Astyanax deviennent un trophée pourpré (crimson trophy) ; le bon père ne balance plus dans ses bras, n*élève plus vers le ciel son enfant chéri ; il joue avec lui, il s'aniuse à le caresser longlemps pour dissiper ses alarmes (playsaway his infant fears) . Partout le poète sentimental des temps modernes prend la place du narrateur antique ; un ton de tendresse larmoyante étouffe la mâle beauté du récit primitif.

Nous avons vu le cœur du héros touché de pitié quand sa femme pleure; Cowper nous le montre poigne, navré, pénétré {pangd with pity) . Nous avons admiré cette interpellation d'Hector qui veut relever le courage d'Andro maque : Femme généreuse (daïmonie) ; ne t*afîlige pas ! Cowper le fait parler comme Roméo parle à Juliette : My love ! mon amour ! Le repos sublime, le calme grandiose de la poésie primitive où sont-ils? Quelque chose d'efféminé et d'exagéré dans l'expression des émotions humaines les remplace. Ce n'est plus cette grâce maniérée de Pope, cette versification léchée et polie, ce ne sont plus ces tours heureux, cette élégance soutenue. C'est l'essai d'un poète plus triste, moins académique, moins raffiné, mais d'une sensibilité faible, nerveuse, irritable, outrée; ce n'est pas Homère.

DES TRADUCTEUHS D'UOMÈRK. 93

Les Adieux d'Hector et d*Andromaque, traduits par Pope et Cowper, nous ont offert des exemples notables de l'infidélité involontaire de tous les traducteurs d'Homère. Passons à une imitation non moins célèbre, à celle de ritalien Honti. Elle a été l'objet de grands éloges. Le Corcyréen Mustoxidi la regarde comme un chaînon brillant et étemel qui unit la littérature grecque et la littérature italienne.

Gosi detto, distese al caro figlio L'aperte braccia. Âcuto mise un grido U bambinello, e declinato il volto Tutto il nascose alla, nudrice il seno, Dalle fiere atterrilo arme j)ateme, E dal cimiero che di chiome equine Alto su relmo orribilmente oiideggia.

Sorrise il genitor, sorrise anch'ella La yeneranda madré; et dalla fronte ViîUenerUo eroe tosto si toise L'elmo, e raggiante sul terren lo pose.

Indi bacciato con immetibo affetlo E dolcemente trà le mani alquanto Pallegiato l'infante, alzoUo al cielo, E supplice sclamo : — Gïo\e pieloso E voi tutti, Gelesti! ah! concedeic Ghe de me degno, un di, questo mio figlio Sia splendor délia patria, e de' Troiani Forte e possente regnator. Deh! fate Ghe il veggendo lornar dalla battaglia DelV armi onusto de* nemici uccisi Dica talun : non fu si forte il padre !

E il cor matemo nell'udirio esulti.

Gosi dicendo, in braccio alla dilelta Sposa egli cesse il pargoletto. Ed ella, Con un nisto di pianti almo sortHso, Lo si raccolse air odoroso seno. Di sécréta pieta Talma percosso RiguardoUa ilmarito, e colla mano Âccarezzando la dolente :

Oh ! disse, Diletta mia, etc.

Si la couleur générale du texte est assez bien conservée dans ces trente vers du poète italien, que de traits manques, altérés ou effacés !

Nous cherchons en vain le mouvement naïf de Tenfant qui se rejette en arrière : le sanglant retour d'Astyanax après avoir tué son ennemi ; le Dacruoen gelasasa, le rire dans les larmes, si malheureusement amplifié par Monti :

.... Misto di pianti almo sorriso.

Nous avons perdu l'airain éblouissant du casque; et ces nobles mots : qu'il soit grand comme moi! (os kai egô per). Les diminutifs italiens bambinello, pargoletto^ ne répondent point à ces mots naturels et répétés « philos païs, philos uios » , V enfant chériy le fils aime' : ni chez Monti, ni dans les traductions de ses rivaux, je ne reretrouve toutes ces couleurs caractéristiques, helléniques, Daïmoniè, — Phaîdimos Ektor, Les épithètes employées par le poète italien, armes redoutables » — « horrible crinière » — « héros attendri » — surtout « r immense plaisir » (immenso affetto), sont étrangères à la simplicité d'Homère : coups de pinceau d'une vigueur outrée, qui portent leur date précise, et trahissent leur dix-huitième siècle. Dans le texte la crinière flottante est un objet d'effroi, deinon; mais elle ne se balance pas horriblement, orribilmente; Hector baise 5on fils qu'il aime, philon uion epei ktise, mais il ne l'embrasse pas avec cette immensité d'amour {immenso affetto) que vous admirez dans les drames allemands ds Kotzebue et dans les mélodrames italiens de Camille Federici.

11 serait injuste de ne pas avouer toutefois que Monti

DBS TRADUCTEURS D'HOMÈRE. 95

a, dans plusieurs passages, senti et imité Homère avec njûvetéy avec force :

c Sorrise il ^nitor, sorrise anch'eila c Layeneranda madré...

c e raggiante sul terren le pose.

c Sia splendor délia patria; e de Troiani « Forte e possenle regnator. . . »

G*est là le mouvement de la pensée homérique ; c'est l'éclat de ce coloris pur, large, qui d'une seule touche produit son effet. On ne peut donner cet éloge qu'à un petit nombre des vers que nous avons cités.

C'est ainsi qu'un voile menteur se répand sur le texte homérique et en déguise chez tous les traducteurs la physionomie originelle. Voici enfin un poète, dont le but avoué était de reproduire Homère, mot pour mot, vers par vers. Ces TAilemand Voss. La langue qu'il emploie se prête aisément à un travail de ce genre ; elle admet les transpositions et les compositions de mots ; elle se plie à toutes les volontés, à tous les caprices du traducteur. Esclave obéissante, elle adopte sans peine les mots antiques ; et habituée aux bibliques, elle sait mêler la grandeur à la simpHcité. Voss avait donc sur ses rivaux un avantage immense.

Also der held, und hin nach dem Knœblein streckt'er die arme ; Aber zuinick an den busen der schœngegûrteten amme Schmiegte sich schreiend das kind. crschrekt von dem lieLendcn

vater Scheuend dés erzes glanz, und die flatternde mœline dcsbusdies, Welchen es furchtcrlich sah von des hclmes spitze herabwelm. Lœchelnd schaute des vater das kind, und die zœrtliche mutter. Schleunig nalmi vom bauptc dcn hclm der strahlende llektor, Legete dann auf die erde den scbimmerden. Aber er selber Kûaste seinliebes kind^ und wiegt' es sanft in der armen ;

Dann erhob er die stimme zu Zeus und den anderen gœttern :

Zeus, und ihr anderen Gœtter, o lasst doch dièses mein knœblein Werden dereinst, wie ich selbst, vorslrebend im volk der Troer, Auch sostark an gewalt, und liios mœchtig beherschen ; Und man sage hinfort : Der ragt noch weit vor dem vater I Wann er vona streit heimkehrt, mit der blutigen bcute beladen Eins ei'sclilagenenen feinds ! Dann ireue siech hcrzlich die mutter !

Jener sprachs, und reicht' in die arme der liebenden gattin Seinen sohn; und sie drûkt' ihn an ihren duftenden i)usen, Lœchelnd mit ihrœnen im blik : und ihr matin vôll inniger weh-

muth StreicheUe sie mit der hand, und redete, also beginnend : Armes yioih. . . etc.

Même nombre de vers que dans roriginal, mêmes tournures de phrase, même choix d'épilhètes. Eh bien, malgré la docilité singulière de Ja syntaxe allemande, la copie est infidèle. L'allemand se trahit par de légers et remarquables indices. Vous ne voyez plus, sur le devant du tableau, apparaître Hector, tout armé, rayonnant de gloire, couvert de ses armes (phaïdimos). L'enfant n'est plus seulement Astyanax, fils d'Hector ; une expression caressante et vulgaire (knœblein) indique son âge et change le tableau. Hector n'est plus seulement le mari d'Andromaque, il est son homme (ihr mann) ; Andromaque n'est pas sa compagne héroïque, elle est sajoawvre femme (armes weib) ; l'émotion que le héros ressent en la voyant pleurer n'est plus cette émotion noble, grandiose, et presque calme :

Posis d'eleése, noêsax;

(( Le guerrier prend pitié, la regardant. » C'est une tristesse profonde, intime, germanique,

VoU inniger wehmuth,

« Pleinement et intimement ébranlé. » Au lieu de l'aigrette flottante, vons avez toute la crinière d'un coursier (maehne des busches) attachée el ondoyante. Non content d'avoir exprimé le dakruoen gelasasa (riant avec des larmes), Voss ajoute à ce trait deux mots qui suffisent pour en corrompre la simplicité. Enfin l'impression générale porte je ne sais quel caractère de trivialité et de lourdeur, incompatible avec le génie homérique, la vigueur, l'élan, et la noblesse du vieux poète.

Sans doute chacun des traducteurs que nous avons cités, Monti, Voss, Pope, Cowper, ont leurs mérites distinctifs, Voss est celui qui a le mieux reproduit le ton simple et naïf du récit; Monti l'emporte pour Téclat pittoresque; Cowper a quelques expressions plus sensibles et plus énergiques ; Pope lui-même, en jetant sur la scène un reflet faux et un mouvement moderne, a conservé l'intérêt pathétique d'Homère. Mais chacun d'eux n'a compris Homère que sous un rapport, ne l'a vu que sous une face, ne l'a saisi pour ainsi dire que par un côté. Je ne parle pas de la majesté du rhythme, de la couleur hardie et grandiose des épithètes, pamphanoôsay euzonoto, ariprepea : c'est là le génie hellénique, transformant les mots en de vivants symboles des objets. Les idiomes modernes des peuples civilisés n'offrent point de ressources pour reproduire de telles couleurs et de telles formes.

L'un des traducteurs les plus récents, M. Bignan, a quelquefois rejeté la périphrase et l'équivalent. Dans sa lutte avec Homère il a été l'un des plus heureux. . Comparons avec les imitations précédentes sa traduction des Adieux d'Hector et d'Andromaque :

À ces mots, le guerrier, doucement attendri, S*approche, étend les bras vers son enfant chéri ;

Mais du casque d'airain l'aigrette frémissante,

Sur la tête d'Hector s'agite menaçante.

Au sein de sa nourrice, alors l'enfant craintif

Se rejette, et sa bouche exhale un cri plaintif;

Pour les yeux maternels ce spectacle a des charmes :

Hector même, en voyant ses naïves alarmes.

Sourit, et devant lui dépose au même instant

Le casque surmonlé du panache éclatant.

Il soulève son fils, le contemple et l'embrasse ;

Jupiter, et vous, dieux, protecteurs de ma race ! Que mon cœur tout entier respire dans le sien ! Qu'un jour chaque Troyen, sous son règne prospère, S'écrie : « Il est encor plus brave que son père 1 » Dans nos murs triomphants, qu'au retour des combats, Le butin ennemi charge son jeune bras !

Que sa mère, témoin de la pudique ivresse j Jusqu'au fond de son cœur tressaille d'allégresse.

Andromaque, à ces mots, sur son sein parfumé, S'empressant d'accueillir son enfant bien-aimé. Souriait en pleurant; attendri par ses larmes, Hector lui tend la main pour calmer ses alarmes : « Chère épouse, dit-il, etc. d

De tous les traducteurs dont nous avons examiné le travail, M. Bignanest le seul qui ait parfaitement rendu le plus beau trait du tableau ; dakruoen gelasasa;

Souriait en pleurant. . .

11 a eu soin de le rejeter au commencement du vers, comme le poète grec, et de conserver dans sa brièveté admirable ce trait de sensibilité délicate. Vous retrouvez avec plaisir, sous les entraves de la versification française, le casque d*airain, son aigrette frémissante, le sein parfumé d' Andromaque, et l'heureuse imitation du vers d'Homère :

Se rejettci et sa bouche exhale un cri plaintif.

L*élégance iDod^me a cependant fort affaibli le coloris antique dans ce passage ; et Ton n*y retrouve plus ni la belle ceinture de la nourrrice, ni les dépouilles de l'ennemi sanglant, ni ce mouvement :

Quil ioit grand comme moi, qn^il commande sur Troie, etc.

Nous blâmons le vers tout moderne :

Pour les yeux maternels ce spectacle a des charmes,

Homère dit : Le père aimé sourit, la vénérable mère sourit attssi. Cette répétition si simple, qui reproduit avec une naïveté charmante l'écho de ce double sourire, propagé de l'un à l'autre, n'a été bien rendu que par Monti :

< Sorrise il genitor; sorrise ancli'ella a La veneranda madré. »

Ce qui donne le coloris au langage, c'est l'épithéte. La plupart des traducteurs ont effacé les épithètes homériques.

Les Grecs bien bottés, Junon aux yeux de génisse, Agamemnon roi des hommes, le resplendissant Hector, la nourrice à la belle ceinture, les Grecs aux longs cheveux, ce ne sont pas là d'oiseuses circonlocutions ou des additions parasites. Il n'y a pas une de ces désignations qui ne soit caractéristique et importante. Grâce à elles on revoit dans chaque scène le personnage reparaître avec le trait spécial qui le distingue et l'isole. C'est la signature de chacun.'

Homère n'attribue point à Patrocle ce qui appartient à son Achille ; ce dernier est toujours le guerrier au pied

léger, comme Ulysse le destructeur des villes. 11 faut conserver tous ces traits : et cependant encore, même en les respectant, qui se flattera de jamais reproduire la grave et austère cadence, la simplicité fluide et solennelle du rhythme homérique ?

D^ane opinion de M. Schlegel en faveur d'Euripide et contre Racine.

Euripide nous semble annoncer, par le genre même de ses qualités, ]e premier accès maladif et comme le symptôme encore faible d'une décadence littéraire ; et je ne sais comment, en y regardant d'un peu près, avec bonne foi et sagacité, on peut adopter l'opinion de M. de Schlegel. Ce savant et très-grand esprit, esprit fort passionné d'ailleurs, qui cherchait à nuire le plus possible à Napoléon et à la France, représente Racine comme un artisan assez ingénieux de rimes solennelles, un auteur un peu servile de madrigaux bien tournés, tandis qu'Euripide lui semble parfaitement naïf. La conviction opposée résulte pour nous d'une lecture attentive de leurs chefsd'œuvre; et j'ai grande envie de dire tout ce que j'en pense.

M. de Schlegel, on le sait, a opposé TUippolyte do

Tauteur grec à la Phèdre de l'auteur français, et sacrifié cette dernière à son modèle. Examinons les pièces de ce procès.

Les images et les idées pastorales qui ouvrent le drame d'Euripide avec une grâce ravissante, l'apparition de ce jeune chasseur suivi de sa meute , et portant une couronne de violettes qu'il offre à Diane, reine des chastes plaisirs et des solitudes rêveuses, sont (dit M. de Schlegel) l'en'rée en scène la plus naïve et la plus sauvage. Nous penserions exactement le contraire.

Rien n'est moins primitif que la poésie pastorale. Les poésies de Théocrite et le Pastor Fido naissent très-tard ; ce sont fleurs délicates, écloses d'un raffinement excessif. Cette mélancolique adoration de la nature et de la solitude, si bien exprimée psiv Y Hippolyte porte-couronne, se retrouve chez le poète le plus élégamment quintessencié que l'Italie moderne ait produit; Guarini commence son idylle dramatique d'une façon toute semblable. Pour compléter le charme de sa scène bocagère, Euripide la colore de quelques teintes mystiques ; joignant l'artifice du tour à celui de la pensée, achevant le prestige avec une habileté incomparable, il montre « le sage jouissant de la nature, et seul digne d'en jouir, tandis que le méchant perd avec la pureté du cœur le droit de ressentir ces suprêmes voluptés. »

Rien de plus remarquable que ce début. Est-ce bien là toutefois ce que devrait dire le fils de l'amazone et le chasseur sauvage ?

Soumettons à un examen sévère la magie de cette poésie lyrique et mystique qui a très-bien inspiré l'un des traducteurs d'Euripide S M. Léon Halévy, et qui se

* La Grèce tragique (Hyppoly te porte-couronne).

EURIPIDE ET RACmE. i03

trouve reproduite dans ses vers français avec une fidélité rare:

Souveraine (dit Hippoly te], reçois ma couronne fleurie; Pour toi je Vai tressée en la fraîche prairie Dont jamais le gazon touffu, luxuriant, Ne tomba sous le fer ou le taureau paissant.

Seule au printemps Tabeille y rase la verdure, Et la sainte Pudeur l'arrose d'une eau pure Pour ceux qui de l'étude ont méprisé les dons, Et qui de la nature invoquent les leçons !

Ceux-là seuls ont le droit, sous l'humide rosée. D'y cueillir l'humble fleur, aux méchants refusée. C'est pour toi, souveraine, et pour tes cheveux d'or, Que d'une chaste main j'assemble ce trésor!

Cet ignorant, qui a « méprisé les dons de l'étude » (didakUmméden)^ Hippolyte, tient en vérité un langage bien allégorique et bien fleuri. Les, poètes métaphysiciens des écoles savantes ne parleraient pas mieux, et je ne vois chez Racine, le poète de cour, rien d'aussi ingénieuse ment éthéré. Ce qu'a inventé Racine est très-simple et tomberait dans le lieu commun s'il n'avait relevé cette simplicité par un travail exquis. Il suppose que le jeune homme, longtemps farouche, livré aux exercices violents et aux plaisirs de la chasse, a fini par aimer une jeune fille. Où est le mal? Quelle singularité trouve-t-on là? De quelle excuse Racine a-t-il doue cru avoir besoin pour ce personnage d'Aricie et cette situation d'IIyppolyte? Placé entre un sentiment qu'il éprouve et qui est partagé, et une passion qu'il inspire sans la ressentir, sa situation est de tous les jours et la plus naturelle du monde.

C'est THippolyte grec, la froideur dans la jeunesse, le mysticisme idéal dans la vie guerrière, l'ode mélancolique dans la bouche d'un chasseur de vingt ans, l'élégie

mystique chez un héros primitif, qui sont étranges et qui ont besoin d'excuses. Sera-ce donc un paradoxe d'avancer que ce qui est bizarre n'est pas naturel, et que ce qui est simple n'est pas bizarre ? Enfin le touchant Euripide, dans la sphère de l'art, serait-il au parfait Racine ce que les esprits un peu efféminés et énervés sont aux esprits sains et virils, ce que Carlo Dolce est à Raphaël ?

La tragédie d'Euripide continue sur ce ton. Le serviteur ou l'esclave du chasseur vient lui donner des conseils de philosophie tout à fait dignes des écoles platoniciennes. « Il faut abjurer la morgue et tout ce qui déplaît à ses semblabtes. w (misein to semnon) Il faut être « poli, môme avec les Dieux. » A quoi Euripide répond de cette manière plaisante qui lui est familière quand il s'occupe de mythologie, et qui trahit bien une époque sceptique : « Je n'aime p'as les politesses nocturnes. » Cette plaisanterie, bonne ou mauvaise, qui eût fait envie à Lucien, s'adresse à Vénus, reine des « doux murmures de la nuit, » levés suh noctem susurri, 11 n'est pas question ici de la couleur locale, dont je fais très-bon marché, et qui, sur le théâtre, est chose impossible, mais du naturel des pensées ; combien l'Œnone de Phèdre est plus conforme à sa condition et à son rang !

Les chœurs, magnifiques dans cette tragédie, ces hymnes, dont la douceur pénètre l'âme, ne se trouvent pas exempts de toute afféterie mélancolique et philosophique. L'une des épodes qui précèdent l'entrée de Phèdre contient des observations médicales sur les faiblesses physiques et morales des femmes, dont Cabanis aurait pu faire son profit et qui ne contribuent point à l'harmonie de l'œuvre : il y a même dans ces remarques de clinique un contraste peu agréable, et une nuance scientifique

EURIPIDE ET RACINE. i05

sans accord avec le développement passionné du caractère de Phèdre, surtout avec les mœurs grandioses des époques primitives et héroïques. Continuons.

Dans une situation passionnée, quand il s^agit de la vie et de la mort, nul poète d*un goût simple ne mettra dans la bouche du personnage compromis des leçons de machiavélisme et de morale, Taxiome didactique ou Tépigramme fine lancée contre les mœurs contemporaines. Homère, Sophocle, Corneille lui-même ne s'en aviseront pas. Ce dernier, grand dialecticien et avocat subtil, devient naturel quand il est pressé des flots du raisonnement et de la passion, et ne se permet plus alors des raffinements excessifs ; on connaît les cris de rage d'Emilie, de Rodogune et de rhéroîne des Horaces. L'Hippolyte porte-couronne d'Euripide a devant lui le cadavre de Phèdre, près de lui, son père accusateur. Aucune situation n'est plus affreuse ; elle doit arracher à un cœur héroïque des accents et des cris véhéments. Voyons un peu ce que le poète grec lui fait dire:

« Père, dit Hippolyte, terrible en ta colère, et le trouble de ton esprit m'effraye. Mais cette affaire-ci est trèscompliquée ; et si quelqu'un la déroulait, elle semblerait vilame {ou kalon). Moi, je suis inhabile à amuser la po^ pulace par des discours ; avec mes égaux, je suis un peu plus avisé, ce qui a d'ailleurs un motif. Ceux qui parmi les sages sont méprisables, sont plus musicaux pour la populace* »

Que veut dire tout cela? Il ne s'agit pas de la populace, mais de Thésée irrité. Euripide et non Hippolyte, s'amuse ici à railler les sophistes, les orateurs, les démagogues, que le peuple athénien trouvait si (( musicaux}*)^ (moz^sikôferoij. L'épigramme est déplacée, elle vaut celles dont Voltaire assaisonnait Alzire et Zaïre^ contre les avocats,

les Parlements et ses propres ennemis. Mais, nous le répétons, tout cela ne fait rien à Thésée ni à Hippolyte. Ce jeune homme calomnié doit crier d'abord : Je suis calom' nié! Au lieu de commencer un plaidoyer en forme, il faut qu'il se justifie bien vite. Il est accusé d'avoir attenté à l'honneur paternel ; c'est à lui de se laver du reproche; il devrait reculer d'horreur et non se moquer des avocats, lui qui a grand besoin d'un avocat. Sa harangue, agréable, diffuse, très-peu concluante, ne convient ni au chasseur, ni au héros illettré ; tout en disant qu'il ne connaît rien à la rhétorique, le jeune homme procède par faits et articles, arrange son exorde, soigne sa péroraison, orne ses épiphonèmes et ne se prive pas de ces traits habituels et de ces axiomes favoris, que le peuple athénien applaudissait de tout son cœur.

« Je n'ai pas voulu te détrôner, dit Hippolyte à son père. »

Et il donne cette raison :

« Que le pouvoir ne plaît qu'à ceux que le pouvoir a corrompus. »

Phrase digne de Montesquieu, de la Rochefoucauld ou de Tacite, et que le traducteur, M. Léon Halévy, a rendue avec une grande précision :

Et le pouvoir des roi^, ces maîtres absolus,

Il faut, pour nous charmer, qu'il nous ait'corrompus.

Quel rapport entre de telles maximes et le danger couru par Hippolyte ? Ne sout-ce pas là de ces amorces que les poètes ingénieux jettent à leur public, lorsque la civilisation en est venue à ce point de perfectionnement où tout le monde sait par cœur de très-beaux axiomes, et où chacun se croit le seul sage parmi les hommes ? Un peu plus bas, le même Hippolyte, l'habitant des forêts

et l'ami de Diane, se change (qu'on nous passe le terme) on seigneur Pococurante, et dit d'un air nonchalant I qpi'après tout, le pouvoir suprême (turannU) ne vaut pas une vie commode et sans danger. » A voir Hyppolyte si peu naturel et si prétentieux, on serait tenté de le supposer coupable. 11 termine par un jeu de mots que pouvait pardonner la subtilité grecque et qui devait irriter la colère de Thésée :

« Phèdre en n'étant pas sage (par son amour) a été sage (en m'accummt) ; et moi qui ai été sage (par ma chasteté), je n'ai pas été sage (en me laisêani accuser). »

On attribuerait plutôt un tel conceito à la capricieuse muse italienne du quinzième siècle qu'à la muse grecque, si sobre et si sévère. Au temps d'Euripide cette muse avait subi les altérations inévitables des années qui corrompent tout pour tranformer. Elle avait alors ses ornements faux, ses larmes artificielles, ses mensonges coquets; elle était déjà malade, sentimentale, rêveuse et sentencieuse ; il faut le dire, elle était encore adorable. Au commencement de cette inévitable langueur elle restait belle et touchante à faire envie à tous les peuples et à tous les temps.

En dépit de M. Schlegel « et de sa docte cabale, » c'est M. Racine, « le courtisan, » qui est ici plus simple qu'Euripide ; c'est celui dont Goethe appelait les tragédies « des tragédies de cour et de gala, » qui fait parlei* Hippolyte avec une véritable naïveté. Sans doute THippolyte de Racine prononce voits et madame, il parle français et le français du dix-septième siècle ; de même qu'il entre en scène vêtu un peu moins légèrement que le Faune antique ou l'Apollon. Si ce sont là des fautes de costume, il les conunet ; Versailles se serait fort mal

arrangé d'un costume tout à fait héroïque. Abstr faite de ces détails accessoires et peu importai simplicité est du côté de Racine, Tingénieuse recl du côté d'Euripide.

Le rôle de la nourrice même, si naturel chez Y, français, le type de la fidélité aveugle dans une tion vulgaire, prend chez Euripide un caractèr différent. Croirait-on que cette vieille esclave, bonne femme de nourrice, fait contre les raédeci épigrammes mieux tournées, par parenthèse, et franches que celles de Molière ?

De guérir (dit-elle), ô vaine science!

Mieux vaut la maladie et sa longue souffrance Que cet art impuissant qui toujours réunit La fatigue du corps aux touiments de V esprit!

La forme sévère de l'alexandrin français, 1 achevé de la poésie de Racine ont trompé M. de Sel Arrêté devant ce marbre de Paros, il a pensé beauté même des contours et la pureté de la r accusaient le peu de génie de l'artiste. 11 a pris la parence pour la froideur, et l'art pour l'artifice, pas vu que toutes les idées de Racine sont nati qu'elles s'enchaînent nécessairement et simplen que la gravité de l'expression ne cache rien de 1 de contourné. Enfin le costume de Louis XIV lui a sous ce costume il n'a voulu reconnaître ni la gr l'ingénuité de l'attitude. Racine, forcé de drape ses héros, est cependant plus naturel qu'Euripid(

Au lieu de cette belle invocation mystique et que, à Diane, à la solitude, à la sagesse, à la m( lie, — invocation puissante comme une mélc Weber, et fort éloignée de la simplicité, Racine

EURIPIDE ET UAGINE. iOO

aiis coquetterie et sans subtilité les occupations du îhasseur ; on le voyait

. . ' orgueilleux et sauvage,

Tantôt faire voler un cbar sur le rivage, Tantôt, savant dans Tart par Mefituiie inventé. Rendre docile au frein un coursier indompté.

C'est la chose même ; rien de plus. Puis, parlant de Télat de Tâme d'Ilippolyte et des premiers mouvements le son amour :

Les forêts de vos cris moins souvent retentissent; Chargés d'un feu secret, vos yeux s'appesantissent.

De quel côté est la simplicité? de quel côté Tapprét? le veux bien convenir que la peinture de Tamour et de ses orages occupe une place considérable dans les littératures de ritalic, de la France et de TKspagne modernes; c'est que la société méridionale s'en est fort occupée depuis les troubadours; la nouvelle situation des femmes chrétiennes a créé une poésie impossible aux anciens. Après tout c'était le vrai côté neuf de la poésie moderne. Racine doit à ce mode de talent ses plus exquises beautés. Il n'a fait que suivre le cours ^^énéral, non pas de son époque et de la France, comme tout le monde l'a répété, mais de six siècles et de l'Europe chrétienne; sa poésie n'est qu'une dernière onde plus brillante, succédant au flot passionné de Pétrarque, et de Garcilaso, du Guarini et du Tasse, de Dante même et de la France méridionale, qui donna l'impulsion galante à l'Europe intellectuelle.

L'élude d'Euripide et des anciens n'avait donc pas nui à roriginalilé de Racine, souvent plus pur que ses maîtres eux-mêmes. Quoi de plus fécond et de plus nouveau

io

iiO EURIPIDE ET RACINE.

que cette antique Grèce, dont la fraîcheur toujours renaissante et Timpérissable beauté survivent à toutes les phases des nations, à toutes les évolutions des destinées humaines !

Les nations, même du Nord, tressaillent de joie et de volupté à Taspect de ses créations. Habituées qu'elles sont à l'analyse mélancolique, à l'examen sévère, à ce mode plus libre et moins complet à la fois de composition qui émane de leur génie propre, elles ne peuvent résister à celte séduction puissante, à cette beauté suprême de l'art, que la Grèce antique a livrée à l'admiration de l'avenir. Nous aussi, race souple etaccessible à toutes les émotions, après avoir essayé de nous plier au mode septentrional, à son caprice et à son humeur, nous retrouvons avec enchantement la lumière riante et bénie de l'art hellénique, le rayon pur qui a éclairé le berceau des races modernes.

g II.

i)e i'archaïsnie et de rimitalion légitime ou dangereuse.

Je ne veux médire ni de Caldéron, que j'aime fort , ni de ShakspeareS qu'on ne me soupçonnera guère de vouloir abaisser, et qui me semble tout bonnement un esprit de la même taille que Tacite ou Thucydide; mais enlin le génie grec c'est la nuée lumineuse qui a marché devant notre civilisation naissante. Apparaît-il, nous le suivons. Chez les nations comme chez les hommes, rien

* Voy. Éludes sur Shakspeare,

EURIPIDE ET RACINE. lit

ne parvient à détruire les premiers plis de rédueation et de l'habitude; et cette trace éternellement éclatante de Pindare et de Sophocle, d'Homère et dTuripide, d*Escliyle et de Platon, après avoir guiilé les Homaiiis dans la voie intellectuelle, séduit encore et dirige d'une façon irrésistible notre vivacité gauloise. Nous avons bien essayé, de temps à autre, des excursions sur les domaines gothiques; ces infidélités nous sont habituelles et familières, sous condition de revenir chez nous avec quelque butin amassé, et de reprendre, un peu modifié seulement, le train ordinaire de nos idées. En fait d'emprunts ou d'imitations dramatiques, nous avons pillé l'Espagne tout entière et dévalisé les Italiens, depuis le Ciecod'Adria jusqu'à Goldoni ; les Italiens euxmêmes nous y ont aidés, témoin ce Champenois de Florence, qui, sous le nom de Pierre Larivey, nous donna au seizième siècle des farces italiennes pour des comédies du crû champenois. Cela n'empêolia pas Molière de venir ensuite et d'être passablement Français.

Plus tard, M. Néricault Destouches, glacial auteur de comédies sans sel et de drames sans âme, mit à contiibution la comédie anglaise du temps; il exploita Otway, Lillo, Southerne, Addison; — il employa même le caractère du roi Georges 11, prés duquel Dubois le cardinal l'avait accrédité; le Philosophe mariée mauvaise caricature, n'est que le portrait de ce triste roi. — Après lui, chacun en France fait de la comédie larmoyante, et Ton imite à qui mieux mieux le théAtre sentimental de Rowe et d'Otway; pendant tout le dix-huitième siècle, l'école de Colardeau et d'Arnaud Baculard a grand succès à Paris ; Voltaire pousse à la roue ; Diderot s'engage dans le même chemin. Bientôt cependant Gresset, Piron, Collind'Harleville, Picard, surtout Beaumarchais, reprennent

lestement la piste, retrouvent le sillon français, et} sont fort applaudis de ceux que Voltaire, pour se flatter et pour les flatter, nommaient les Athéniens de Paris.

Pour moi, je trouve cette habitude excellente, en ce qu'elle renouvelle l'esprit national sans le fatiguer, et le remue dans toutes les directions sans l'épuiser. Des esprits supérieurs ont pris une part fort active à ce travail perpétuel de greffe et de fécondation : Corneille pour l'Espagne ; Voltaire et Montesquieu pour l'Angleterre; madame de Staël pour l'Allemagne; et plusieurs autres que je passe sous silence et que l'on devinera aisément. Non-seulement la nationalité reparaît toujours ; mais l'éducation latine et l'inspiration grecque reprennent inévitablement dans l'intelligence et dans les mœurs françaises leur inaltérable ascendant. Gharleraagne, qui nous a dominés, n'avait pas pu l'effacer, et même il n'y a pas songé ; les Goths se sont en vain assis à nos portes, nous sommes restés les Gaulois de Jules César et de l'empereur Julien.

Notre dernier retour à cette éducation grecque* n'a pas été sans mélange d'exagération, de coquetterie et de pédantisme. Il y a bien eu quelque violence dans une réaction qui ressemblait à un remords. Ce n'est peutêtre pas la meilleure et la plus légitime façon d'imiter la grâce et la beauté d'Aristophane ou de Sophocle, que de transporter toutes vivantes et tout entières sur le théâtre parisien les Grenouilles ou Electre; c'est un archaïsme sans fécondité réelle que celui dont la prétention oiseuse ne peut que fausser le goût en éveillant une curiosité d'assez mauvais aloi. Je n'aime pas les Athéniens d'Euripide s'exprimant dans une langue peu correcte et peu choisie; l**p amie Hr Plat^" se servant

des mêmes termes que nos romanciers modernes ont empruntés aux chroniqueurs du moyen âge ; des violences barbares défigurant le langage des fils d*Atrée ; enfin la bonne épée de Tolède pendue au côlé d*Eg) sthe.

L Eunuque de Térence, ou plutôt ce drame emprunté par Ménandre aux mœurs asiatiques, n est-il pas venu visiter la France, au milieu du dix-neuvième siècle? Socrate, suspendu jadis par Aristophane dans son panier de dialectique subtile, n*a-t-il pas osé reparaître tout à coup, environné de ses vieux Nuages?

L'archaïsme, c'est-à-dire Tétude détaillée de l'antiquité copiée attentivement, est un plaisir un peu pâle vraiment, une jouissance de vieillard, un reflet de Tart véritable plutôt que la substance et Tardeur de la poésie ; une de ces dernières voluptés d'automme qui ont bien leur charme, et qu'il faut saisir au passage ; une sorte de contrefaçon adoucie et mélancolique du printemps; peu d'espérance, beaucoup de souvenir; du plaisir encore, sinon l'un des plus vifs, au moins l'un des plus exquis.

En fait d'archaïsme, il y a des créateurs admirables : André Chénier ou Goethe ; maîtres délicats de cette automne de la poésie, ils raniment les parfums d'autrefois, et font reparaître l'éclat des nuances attiédies ; leur érudition est un art résurrecteur, et l'étonnement se mêle au prestige, quand la nymphe hellénique sort riante et fraîche des buissons thessaliens, ou qu'une strophe de Gœthe resplendit comme un vase d'albâtre cise.'é, que des bacchantes et des faunes environnent de leuiG festons et de leui*s volutes. Ces heureux génies ont pris l'essor vers le paganisme qui les attirait. Une transformation profonde a effacé les caractères de leur race et de leur berceau.

Jusqu'à quel point faut-il encourager et applaudir un autre archaïsme qui, ne se donnant pas la peine de s'élancer vers les régions antiques, ou n'ayant pas d" ailes pour Je voyage, se contente de dérober lourdement un fragment suranné pour surprendre l'admiration moderne? Ce peintre-ci barbouille d'or le fond de ses tableaux, il est byzantin ; cet autre nous donne avec la sainte Vierge un lapin, un chat, un mouton et une souris; c'est qu'il imite Albert Durer. Voici un sculpteur dont les œuvnes les plus nouvelles tiennent leurs jambes et leurs pieds collés, absolument comme les statues égyptiennes. Pauvre invention ! stérilité de l'art ! épuisement définitif et misérable! En dehors de la peinture et de la plastique, ces tentatives ont quelque chose de plus ridicule encore et de plus niaisement vide. Une statue est toujours une statue ; la représentation plus ou moins heureuse de la forme et de la beauté plaît nécessairement. Mais que dire de ce banquet grec, ordonné par Christine de Suéde, composé par son médecin, revu par Saumaise et assaisonné de citations d'Athénée, empoisonnement atroce pour les convives, la plus froide des facéties pédantesques ! A Oxford, vers le milieu du dixhuitième siècle, sous la direction du fameux docteur Parr, qui se connaissait en digammas, en pipes et en perruques, mais qui, du reste, n'avait pas le sens commun, quelques étudiants s'amusèrent à réciter, en grec, une pièce d'Euripide. On sait de quelle manière les Anglais prononcent la langue d'Homère, et ce devait être un joli divertissement : Volupté que je donnerais pour la moindre fleur des champs.

11 faudrait savoir où s'ari^te la légitime imitation des anciens. Comment se concilie-t-elle avec Tardcur spontanée de l'inspiration^ ^•'' "ominûnp/ v -îHJpnin? qù

finit remploi permis de Tarchaîsme? Comment profiter de l*antiquité savante sans tomber dans un pastiche impuissant? Par quel procédé secret de Tintelligence Fart moderne peut-il s'approprier l'expérience et les ressources de Tart antique? ces problèmes n'ont été jusqu'ici ni résolus ni même proposés par les Le Batteux et les Schlegel ; et ils sont fort délicats.

Quant à la couleur prétendue locale, et aux recherches puériles du costume et des accessoires, ce sont affaires de tapissier, de commentateur et de décorateur. L'emprunt affecté des vocables passés de mode ne vaut guère mieux ; et quiconque dît sérieusement ma lame pour mon épée, ou cettuy-d pour celui-ci, est jugé sans rémission. Plaçons dans la même classe les pédantosques et minaudières allusions aux usages d'autrefois, au taurobole, s'il est question de Grèce, aux guirlandes, aux Pénates, aux vestales, aux aruspices, si l'on est à Rome ; érudition d'avant-hier, misérablement appliquée sur des vers d'aprés-demain, pièces de rapport, sans valeur et sans agrément. La littérature alexandrine, après que la vraie littéraire grecque fut morte, ne faisait pas autrement. Elle se rajeunissait avec de vieux mots, qui servaient de fard pour combler ses rides ; elle avait recours à tous les mythes oubliés, à toutes les fables moisies, qui dormaient dans les catacombos poétiques ; de ces milles débris elle composait son œuvre nouvelle, œuvre qui avait le triple avantage d'être savante, élégante et parfaitement illisible, comme le prouve trèsbien la Cassandre d'un grand honune qui s'appelait Lycophron.

Que viendraient faire aussi parmi nous, modernes, les Guêpes j les Nuées ou les Grenouilles? Gomment les esclaves demiruus de Plante pourraient-ils nous intôres-

lia EURIPIDE ET RACINE.

ser jamais ? et comment, à moins de redevenir dévots à Vénus, à Jupiter et à Mercure ; écouterions-nous patiem^ ment les hymmes d'Eschyle, clouant Prométhée sur son rocher, en face de l'Océan? Il faut se souvenir que le pastiche n'est pas l'art, ni l'érudition la poésie. Quaol à l'autre pastiche du moyen âge, je ne l'ai pas en vénération plus grande ; le public est de mon avis. Jamais il n'a voulu, dans aucun pays, accepter ces fleurs fan< qui poussent sur les tombes, et que le pédantisme cueille de ses doigts arides. Vers 1810, les hommes les pi célèbres d'Angleterre furent pris d'un si bel enttiousiasme pour le drame shakspearien, qu'ils composèrent presque tous des œuvres dans ce style. Coleridge, le plus éloquent homme de son époque, Milman, Charles Lamb, Leigh Hunt, s'essayèrent et échouèrent tour è tour. Ce prétendu shakspearianisme n'avait pas de vie ; il ne s'accordait plus avec le langage, les mœurs, les idées, les sentiments du temps présent.

L'inspiration doit être actuelle et moderne, elle doil être nôtre ; il faut qu'elle ressorte du centre même el du cœur de l'époque, qu'elle vive de la vie commune, présente et universelle. Elle n'a rien de rétrospectif; et la forme même, quand elle s'asservit à une habitude morte, gâte le fond, mutile la pensée et en diininue l'influence.

C'est ce qui est arrivé aux hommes de talent, archaîstes anglais, que j'ai signalés tout à l'heure, et, parmi nous, à Ronsard, trop attentif à décalquer la forme et l'idée des poésies italienne el grecque.

Le passé dominait et absorbait Ronsard. C'est l'avenii que tout écrivain doit chercher; à ce titre, il est novateur, il effraie les timides et déplaît aux érudits. On s< souvient des involontai»*<>p hardipRs^" Hp Pqrînp et dei

prévisions non moins ingénues de Fénelon, qui tous deuK déplurent ainsi à Louis XIV. Tous deuic aimaient les anciens jusqu'à Tadoration, les étudiaient jusqu'à s'en pénétrer dans leur plus intime substance, et s'associaient à Virgile, à Tacite et à Homère, non comme dç8 esclaves qui disparaissent au souffle du maître, mais comme vivant de la même vie, respirant la même atmosphère, et les attirant vers le monde moderne au lieu de se laisser anéantir par eux dans le monde ancien.

H y a donc là une étrange question de force intellectuelle. Placez Pascal auprès de Tacite, de Platon et de Montaigne, il imite et n'est pas absorbé ; un médiocre esprit tel que le vieux. Balzac, bon écrivain cependant, ne pille rien qu on ne voie aussitôt l'artifice. Racine s*empare du mot et de la phrase antiques ; c'est son bien, et il ne succombe pas sous le faix ; Pradon fait exactement la même chose et s'appauvrit en s'enrichissant. Ronsard, avec son beau talent technique, est tout écrasé de Pindare et d'Hésiode : chez Montaigne, il n'y a rien autre chose, à proprement parler, qu'un tissu de paieries des anciens, et il l'avoue fort naïvement ; c*est cependant l'écrivain le plus vivement original du seizième siècle. Arrangez cela.

C'est que le problème va plus loin que la forme et la phrase. Le genre humain ne possédera jamais qu'un très-petit nombre d'idées et même d'images, comme la nature ne dispose que d'un petit nombre de forces primitives qui lui suffisent pour tous les usages. Lorsqu'un nt esprit observe de près les maîtres et les imite, il se retrempe à sa propre source. A mesure qu'il étudie, il prend possession de lui-même ; plus il imite, plus il se retrouve *.

• Voy. Vuei générales l\*t\r'*^ipa}\}& At^rys i»;rn,:»o*intO

no EURIPIDE ET RACfîNE.

que cette antique Grèce, dont la fraîcheur toujours renaissante et Timpérissable beauté survivent à toutes les phases des nations, à toutes les évolutions des destinées humaines !

l.es nations, même du Nord, tressaillent de joie et de volupté à l'aspect de ses créations. Habituées qu'elles sont à l'analyse mélancolique, à l'examen sévère, à ce mode plus libre et moins complet à la fois de composition qui émane de leur génie propre, elles ne peuvent résister à celte séduction puissante, à cette beauté suprême do l'art, que la Grèce antique a livrée à l'admiration de l'avenir. Nous aussi, race souple etaccessibJe à toutes les émotions, après avoir essayé de nous plier au mode septentrional, à son caprice et à son humeur, nous retrouvons avec enchantement la lumière riante et bénie de l'art hellénique, le rayon pur qui a éclairé le berceau des races modernes.

g IL

De l'archaïsme et de l'imitation légitime ou dangereuse.

Je ne veux médire ni de Caldéron, que j'aime fort , ni de ShakspeareS qu'on ne me soupçonnera guère de vouloir abaisser, et qui me semble tout bonnement un esprit de la même taille que Tacite ou Thucydide; mais enfin le génie grec c'est la nuée lumineuse qui a marché devant notre civilisation naissante. Apparaît-il, nous le suivons. Chez les nations comme chez les hommes, rien

* Voy. Éludes sur Sliaksjyeare.

ne panrient à détruire les premiers plis de l'éducation et de l'habitude; et cette trace éternellement éclalanlc de Pindare et de Sophocle, d'Homère et d'Euripide, d'Eschyle et de Platon, après avoir guidé les Humains dans la voie intellectuelle, séduit encore et dirige d'une façon irrésistible notre vivacité ^'^uloise. Nous avons bien essayé, de temps à aulre, des excursions sur les domaines gothiques; ces infidélités nous sont habituelles et familières, sous condition de revenir chez nous ayee quelque butin amassé, et de reprendre, un peu modifié seulement, le train ordinaire de nos idées. En fait d'emprunts ou d'imitations dramatiques, nous avons pillé l'Espagne tout entière et dévalisé les Italiens, depuis le Ciecod^Adria jusqu'à Goldoni; les Italiens euxmêmes nous y ont aidés, témoin ce Champenois de Florence, qui, sous le nom de Pierre Larivey, nous donna au seizième siècle des farces italiennes pour des comédies du crû champenois. Cela n'empêcha pas Molière de venir ensuite et d'être passablement Français.

Plus tard, M. Néricault Destouches, glacial auteur do comédies sans sel et de drames sans âme, mit à contribution la comédie anglaise du temps; il exploita Olway, Lillo, Southerne, Addison; — il employa même le carao tère du roi Georges 11, prés duquel Dubois le cardinal l'avait accrédité ; le Philosophe marié, mauvaise caricature, n'est que le portrait de ce triste roi. — Après lui, chacun en France fait de la comédie larmoyante, et Ton imite à qui mieux mieux le théî\tre sentimental de Rowe et d'Otway; pendant tout le dix-huitième siècle, l'école de Colardeau et d'Arnaud Baculard a grand succès à Paiis ; Voltaire pousse à la roue ; Diderot s'engage dans le même chemin. Bientôt cependant Gresset, Piron, Collind'Ilarleville, Picard, surtout Beaumarchais, reprennent

lestement la piste, retrouvent le sillon français, et] sont fort applaudis de ceux que Voltaire, pour se flatter et pour les flatter, nommaient les Athéniens de Paris.

Pour moi, je trouve cette habitude excellente, en ce qu'elle renouvelle l'esprit national sans le fatiguer, et le remue dans toutes les directions sans l'épuiser. Des esprits supérieurs ont pris une part fort active à ce travail perpétuel de greffe et de fécondation : Corneille pour l'Espagne ; Voltaire et Montesquieu pour l'Angleterre; madame de Staël pour l'Allemagne; et plusieurs autres que je passe sous silence et que l'on devinera aisément. Non-seulement la nationalité reparaît toujours ; mais l'éducation latine et l'inspiration grecque reprennent inévitablement dans l'intelligence et dans les mœurs françaises leur inaltérable ascendant. Charlemagne, qui nous a dominés, n'avait pas pu l'effacer, et même il n'y a pas songé ; les Goths se sont en vain assis à nos portes, nous sommes restés les Gaulois de Jules César et de l'empereur Julien.

Notre dernier retour à cette éducation grecque* n'a pas été sans mélange d'exagération, de coquetterie et de pédantisme. Il y a bien eu quelque violence dans une réaction qui ressemblait à un remords. Ce n'est peutêtre pas la meilleure et la plus légitime façon d'imiter la grâce et la beauté d'Aristophane ou de Sophocle, que de transporter toutes vivantes et tout entières sur le théâtre parisien les Grenouilles ou Electre; c'est un archaïsme sans fécondité réelle que celui dont la prétention oiseuse ne peut que fausser le goût en éveillant une curiosité d'assez mauvais aloi. Je n'aime pas les Athéniens d'Euripide s'exprimant dans une langue peu correcte et peu choisie ; les amie 'le Platon se servant

des mômes termes que nos romanciers modernes ont empruntés aux chroniqueurs du moyen â<^e; des violences barbares défigurant le langage des fils d'Atréc ; enfin la bonne épée de Tolède pendue au côté d'Egysthe.

L Eunuque de Térence, ou plutôt ce drame emprunté par Ménandre aux mœurs asiatiques, n'est-il pas venu visiter la France, au milieu du dix-neuvième siècle? SocralCy suspendu jadis par Aristophane dans son panier de dialectique subtile, n'a-t-il pas osé reparaître tout à coup, environné de ses vieux Nuages?

L'archaïsme, cest-à-dire l'étude détaillée de l'antiquité copiée attentivement, est un plaisir un peu pale vraiment, une jouissance de vieillard, un reflet de l'art véritable plutôt que la substance et l'ardeur de la poésie ; une de ces dernières voluptés d'automme qui ont bien leur charme, et qu'il faut saisir au passage ; une sorte de contrefaçon adoucie et mélancolique du printemps; peu d'espérance, beaucoup de souvenir; du plaisir encore, sinon l'un des plus vifs, au moins l'un des plus exquis.

En fait d'archaïsme, il y a des créateurs admirables : André Ghénier ou Gœthe ; maîtres délicats de cette automne de la poésie, ils raniment les parfums d'autrefois, et font reparaître l'éclat des nuances attiédies ; leur érudition esj un art résurrecteur, et l'étonnenient se môle au prestige, quand la nymphe hellénique sort riante et fraîche des buissons thessaliens, ou qu'une strophe de Gœthe resplendit comme un vase d'albûtre ciso.'é, que des bacchantes et des faunes environnent de leuii; festons et de leurs volutes. Ces heureux génies ont pris l'essor vers le paganisme qui les attirait. Une transformation profonde a effacé les caractères de leur race et de leur berceau.

Jusqu'à quel point faut-il encourager et applaudir un autre archaïsme qui, ne se donnant pas la peine de s'élancer vers les régions antiques, ou n'ayant pas d'ailes pour Je voyage, se contente de dérober lourdement un fragment suranné pour surprendre l'admiration moderne? Ce peintre-ci barbouille d'or le fond de ses tableaux, il est byzantin ; cet autre nous donne avec la sainte Vierge un lapin, un chat, un mouton et une souris; c'est qu'il imite Albert Durer. Voici un sculpteur dont les œuvnes les plus nouvelles tiennent leurs jambes et leurs pieds collés, absolument comme les statues égyptiennes. Pauvre invention ! stérilité de l'art ! épuisement définitif et misérable! En dehors de la peinture et de la plastique, ces tentatives ont quelque chose de plus ridicule encore et de plus niaisement vide. Une statue est toujours une statue ; la représentation plus ou moins heureuse de la forme et de la beauté plaît nécessairement. Mais que dire de ce banquet grec, ordonné par Christine de Suéde, composé par son médecin, revu par Saumaise et assaisonné de citations d'Athénée, empoisonnement atroce pour les convives, la plus froide des facéties pédantesques ! A Oxford, vers le milieu du dixhuitième siècle, sous la direction du fameux docteur Parr, qui se connaissait en digammas, en pipes et en perruques, mais qui, du reste, n'avait pas le sens commun, quelques étudiants s'amusèrent à réciter, en grec, une pièce d'Euripide. On sait de quelle manière les Anglais prononcent la langue d'ilomère, et ce devait être un joli divertissement : Volupté que je donnerais pour la moindre fleur des champs.

Il faudrait savoir où s'arrête la légitime imitation des anciens. Comment se concilie-t-elle avec l'ardeur spontî^née de l'inspiration? Où commence le ridicule? Où

finit remploi pennis de Tarcliaïsmc ? Comment profiter de Tantiquité savante sans tomber dans un pastiche impuissant? Par quel procédé secret de rintelligencc l'art moderne peut-il s'approprier Texpéricnce et les ressources de Tart antique? ces problèmes n'ont été jusqu'ici ni résolus ni même proposés par les Le Batleux et les Schlegel ; et ils sont fort délicats.

Quant k la couleur prétendue locale, et aux recherches puériles du costume et des accessoires, ce sont affaires de tapissier, de commentateur et de décoralour. L'emprunt affecté des vocables passés de mode ne vaut guère mieux; et quiconque dit sérieusement ma lame pour mon épee, ou cettuy-ci pour celtii-ci, est jugé sans rémission. Plaçons dans la même classe les pédantosques et minaudières allusions aux usages d'autrefois, au taurobole, s'il est question de Grèce, aux guirlandes, aux Pénates, aux vestales, aux aruspices, si l'on est h Rome ; érudition d'avant-hier, misérablement appliquée sur des vers d'aprés-demain, pièces de rapport, sans valeur et sans agrément. La littérature alexandrine, après que la vraie littéraire grecque fut morte, ne faisait pas autrement. Elle se rajeunissait avec de vieux mots, qui servaient de fard pour combler ses rides ; elle avait recours à tous les mythes oubliés, à toutes les fables moisies, qui dormaient dans les catacombes poétiques ; de ces milles débris elle composait son œuvre nouvelle, œuvre qui avait le triple avantage d'être savante, ôlégante et parfaitement illisible, comme le prouve trèsbien la Cassandre d'un grand honnne qui s'appelait Lycophron.

Que viendraient faire aussi parmi nous, modernes, les Guêpes, les Nuées ou les Grenouilles? Gomment les esclaves demirnus de Plante pourraient-ils nous intéres-

Il6 EURIPIDE ET RACINE.

ser jamais ? et comment, à moins de redevenir dévots à Vénus, à Jupiter et à Mercure ; écouterions-nous patieniT ment les hymmes d'Eschyle, clouant Prométhée sur son rocher, en face de TOcéan? Il faut se souvenir que le pastiche n'est pas Tart, ni l'érudition la poésie. Quant à l'autre pastiche du moyen âge, je ne l'ai pas en vénération plus grande; le public est de mon avis. Jaraiais il n'a voulu, dans aucun pays, accepter ces fleurs fanées qui poussent sur les tombes, et que le pédantisme cueille de ses doigts arides. Vers 1810, les hommes les plus célèbres d'Angleterre furent pris d'un si bel enttiousiasme pour le drame shakspearien, qu'ils composèrent presque tous des œuvres dans ce style. Coleridge, le plus éloquent homme de son époque, Milman, Charles Lamb, Leigh Hunt, s'essayèrent et échouèrent tour à tour. Ce prétendu shakspearianisme n'avait pas de vie ; il ne s'accordait plus avec le langage, les mœurs, les idées, les sentiments du temps présent.

L'inspiration doit être actuelle et moderne, elle doit être nôtre ; il faut qu'elle ressorte du centre même et du cœur de l'époque, qu'elle vive de la vie commune, présente et universelle. Elle n'a rien de rétrospectif; et la forme même, quand elle s'asservit à une habitude morte, gâte le fond, mutile la pensée et en diminue l'influence.

C'est ce qui est arrivé aux hommes de talent, archaîstes anglais, que j'ai signalés tout à l'heure, et, parmi nous, à Ronsard, trop attentif à décalquer la forme et Tidëe des poésies italienne et grecque.

Le passé dominait et absorbait Ronsard. C'est l'avenir que tout écrivain doit chercher; à ce titre, il est novateur, il effraie les timides et déplaît aux érudits. On se souvient des involontaires hardiesses de Racine, et des

EURIPIDE ET RÂCI!(E. 117

prévisions non moins ingénues de Fénelon, qui tous deui déplurent ainsi à Louis XIV. Tous deux aimaient les anciens jusqu'à l'adoration, les étudiaient jusqu'ù s'en pénétrer dans leur plus intime substance, et s*associaient à Yii^le, à Tacite et à Homère, non comme des esclaves qui disparaissent au souffle du maître, mais comme vivant de la même vie, respirant la même atmosphère, et les attirant vers le monde moderne au lieu de se laisser anéantir par eux dans le monde ancien.

U y a donc là une étrange question de force intellectuelle. Placez Pascal auprès de Tacite, de !*iaton et de Montaigne, il imite et n'est pas absorbé ; un médiocre esprit tel que le vieux. Balzac, bon écrivain cependant, ne pille rien qu'on ne voie aussitôt l'artifice. Racine s'empare du mot et de la phrase antiques ; c'est son bien, et il ne succombe pas sous le faix ; Pradon fait exactement la même chose et s'appauvi it en s*enrichissant. Ronsard, avec son beau talent technique, est tout écrasé de Pindare et d'Hésiode: chez Montaigne, il n'y a rien autre chose, à proprement parler, qu'un tissu de pitleries des anciens, et il l'avoue fort naïvement ; c'est cependant l'écrivain le plus vivement original du seizième siècle. Arrangez cela.

C'est que le problème va plus loin que la forme et la phrase. Le genre humain ne possédera jamais qu'un très-petit nombre d'idées et même d'images, comme la nature ne dispose que d'un petit nombre de forces primitives qui lui suffisent pour tous les usages. Lorsqu'un puissant esprit observe de près les maîtres et les imite, il se retrempe à sa propre source. A mesure qu'il étudie, il prend possession de lui-même ; plus il imite, plus il se retrouve *.

■ Voy. Fiie» ^én^a/es( L'originaliié dans l'imitation).

Cela n'est pas une subtilité vaine ; c'est une particularité intéressante et un curieux mystère de l'esprit humain. Au fonds commun et ancien des grandes intelligences, que le maître consulte pour y ressaisir toute sa force, vient se surajouter le trésor nouveau des plus pures et des plus fortes idées contemporaines. Il )[ a dans Gœthe ce qui n'est pas dans Racine, et chez Racine ce qui n'est pas chez Sophocle. Le côté nouveau, l'inspiration personnelle et moderne constituent la valeur particulière des talents, et marquent ainsi brillanmient leur place. Us ont appris de leurs prédécesseurs ce qu'ils pouvaient apprendre d'eux, et surtout l'art de tout dire, d'exprimer les idées les plus neuves ; ils ont appris enfin le secret et le moyen d'être originaux à leur tour.

M. de Schlegel a eu bien tort de dire que les héi*os de Racine sont trop chrétiens et trop modernes. Ce prétendu défaut est leur lumière et leur couronne. Si la délicatesse ardente des sentiments, les luttes chrétiennes de l'âme qui se combat dans le silence, si la résignation de Monime, la douce tendresse de Junie, la candeur adorable et la passion étouffée de Bérénice et de sou amant disparaissaient du théâtre de Racine, qu'y gagnerait-on? L'on aurait perdu la saveur même et le parfum de la fleur, qui ne garderait que son éclat. Chrétien et antique, d'une tendresse de cœur infinie et d'une beauté de formes achevée, c'est le don charmant et double de Racine ; et dans les derniers temps ceux qui, même avec des mérites variés, ont voulu ressusciter les héroïnes païennes et leur restituer leur nudité archaïque, ne sont parvenus à rien de touchant et de profond. Un trèsgrand poole, Gœthe, a donné sur cet écueil. VAchilléide est un fragment d'Homère ou y ressemble. Ulphigénie

EUBIPIDE ET RACINE. 119

en Tauride, du même auteur, réunit toutes sortes de mérites : une harmonie merveilleuse de diction, une vérité complète de mœurs, une extrême unité, une beauté soutenue de langage. £h bien ! cela ne vit pas, c'est du marbre. Pour être plus hellénique que Sophocle, cette pièce incomparable et glaciale paralyse qui la lit, et n'a qu'un défaut, celui d'être sans défaut. Ajoutons qu'elle est souverainement ennuyeuse.

La première partie de Fausty par le même Goethe, pèche au contraire contre le costume du moyen-Age. ï'aust, c'est Gœthe lui-même; Méphislophélès, c'est quelque chose comme Voltaire. Jamais au treizième ou au quinzième siècles on ne parla et l'on ne s'exprima ainsi. Non-seulement ce chef-d'œuvre est chrétien et

iptique, mais il est du dix-huitième siècle, comme le théâtre de Racine est du dix-septième. Ce n'est pas là un défaut, ainsi que le prétend M. de Schlegel, c'est un

rite.

Résumons-nous. L'imitation attentive des anciens est

b le, excellente, merveilleuse, pour retremper les

ces modernes, rassurer le goût chancelant, raffermir

le courage infellectuel, rappeler la pensée à son vrai

itre, réveiller le sentiment du beau, donner le ton

i grandes idées; il n'y a pas d'aliment plus éncrgi*

, plus substantiel et plus sain. V:ne fois sûr de l'as-

ilation opérée, comme par exemple hoileau et Ua-

îlne avaient su l'opérer, on peut aller plus loin encore

El faire passer dans l'œuvre antique-moderne des frag-*

kts entiers de rècrivain d'autrefois. Alors il ne fait

pins tache, il n'est plus là comme lambeaUy comme dé-

|M Uc, comme guenille flottante, et qui ne tient à rien.

îîen se trouve chez lui, tant le moderne est devenu

que. On ne voit pas trace de soudure, et il n'y en a

120 EURIPIDE ET RAGIME.

même pas; loiit est fondu dans le même ensemble, et sang qui circule dans les veines de ce corps organiqi est le même sang.

Ces conditions deviennent encore plus favorables plus faciles à bien accomplir, chez nous, Français, q avons conservé la discipline et le vrai sens du gont n main et du génie grec. En remontant aux sources c Virgile et d'Homère, les Racine et les Bossuet ne chai genl pas de pays ; ils consultent le berceau de la vie n tionale, ils touchent la terre, comme Anlée, et double leurs forces. C'est un fait grave et auquel on n'a ] donné assez d'attention.

On ne s'est pas souvenu, chose d'hier cependant, qu* vec un aigle au bout d'un bâton, un Italien nous a fî courir au bout du monde, et que le seul mot empare a suffi pour arracher tous les (ils de France à leu mères et à leurs sœurs. La vérité est que jamais le prii cipe germanique n'a pu nous entamer. Romains no sommes, et Romains nous resterons. Les Italiens eux-m mes, avec leurs mélanges lombards et gothiques, o bien plus dévié de l'ancienne discipline romaine qi nous Gaulois-Romains avec notre langue toute latin traversée de racines kelto-latines, avec nos municip {municipia), nos collèges (collegia), nos concours {co cursus)^ et toute notre vieille organisation sociale. Da la sphère des arts, je défie que l'on me cite, parmi nou un monument emprunté aux traditions germaines. Cha lemagne et ses savants n'y ont rien fait. Clovis et s féaux, au lieu de nous rendre Francs, sont devenus L tins; c'est nous qui les avons conquis. Les chants fra ciques recueillis par le grand Karl ne se sont pas mér conservés, et il a fallu que son Alcuin écrivît en latii pour suivre le mouvemont '^e 1» civilisation français

il a dû endosser la toge romaine. Le petit nombre d'emprunts que nous avons tentés sur le monde germanique n'a pas tardé à se déguiser, à s*aitérer, à devenir latin et gaulois. Le Parliamenlum n'a plus rien de semblable au Wittenagemot. Le premier est une assemblée de légistes, le second une réunion d'hommes politiques. Qui ne voit l'énorme influence que cette diversité a exercée sur la langue, la littérature et sur la vie sociale des deux races?

Avons-nous une tragédie germanique qui soit devenue populaire sur le théâtre français? Pas une. Ce qui nous va au cœur, c'est le Homain Ginna, la jeune Monime, Fennemi des Romains Mithridate, et le Brufusde Voltaire, la plus française de toutes ses œuvres. Les Germains ou les Anglais ont-ils les mêmes sympathies? Pas du tout. Brutus et Hanlius les ennuient horriblement, et c'est h peine si le Goriolan de Shakspeare trouve gi ace devant eux, à cause de ses belles scènes de liberté populaire. Mais ils adorent Otjiello, Macbeth, Faust, le monde moderne et barbare tout entier, qui est leur expression personnelle; et en dépit des efforts de tous les génies, ces types ne se déracineront jamais au nord, ne se nationaliseront jamais dans le sol gaulois discipliné par Rome. Essayez, hommes d'esprit ou de génie, et vous verrez.

Ce sont des faits graves, élémentaires et fondamentaux, près desquels on passe avec une faluité trop étourdie. L'assimilation latine et grecque (latine surtout) nous est facile et indispensable. C'est notre pente naturelle, notre penchant invincible, c'est aussi le ra[>pel vrai de notre force. Mais, d'une part, il no faudrait pas répéter dans la décrépitude les bégaiements de l'école; d'une autre, ce n'est point par les idées germaniques et

j22 EURIPIDE ET RACINE.

rimitation du nord qu'il faut renouveler la sève. Le premier de ces partis nous mènerait à la pauvreté de Tarchaïsme ; l'autre, à une association monstrueuse de tons dissonants.

Où sont les intérêts de la société moderne? où sont ses passions ? C'est vers ce but que doivent se diriger les esprits qui ont de la valeur. Notre monde possède sa vie propre ; il a ses craintes, ses terreurs, ses espoirs, comme le monde de Boileau, de Racine et de Pascal avait les siens. Cet élément est sous notre main, et nous devons en user comme ils en ont usé. Croyez-vous que Molière, tout en imitant Piaule, n'eût pas trouvé des figures à esquisser? Le bourgeois, ou l'avare constitutionnel qui veut être élu, ou la précieuse ridicule de 1845 vous semblent-ils des portraits indignes de lui ?

Ce qu'il faut, ce n'est pas YAndrienne de Térence reportée sur la scène française ou quelque monstre du cru nouveau ; c'est l'étude intelligente, mais non le calque stéréotypé de l'anlique ; — c'est le -grand problème résolu ; la permanence dans le progrès ; le culte du beau et des modèles et la jeunesse dans les idées ; — antiquité et nouveauté !

C'est la loi de l'art, et c'est la règle du développement organique pour la nature elle-même.

QUELQUES MOTS

SCB

Page 1