XVIII
Ère de l'analyse protestante.
Avec le quinzième siècle, une carrière nouvelle s'ouvre : l'imprimerie, la poudre à canon, la boussole et le papier sont inventés. Les esprits sont préparés : tout change de face. La guerre s'arme du feu destructeur; la navigation d'un guide fidèle, la pensée d'un véhicule rapide. La mort qui, dans les combats anciens, abattait quelques hommes par le glaive et la hache, renverse des générations et dévore des armées. L'écrivain, au lieu d'une tribune isolée et solitaire, trouve pour auditeurs
le monde et les siècles. Le globe, dont une faible partie était connue, se dessine dans son ensemble et n*a plus d'asile inexploré.
La réforme protestante suivit de près Tinvention de rimpriraerie, le nouveau système militaire et le nouvel élan de la navigation. Du quinzième siècle jusqu'à nous, le monde européen a marché dans cette voie de critique, de philosophie analytique et expérimentale. Celte influence nouvelle eut peu de prise sur les nations méridionales; mais la France, TAllemagne, TAngleterre marchèrent à grands pas dans la route de la civilisation analytique.
La France surtout, dont nous avons déj'i fait remarquer la sagacité et Tesprit ironique, semblait avoir donné le signal de cette marche nouvelle. On avait vu les poètes railler la cour et TEglise, et Villon suivre avec plus de verve la trace satirique de Clopinet et de Jean Meung. Au commencement du seizième siècle, Rabelais, le premier-né de la réforme (Caliban de la plaisanterie), immole dans sa burlesque épopée les papes et les évoques. Les uns, comme Jean Calvin, par la sévérité de leur génie; les autres, comme Montaigne, par la pittoresque et ondoyante allure de leur récit, élar^zissent ce sillon. Dans le feu des guerres religieuses, la langue se trempe, Téloquence se forme, les Mémoires et les factums abondent; la Satire Ménipj:ée. le plus piquant des pamphlets, fait époque. La ferveur des études latines et grecques entraîne dans une fausse route de pédanlisme Ronsard et toute son école; la littérature et la sociabilité de la France se forment et éclosent à la fois.
De cette sociabilité française émana le Mém.oirc historique, le seul genre d'histoire qui nous convienne, celui dans lequel nous avons excellé. Notre histoire véritable,
ce sont des lettres, des anecdotes et des portraits, œuvres de bonhomie et de vanité, où Tamour-propre prend ses aises. La vie en France se compose d'actes et de sensations beaucoup plus rapides et plus vifs que dans les autres pays de l'Europe : ces sensations, recueillies par nos gens de cour, d'Église ou de cabinet forment une admirable galerie d'études sur l'humanité vue dans l'état social. Aux mémoires de Retz, de Saint-Simon, de madame de Staël, aux Confessions de Jean-Jacques, les peuples étrangers ne peuvent rien opposer ; c'est de l'esprit, de l'éloquence, de la conversation et du drame. Les femmes, mêlées au tourbillon social où elles portaient leurs passions, ont contribué pour leur part à cette bibliothèque de Mémoires. Ce serait une grande perte pour l'histoire de France, si Marguerite de Valois ne nous disait pas les intrigues de la cour sous Charles IX; la princesse de Condé, les misères domestiques de Henri IV ; mademoiselle de Montpensier et madame de Motteville, les deux régences ; madame de Sévigné, la splendeur de Louis XIV ; madame d'Épinay, la corruption brillante de Louis XV ; madame Roland, les luttes sanglantes de la Révolution.
Le seizième siècle produisit beaucoup de Mémoires curieux, au nombre desquels il faut ranger les causeries de Montaigne, représentant éblouissant et mobile du bon sens français. Ni Montaigne, ni la France n'abdiquent absolument le catholicisme, auquel ils font subir un mélange de scepticisme et d'analyse ; Montaigne et la France sont assez protestants pour échapper aux excès de la foi. L'influence italienne, puis l'influence espagnole viennent se joindre aux études grecques-romaines; bientôt la monarchie de Louis XIV, régularisant ces influences, les coordonnant et les identifiant, crée une littérature pro-
INFLUENCES UTTERAIRES. 67
pre à la France seule, vraie gloire de notre pays, admiration de TEurope.
Entre la période turbulente et féconde que nous venons d'indiquer et le règne calme et magnifique de Louis XIV, Corneille parait ; Timitation des Romains et des Espagnols nourrit son génie dont l'élévation est le trait frappant.
La France, communicative et sociable, aimant Télégante facilité des mœurs, la gaité du commerce et l'esprit d'amusement, devint plus grave sous Louis XIV, fils d'une Espagnole, et qui avait rêvé je ne sais quelle monarchie asiatique. Une noble urbanité, une gravité brillante, mêlée à l'étude approfondie des anciens, s'emparèrent des classes supérieures. L'empire des femmes et le raffinement de la galanterie, une certaine élévation d'âme et de pensées, se jouant sur un fond d'imitation hellénique et latine, achevèrent de modifier le génie national des Français, qui se rapprochait, à quelques égards, du génie hellénique. L'éloquence des passions était naturelle à un peuple vif, ardent, mobile, plein de vanité et de passions plus rapides que profondes.
Le drame français emprunta aux anciens leur rhétorique passionnée, leurs développements oratoires, leur plan assez peu compliqué et leur action restreinte. Le moyen, en effet, 'de prêter à Phèdre et à Xipharès cet accent éloquent et suave doht Euripide a donné le modèle, si le poète avait traité des sujets d'intrigues semblables à ceux de Calderon et de Lope de Vega ! La France, à la fois vive et grave, adopta le cadre antique, et ren^ ferma l'action dans un jour, dans un lieu, entre peu de personnages. Bien de plus logique ; sous ce point de vue, le» belles productions de la scène française sont des modèles parfaits ; bien que mêlée de quelques teintes espagnoles, elle a moins de variété et plus d'unité, moins
de familiarité et plus de grandeur. Cependant Racine est-il un ancien ! Je ne le pense pas. Un pur écho de la mélodie hellénique et de la suavité antique se mêlent en lui à une élégance toute moderne, aux délicatesses infinies des mœurs chrétiennes et aux nuances vives empruntées à la sociabilité française ; ce sont là les éléments les plus nouveaux et les plus exquis de cet ensemble merveilleux.
A côté de Racine se groupent La Fontaine, qui perfectionna la naïveté poétique et conteuse des Trouvères ; Molière, le plus grand des écrivains qui jamais aient choisi la vie privée pour type et pour sujet ; Pascal et Bossuet, intelligences vraiment françaises, qui n'ont jamais abdiqué leur originalité propre.
Entre les peuples héritiers des lettres païennes, nul ne se 'rapprocha autant que nous de l'harmonieuse pureté des Grecs ; au dix-septième siècle surtout, cet accord «t cette pureté furent suprêmes. Après Louis XIV, la monarchie, colosse sans base, croula de son propre poids, et, s'affaissant sur elle-même, prépara l'échafaud de Louis XVI. L'étude des anciens, qui avait dominé Tépoque de Racine et de Molière, céda la place au scepticisme de Voltaire. Chef de parti bien plus qu'écrivain, intelligence vaste et rapide, éclairant toutes les sommités d'une lumière soudaine, poète étincelanl de verve et de pathétique, historien sagace et facile, satirique inexorable, tout ce que nous avons vu se développer, dans les siècles précédents, de philosophie ironique et de scepticisme redoutable, s'est réuni chez Voltaire. Près de ce destructeur des abus accumulés dans une société vieillie et corrompue, deux hommes plus profonds que lui ont renfermé leur talejit dans des limites plus étroites : Montesquieu et Rousseau. Le premier chercha les antiquités
de la législation septentrionale et exposa Torigine des lois avec une force pénétrante, incisive, féconde et sévère. Le calviniste et l'ouvrier Rousseau, voyant les bases du catholicisme et celles de Tordre social ébranlées par Ténervement des mœurs, essaya de remplacer les unes et les autres par un culte de la nature et du devoir, un républicanisme enthousiaste et un dévouement passionné dont il fut l'éloquent et misérable apôtre.
Buffon le majestueux, Diderot, chez lequel bouillonaait confusément la sève de la poésie et de l'éloquence ; d'autres intelligences remarquables, quoique secondaires ; Vauveiiargues, d'Alembert, l'abbé Prévost, romancier naïf ; Mably, homme savant, qui a outré le caractère moral du républicanisme païen, nous conduisent jusqu'aux limites de cette révolution où le tonnerre de Mirabeau retentit, et dont Napoléon recueillera l'héritage. &u développement intellectuel a succédé le développement tumultueux des faits, des révolutions et des guerres. Les conquêtes de notre dernière époque ont été spécialement scientifiques et matérielles ; c'est depuis la révolution que la chimie et la physique ont fait de merveilleux progrès ; que les arts industriels se sont perfectionnés avec une énergie, une variété dont la source se trouve dans l'analyse exacte de l'ère protestante et sceptique ; Rousseau, Voltaire, Montesquieu, qui ont remué tant d'idées, sont (ils du protestantisme anglais et de l'analyse ; les merveilles de la chimie, la navigation dans les lirs, les prodiges de la vapeur, en sont les résultats matériels.
Au milieu de tant de nations rivales, la France a brillé MUT l'extrême justesse de l'esprit, la clarté de la concepion et le bonheur de la mise en œuvre. Pays rationel, «ys de sagacité dialectique et d'action, sa place est
intermédiaire entre le génie du Nord et celui du Midi ; sa souplesse féconde lui permet de s'assimiler tous les modes inlellecluels.
L'école terrible de la civilisaliou anglaise a été celle des guerres civiles et religieuses, de la liberté combattant le pouvoir, et du doute armé contre la foi. De là un déploiement el une étude énergiques des caractères humains. Sans parler de Spencer, poète élégiaque et allégorique, qui appartient au moyen âge plutôt qu'à la nouvelle ère, Shakespeare exprime admirablement ce génie de sa nation. Nul n'a porté plus de profondeur dans la représentalion analytique des caractères humains. Bacon, TAristote du seizième siècle, remet en honneur l'expérience. A ces esprils éminemment protestants, succéda Milton, expression magnifique du calvinisme puritain ; il créa Têpopée protestante, comme Dante enjfanta l'épopée catholique. Le même génie puritain, rendant les familles plus austères, fît naître une école de romanciers spéciale ; de cette habitude de mœurs réservées et analytiques, de cette sagacité pratique et obseï^ vatrice, naquit Richardson, peintre détaillé de caractères et d'intérieur. Fielding le combattit, et lui fut supérieur pour la gaîté et l'invention. Plusieurs femmes, acquirent dans ce genre une célébrité éphémère Les tableaux de famille devinrent à la mode ; l'Allemagne, rompue aux habitudes bourgeoises, s'empara d'une donnée qui lui convenait si bien, et décrédita le genre en l'iiffaiblissant et l'affadissant.
L'école d'historiens, nommée école philosophique, et qui cherchait à se rendre un compte analytique des faits, des actes de la vie et des mouvements de la civilisation, apparut dans le dix-huitième siècle. La masse des événements accomplis s'était tellement accrue, qu'il fal-
Lait bien établir un ordre et une liaison quelconque ians cette foule de souvenirs confus. La vraie gloire de Voltaire fut de jeter la lumière dans ces détails infinis st sur ce vaste plan ; Gibbon, Hobertson, Hume en éclairèrent quelques portions.
L'Angleterre avait conservé, grâce à sa position insu* laire, des mœurs indépendantes. Chaque individu pouvait &tre original impunément : de là une littérature sou* vent bizarre, toujours libre.
V Histoire d'Angleterre de Hume, écrite avec une élégante concision, ne vaut pas ses Essais de Philosophie y où 1 appliqua au scepticisme le scepticisme même, et où il trouve que si l'on peut douter de tout, le système qui reposerait sur le doute ne serait pas moins attaquable que es autres systèmes. Esprit lumineux et subtil, les quaités de l'imagination et de Tâme lui manquaient ; moins .avant que Robertson, moins candide que lui, son style )si plus net et plus rapide. Robertson, Ecossais conmic iume, voit bien les grandes masses, et sait descendre usqu'aux détails ; ses tableaux larges d'ailleurs, d'un x>loris pur, ont peu de vigueur.
Le docteur Lingard, auteur d'une histoire analytique le l'Angleterre, histoire assez mal écrite, toute favoralie au catholicisme, mais pleine d'utiles documents, à *enversé l'édifice bâti par Hume. Gibbon, plus éruditquc ^s deux historiens, doué d'un coup d'œil et d'une érulition vastes, a écrit avec poids, gravité, éclat, quelque- Ibis avec mauvais goût, un ouvrage éminent, dont la valeur est diminuée par son hostilité partiale contre le christianisme.
Une longue liste de versificateurs habiles, entre Icsluels Pope se rapproche du goût français, honore la littérature anglaise , mais ne réveille pas la poésie ,
éteijile ou assoupie depuis Milton. Le scepticisme du dix-huilième siècle fait régner la prose. Au commencernent du dix-neuvième siècle seulement, la muse germanique, la muse de la nature et de l'idéal reparail avecWordsworlh, Coleridge, Byron etCrabbe. C'est une renaissance.
Byron, né dans un temps de crise et de douleur pour les nations, est devenu le poète du Désespoir. Près de lui, un grand peintre de tableaux de genre, Walter Scott, a charmé l'Europe en jetant l'érudition dans le roman. C'est une belle et puissante littérature que celle dont le caprice a inspiré Sterne et Swift, donl la profondeur et l'énergie ont donné Godwin, Byron et Crabbe. Peintre de caractères et de portraits, Hogarth, Beynolds, Lawrence, Wilkie, tiennent une place honorable parmi' les peintres ; Ton peut remarquer que c'est encore l'analyse individuelle qui constitue le mérite saillant de ces artistes.
N'oublions pas, dans cet aperçu rapide, l'homme qui a exercé l'influence la plus prononcée sur l'Angleterre et l'Europe depuis 1650. La philosophie de Locke a modelé le système représentatif, machine d'opposition et de balancement entre les partis, lutte organisée de la démo- ■ cratie et de l'aristocratie. 11 a fait plus : d'accord avec Shaftesbury, son ami, il a créé la constitution républicaine de l'Amérique, vers laquelle semblent graviter maintenant toutes les constitutions européennes. L'influence de la Grande-Bretagne a été spécialement politique et positive. Elle a jeté dans le nouveau continent de l'Amérique septentrionale, en Franche et en Allemagne, les germes de cette liberté organisée, développement normal et définitif de l'ancienne indépendance teutoniquc.
INFLUENCES LITTÉRAIHES. 75
Jusqu'à la guerre de trente ans, rAliemagne, pays morcelé, sans nationalité et sans foyer de civilisation, souffrit en silence et prépara son avenir. Pendant cette guerre, une école de poètes religieux et lyriques, école timide encore, se forma en Allemagne; Opitz et Fleeming y occupent le premier rang. Elle devint française sous rinfluence de Frédéric. Ce n'est qu'avec Klopstock et Lessing que le génie germanique se montre puissant et prêt au combat. La Messiade de Klopstock, poème épique dans lequel l'inspiration de l'ode essaye de se prolonger et rencontre la monotonie, offre une création mystique, le caractère d'Abbadona, démon repentant, qui rachète un peu la vaporeuse langueur de l'ensemble. L'esprit le plus sagace de cette époque, polémiste incisif, et d'un style net et brillant, Lessing, remua et féconda tous les champs de la critique. Ce furent ses efforts et ceux de l'école suisse, à laquelle Bodmer et Breitinger appartiennent, ainsi que Haller, génie plus élevé, qui rappelèrent l'Allemagne à l'indépendance teutonique et lui proposèrent pour modèles les chefsd'œuvres de l'Angleterre. En vain Wieland essaya de fonder une école voltairienne ; c'est dans un poème où l'érudition et l'imagination teutoniques se confondent, poème étranger au génie français, Oberon, qu'il a montré le plus de talent.
Jacobi, écrivain d'une pureté et d'une noblesse peu communes, critique éclairé, philosophe élégant et élevé, se montrait alors près du Hollandais Hemsterhuis, platonicien plein de grâce et de suavité. En Suisse, Lavater, prédicateur ardent et pathétique, prosateur mystique, altérait ses qualités par l'exagération et l'emphase. Justus Mœser, le Montesquieu de l'Allemagne, investigateur du droit germanique, traçait d'un style
mâle et hautain le tableau inconnu et neuf des législations saxone et franque.
L'impulsion était donnée ; l'Allemagne revenait à son origine; calme, elle retrouvait sa vie spéciale. A ces essais succéda Goethe, génie d'impartialité et d'universalité, poète dont les chants lyriques sont répétés par le pâtre et le grand seigneur, depuis la mer Baltique jusqu'au Danube; d'une imagination facile et d'une expression pure ; le Jupiter panthéiste de la nouvelle Allemagne. Associé par la publication de Werther et de Gœtz de Berlichingen au mouvement anti-social de i 789, il revint ensuite sur ses pas et condamna sa propre révolte. Son caractère est de réunir et de balancer, par la force et la grâce du style, les influences opposées de toutes les écoles. Le fond de son génie, panthéiste et lyrique, accepte les émotions de la famille, celles de la galanterie et de la chevalerie, les chants du Nord et les hymnes mystiques de l'Orient. Il admet tout et comprend tout; seulement la vive passion et l'avenir de l'humanité manquent quelquefois à cette impartialité souveraine, à ce calme profond des statues antiques, suprême grandeur que les mouvements d'ici-bas intéressent sans la troubler.
Winckelmann, éloquent dans son Histoire des Arts^ Lichtenberg, esprit fin, vif et piquant, panthéiste systématique; le juif Mendelsohn; Hamann, génie énigma* tique, trivial en apparence, profond en réalité, ne de-^ vraient être cités qu'après Herder, critique d'une érudition vaste, qui savait tout comprendre, mais quelquefois tout confondre, et qui est resté, avec Lessing et Goethe, un des maîtres de la critique moderne. L'auteur de ïHistoire des Suisses, Jean de MuUer, emprunte aux historiens antiques les grands traits et les vives
couleurs de leurs palettes, et se les approprie, sans les
copier.
Les vrais représentants de la fantaisie allemande, Jean-Paul -Frédéric Richter et Hoffmann joignirent aux fictions de l'imagination orientale le rêve fantastique et vaporeux, né de l'imagination teutonique. Jamais les libres saillies de l'humeur érudite et mystique n'ont été portées plus loin que chez Jean-Paul, ni l'audacieuse investigation du monde fantastique, plus loin que chez Hoffmann.
Le drame allemand, né de l'étude des autres drames et tout esthétique, drame trop souvent privé de spontanéité naïve, a été agrandi par Schiller, d'un génie plus élevé et moins vaste que Gœthe, chef sublime des poètes idéalistes. Wemer, intelligence égarée, a voulu poiter sur le théâtre les rêveries de Swedenborg et des Illuminés, essai qui a produit des monstres.
L'érudition et la philosophie idéale ont constitué le développement spécial de l'intelligence en Allemagne, pays du système et de la généralisation. Les modernes poètes du nord, de la Suède, de la Norwége, du Danemark, sont sous l'influence de l'Allemagne. Parmi les poètes suédois et norwégiens, le danois Holberg mérite d'être remarqué, il n'est pas sans verve comique; ni Ev^ald, sans élévation tragique ; ni Œhlenschlœger sans grandeur.
Après avoir suivi l'impulsion de l'intelligence anglaise, il semble que l'Allemagne actuelle, vers le milieu du dix-neuvième siècle, soit vivement emportée vers l'organisation politique d'une société nouvelle.
g XIX.
Peuples méridionaux.
Quant aux peuples du midi de l'Europe, — que peut produire une société oisive? Le froid mortel qui la saisit pénètre les œuvres de Tart, et les frappe de mort. Il en est ainsi de l'Espagne, depuis Cervantes. Quelques hommes de talent, Quevedo, Gongora, Moreto y apparaissent ; celte civilisation est morte, cette muse n'a plus de chaleui vitale.
La poésie, le génie des affaires, le génie des arts, avaient tour à tour fait la grandeur de Tllalie. Pépinière féconde en publicistes et en diplomates, au quinzième et au seizième siècle ; admirable école de sculpture et de peinture à la même époque, l'Italie au seizième et au dixseptième siècle vit tarir sa vie poétique. Des prosateurs savants, quelquefois agréables, Gravina, Tiraboschi, Cesarotti, Bettinelli, occupèrent les cadres littéraires. Dans cette décadence on vit éclore le talent de Métastase, talent diffus, doux et harmonieux, dont l'idiome efféminé se prête merveilleusement aux caprices de la musique, et dont les tragédies, livrées aux confidentes et aux confidents, remplies des sentiments d'une galanterie fade, ne manquent pas d'intérêt pathétique. Après lui se dessina le génie raide et farouche d'Alfiéri, fils républicain du dix-huitième siècle, aussi monotone dans son âpreté que Métastase dans sa mollesse.
Quand les Italiens abandonnèrent au dix-septième siècle leur syntaxe et leur ancien lexique pour imiter les formes françaises, tout espoir de régénérer leur Ht-
térature fut perdu. Les petites académies régnèrent; Guarini avait demandé à la muse ses derniers sourires ; les grands artistes avaient cédé la place aux Carie Maratte et aux Piètre de Cortone. L'art mourait au milieu de mille docteurs, tous féconds en remèdes pour le sauver.
La musique, qui tient à la fois à l'âme et au corps, et qui établit le point de transition entre les sensations physiques et les émotions morales, survécut en Italie à la peinture et à la poésie. Elle s'adresse aux sentiments de l'âme en frappant la partie la plus délicate de l'organisation humaine. L'Italie, qui donna le signal du nouvel art musical, produisit Pergolèse, Scarlalti, Jomelli, Cimarosa, Paesiello. Cette supériorité ne s'effaça même pas dans la dernière décadence du génie italien. L'Allemagne, appliquant à la musique son érudition et sa sensibilité, ouvrit une nouvelle sphère de Tart. Pendant que le canon de Bonaparte grondait de ville en ville, une double école musicale se formait : celle de Rossini et celle de Beethoven: Tune leste, vive, féconde, voluptueuse, négligente ; l'autre prodigue d'érudition, bizarrement audacieuse dans ses combinaisons inattendues. L'un et l'autre accomplirent, aux deux pôles contraires, une immense révolution : l'un porta au plus haut degré l'éclat, la rapidité, la fougue, l'élan ; l'autre atteignit la profondeur de l'expression mystique. On peut reprocher à l'un l'excès de la verve; à l'autre, l'obscurité et la complication. Hommes de génie, qui n'ont laissé à leurs successeurs qu'un seul moyen de rajeunir et de ressusciter l'art; c'est de demander ce rajeunissement à la simplicité.
Coup d'œil général.
Au moment où nous écrivons, Tère sceptique, à laquelle appartiennent Bacon, Locke, Voltaire, Montesquieu, et qui, pour dernière création, a fait naître la république des États-Unis, continue son mouvement. Les peuples et les races recommencent sur un bien plus vaste espace, une fusion nouvelle; les langues même se mêlent et s'altèrent.
Si nous voulons analyser à fond le génie littéraire de chaque pays, il noUs faudra descendre dans les investigations de la philologie. Comment séparer la littérature d'un peuple de son idiome ? Le caractère de cette littérature a pour base première, pour élément fondamental, la formation mécanique du langage. La seule étude de cette formation est digne de la vie d'un homme. Instruments de la pensée, les idiomes se modèlent d'après ses besoins : chacun d'eux se développe selon la loi de sa création.
Dans la langue hébraïque, l'unité domine; tout s'y lie, tout s'y sous-entend ; l'aspiration gutturale est fréquente, et l'expression procède par figures elliptiques. Dans la langue hellénique, l'élément musical abonde, les voyelles sonores dominent, balancées par les consonnes qui les soutiennent. Le développement est vaste, fécor.d, souriant et grave. La langue romaine, plus serrée, plus vigoureuse, plus fournie de consonnes, est plus rustique dans sa marche . Les dialectes modernes émanés du latin, le français, l'espagnol, l'italien, se nuancent
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des couleurs nationales. La partie musicale, Télément vocal s'est multiplié jusqu'à Ténervement dans la langue de l'Italie; et telle fraction de cet idiome a poussé Vémasculation du langage jusqu'à le changer en babil enfantin ; à Venise on ne dit plus la coda, mais la coa, ni la madrcj mais la mae^ tant on a horreur de la consonne ! Les gutturales de l'Orient et leurs aspirations enthousiastes ont donné à l'espagnol un caractère religieux et puissant. Le français, dénué du retentissement espagnol et de la morbidesse italienne, s'est approprié la finale élégante et légère de Ye muet, demi-voyelle, vibration à peine sentie, d'une délicatesse presque imperceptible. Il a répudié l'inversion, banni ou modéré I*audace elliptique, et ramené tout son système aux formes simples et de bon sens qu'exige la causerie des gens du monde et la souplesse des rapports sociaux.
A côté de l'idiome teutonique, métamorphosé en haut allemand moderne, vous trouvez le bas-allemand, devenu le hollandais, le danois et le flamand ; auprès de l'anglo-saxon, modifié par le normand et devenu l'anglais actuel, vous rencontrez la langue des low-lands d'Ecosse, dialecte dorique, doux et pittoresque ; sur une ligne presque parallèle à Tespagnol, le portugais, plus suave, et joignant une rêverie d'extase à la richesse des sons gutturaux; enfin autour de l'idiome toscan, se groupent toutes les variétés de la langue italienne, dont chacune se vante d'une littérature spéciale, le bolonais, le padouan, le mantouan, le vénitien, le milanais.
Les résultatas actuels de la civilisation analytique, qui date du seizième siècle, unissent l'Europe entière par les liens d'une sociabilité commune ; c'est TEurope et ses idiomes qui régnent sur le globe. L'Orient est envahi, l'Asie est notre tributaire; des colonies européennes s'é-
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tablissent en Australie, dans l'Inde, en Afrique, et préparent de nouvelles littératures, — c'est-à-dire, de nouveaux développements de la pensée humaine, qui serviront, en ha prouvant, la suprême loi de Dieu, Téternel progrès de l'humanité.