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CHAPITRE VIII

l'antijudaïsme légal moderne

Le Judaïsme émancipé. — La situation des Juifs dans la société.

— L'usure et les affaires d'Alsace. — Napoléon et l'organisation administrative de la religion juive. — Le grand Sanhédrin. — Les lois restrictives et la libération progressive en France. — L'émancipation en Hollande. — L'émancipation en Italie et en Allemagne. — La réaction antinapoléonienne et les Juifs. — La renaissance de la législation antijuive. — Les mouvements populaires. — L'émancipation en Angleterre. — En Autriche.

— La Révolution de 1848 et les Juifs. — La fin de l'antijudaïsme légal en Occident. — L'antijudaïsme oriental. — Les Juifs en Roumanie. — Les Juifs russes. — Les persécutions. — Question sociale et question religieuse.

Le 27 septembre 179.1, .après des discussions antérieures à la suite desquelles toute décision sur l'émancipation des Juifs avait été ajournée, l'Assemblée constituante vota, sur la proposition de Duport et grâce à l'intervention de Regnault de Saint-Jeand'Angély, l'admission des Juifs au rang de citoyens actifs. Oe décret était préparé de longtemps, préparé

par l'œuvre de la commission réunie par Louis XVÎ et que présida Malesherbes, préparé parles écrits de Lessing et de Dohm, par ceux de Mirabeau et de Grégoire. Il était l'aboutissant logique des efforts tentés depuis quelques années par les Juifs et les philosophes; Men^elsohn, en Allemagne, en avait été le promoteur et le plus actif défenseur, et c'est à Berlin, dans les salons d'Henriette de Lemos, que Mirabeau puisa ses inspirations, auprès de Dohm.

Une certaine catégorie de Juifs s'était d'ailleurs émancipée déjà. En Allemagne, les Juifs de cour (Hofjuderi) avaient acquis des privilèges commerciaux; on leur délivrait même, contre argent, des titres de noblesse. En France, les Marranes portugais, revenus au judaïsme, jouissaient de grandes libertés, et, sous la direction' de leurs syndics, ils prospéraient à Bordeaux, fort indifférents, du reste, au, sort de leurs frères malheureux, mais très influents, puisque l'un d'eux, Gradis, faillit être nommé député aux Etats-Généraux. En Alsace même, quelques Israélites avaient obtenu d'importantes faveurs ; Cerf Berr, par exemple, fournisseur des armées de Louis XV, auquel le roi avait donné des lettres de naturalisation et le titre de marquis de Tombelaine.

Grâce à tous ces privilèges, il s'était formé une classe de Juifs riches, qui avait pris contact avec la société chrétienne, classe d'esprit ouvert et subtil, intelligente et raffinée, d'un intellectualisme extrême, ayant abandonné, comme beaucoup de chrétiens, la lettre de la religion ou même la foi, et n'ayant con-

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servé qu'un idéalisme mystique, qui se conciliait tant bien que mal avec un rationalisme libéral. C'est à Berlin surtout, ville jeune et centre d'un royaume qui naissait à la gloire, cité plus facile, moins traditionnelle, que s'opéra la fusion entre ce groupe de Juifs et cette élite que Lessing conduisait. Chez Henriette de Lemos, chez Rachel de Varnhagen, fréquentait la jeune Allemagne; le romantisme allemand achevait, chez ces Juives, de s'imprégner de spinozisme ; Schleiermacher et Humboldt s'y montraient, et l'on peut dire que si ce fut l'Assemblée constituante qui décréta l'émancipation des Juifs, c'est en Allemagne qu'elle fut préparée.

Toutefois, le nombre de ces Juifs propres à entrer dans les nations était extrêmement restreint, d'autant que la plupart finissaient — comme les filles de Mendelsohn, comme plus tard Bœrne et Heine — par se convertir, et n'existaient plus en tant qu'Israélites. Quant à la masse juive, elle se trouvait dans des conditions bien différentes.

Le décret de 1791 libérait tous ces parias d'une séculaire servitude; il rompait tous les liens dont les lois les avaient chargés ; il les arrachait aux ghettos de toute sorte où ils étaient emprisonnés; de bétail qu'ils étaient, il en faisait des hommes. Mais s'il pouvait ainsi les rendre à la liberté, s'il lui était possible d'abolir en un jour l'œuvre législative des siècles, il ne pouvait défaire leur œuvre morale, et il était surtout impuissant à briser les chaînes que les Juifs eux-mêmes s'étaient forgées. Les Juifs étaient éman-

cipés légalement, ils ne l'étaient pas moralement; ils gardaient leurs mœurs, leurs coutumes et leurs préjugés, préjugés que conservaient aussi leurs concitoyens des autres confessions. Ils étaient heureux d'échapper à leur abjection, mais ils regardaient autour d'eux avec défiance, et soupçonnaient même leurs libérateurs.

Pendant des siècles, ils avaient vu avec dégoût et terreur ce monde qui les rejetait; ils avaient souffert de lui, mais, plus encore, ils avaient craint de perdre à son contact leur personnalité et leur foi. Plus d'un vieux Juif dut, en 1791, regarder avec angoisse cette existence nouvelle qui s'ouvrait devant lui; je ne serais pas surpris même qu'il y en ait eu quelques-uns, aux yeux desquels la libération ait semblé un malheur, ou une abomination. Beaucoup de ces misérables chérissaient leur abaissement, leur claustration qui les tenait éloignés du péché et de la souillure, et l'effort du plus grand nombre tendit à rester soi-même au milieu des étrangers parmi lesquels on les jetait. C'est la partie éclairée, intelligente et réformatrice des Juifs, celle qui souffrait de sa situation inférieure et de l'avilissement de ses coreligionnaires, c'est celle-là qui travailla à l'émancipation, mais elle ne put pas non plus transformer brusquement ceux pour lesquels elle avait réclamé le droit d'être des créatures humaines.

Le moi judaïque n'étant pas changé par le décret émancipateur, la façon dont ce moi se manifestait ne fut pas changée davantage. Economiquement, les

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Juifs restèrent ce qu'ils étaient — je parle bien entendu de la majorité, — des improductif, c'est-à-dire des brocanteurs, des prêteurs d'argent, des usuriers, et ils ne purent pas être autre chose, étant données leurs habitudes, et les conditions dans lesquelles ils avaient vécu. Si nous négligeons une infime minorité d'entre eux, ils n'avaient pas d'autres aptitudes, et encore de nos jours une quantité considérable de Juifs se trouvent dans le même état; ces aptitudes, ils ne manquèrent pas de les appliquer, et ils en trouvèrent plus que jamais l'occasion pendant cette période de trouble et de désordre. En France ils profitèrent des événements, et les événements leur furent très favorables. Ils furent en Alsace, par exemple, les auxiliaires des paysans, à qui ils prêtèrent à gros intérêts les capitaux nécessaires à l'acquisition des biens nationaux. Avant la révolution ils étaient déjà dans cette province les usuriers naturels, ceux qui étaient chargés de la haine et du mépris (1); après la révolution, ces mêmes paysans qui jadis fabriquaient de fausses quittances (2) pour échapper aux griffes de leur créanciers, firent appel à eux. Grâce aux Juifs

(1) Il faut remarquer que, comme au moyen âge, les Juifs d'Alsace étaient les prête-nom et les intermédiaires d'usuriers chrétiens. (Voir Halphen : Recueil des lois et décrets concernant les Israélites, Paris, 1851, et la Pétition des Juifs établis en France adressée à l'Assemblée national' le 28 janvier 1790.)

(2) Sur les Juifs- d'Alsace avant et après la Révolution voir : Grégoire : Essai sur la Régénération des Juifs — Dohm : de la Réforme politique des Juifs — Paul Fauchille : La Question Juive en France sous le premier Empire (Paris, 1884)

alsaciens, la nouvelle propriété se constitua en Alsace, mais ils prétendirent en tirer profit, largement, usurairement. Les emprunteurs protestèrent; ils affrmèrent qu'ils étaient ruinés si on ne leur venait en aide, et en cela ils exagérèrent, car eux qui ne possédaient rien avant Quatre-vingt-neuf, avaient acquis dix-huit ans après pour 60 millions de domaines, sur lesquels ils devaient 9,500,000 francs aux Juifs. Cependant Napoléon les écouta et pendant un an, il suspendit l'exécution des jugements rendus au bénéfice des usuriers juifs du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et des provinces Rhénanes. Là ne se borna pas son œuvre. Dans les considérants du décret suspensif du 30 mai 1806, il montrait qu'il ne regardait pas les mesures répressives comme suffisantes, et qu'il fallait faire disparaître la source du mal.

« Ces circonstances, y disait-il, nous ont fait en même temps considérer combien il était urgent de ranimer, parmi ceux qui professent la religion juive dans les pays soumis à notre obéissance, les sentiments de morale civile qui, malheureusement, ont été amortis chez un trop grand nombre d'entre eux par l'état d'abaissement dans lequel ils ont trop longtemps langui, état qu'il n'entre point dans nos intentions de maintenir et de renouveler. »

Pour raviver ces sentiments, ou plutôt pour les faire naître, il voulut plier la religion juive à sa discipline, la hiérarchiser comme il avait hiérarchisé le reste de la nation, la conformer au plan général. Etant premier consul, il avait négligé de s'occuper

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du culte juif, il voulut réparer cet oubli et il convoqua une assemblée de Notables Juifs dont le rôle devait être de « délibérer sur les moyens d'améliorer la nation Juive et de répandre parmi ses membres le goût des arts et des métiers utiles », et d'organiser administrativement le Judaïsme. Un questionnaire fut distribué aux notables Juifs et après qu'il y eut été répondu, l'Empereur réunit un Grand Sanhédrin chargé de conférer aux réponses de la première assemblée une autorité religieuse. Le Sanhédrin déclara que la loi mosaïque contenait des dispositions religieuses obligatoires et des dispositions politiques, ces dernières concernaient le peuple d'Israël lorsqu'il était un peuple autonome, et elles avaient perdu leur valeur depuis que les Juifs étaient répandus parmi les nations; il défendit de faire, à l'avenir, distinction entre Juifs et chrétiens en ce qui concernait les prêts, et il interdit toute usure.

Ces déclarations montraient que les notables Juifs, appartenant pour la plupart à cette minorité dont j'ai parlé, savaient s'accommoder au nouvel état de choses, mais elles ne pouvaient en rien faire préjuger des dispositions de la masse. Là Napoléon se trompa; son amour de l'ordre, du règlement et delà loi, sa croyance à leur efficacité l'abusa. 11 s'imagina, sans doute, qu'un Sanhédrin était un concile, il n'en était rien. Les décisions du Sanhédrin n'avaient absolument que la valeur d'opinions personnelles, elles n'engageaient nullement les Juifs, elles n'avaient aucune autorité et il n'était pas de sano

tions pour les faire prévaloir. La seule œuvre de cette assemblée fut une œuvre administrative, celle de l'organisation des consistoires ; quant à l'œuvre morale, elle fut nulle, et les hommes qui avaient été réunis étaient incapables de changer des mœurs. Ils le savaient d'ailleurs fort bien, et ils ne purent qu'enregistrer des choses acquises ; ainsi abolirent-ils la polygamie, qui depuis des siècles n'était plus pratiquée. Pour croire qu'un synode a le pouvoir d'imposer l'amour du prochain, ou d'interdire l'usure qu'un état social facilite, il fallait la candeur de légiste de Napoléon. L'interdiction impériale faite aux Juifs de fournir des remplaçants pour leur service militaire, cela dans le but de les mieux pénétrer de la grandeur de leurs devoirs civiques, dut avoir la même influence que les prescriptions synodales (1). De même en fut-il du décret du 17 mars 1808 qui défendait aux Juifs de faire du commerce sans patente nominative délivrée par le préfet et de prendre hypothèque sans autorisation ; en outre, défense était faite aux Juifs de s'établir en Alsace et dans les pays rhénans, et aux Juifs alsaciens de venir dans d'autres départements sinon pour s'y adonner à l'agriculture (2). Ces décrets, rendus pour dix ans, ne rendirent pas un seul Juif agriculteur, et si quelques-uns devinrent chauvins, l'obligation où ils étaient de passer par l'armée n'y fut pour rien. Ce furent les dernières lois restrictives

(1) Halphen : Recueil des lois et décrets.

(2) Halphen : loc. cit.

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en France; l'assimilation légale s'acheva en 1830, lorsque Lafitte fit inscrire le culte Juif au budget. C'était l'écroulement définitif de l'état chrétien, bien que l'état laïque ne fût pas complètement constitué. En 1839 le dernier vestige des antiques séparations entre Juifs et chrétiens disparut avec l'abolition du serment More Judaico. L'assimilation morale ne fut pas aussi complète.

Mais nous n'avons parlé jusqu'à maintenant que de l'émancipation des Juifs français, il nous reste à voir l'influence qu'elle eut sur les Juifs d'Europe (1). En Hollande, dès 1796, au moment de la fondation de la République Batave, l'Assemblée nationale donna aux Juifs les droits de citoyen, et leur situation, réglementée plus tard par Louis Bonaparte, fut déterminée d'une façon définitive par Guillaume Ier en 1815. Il est vrai que depuis le seizième siècle, les

(\) Je ne parlerai pas dans ce livre des Juifs modernes des pays musulmans, des Juifs de Turquie, d'Asie Mineure, de Tripolitaine, de Perse. Il est bien évident que là l'inimitié a de tout autres causes que dans les pays chrétiens, et ce sont des principes, ou du moins des idées et des instincts tout différents qui guident les mahométans. L'antisémitisme, au sens contemporain du mot, n'existe dans aucun de ces pays, mais l'hostilité contre les Juifs y est cependant très grande, surtout l'hostilité populaire. Il faudrait, pour en déterminer les raisons, une étude spéciale que j'entreprendrai plus tard : dans cette étude je ferai rentrer les Juifs algériens et tunisiens, sans m'occuper bien entendu des griefs que peuvent avoir contre eux les antisémites français, griefs semblables à ceux que nous allons exposer ici, bien que quelquesuns, tels que le grief national, ne soient pas facilement soutenantes. Je m'occuperai seulement des rapports plus intéressants et des causes de haine entre Arabes et Juifs.

Juifs Hollandais jouissaient d'importants privilèges et d'une assez grande liberté : la Révolution ne fut que la cause déterminante de leur totale libération. En Italie et en Allemagne ce furent les armées de la République et de l'Empire qui apportèrent aux Juifs l'émancipation. Napoléon devint le héros et le dieu d'Israël, le libérateur attendu, celui dont la main puissante abattait les portes du ghetto. Il entra dans toutes les villes aux acclamations des Juifs — la façon dont Henri Heine Ta célébré nous en est un témoignage — qui sentaient bien que leur cause était liée au triomphe des aigles. Aussi, après la chute de Bonaparte, les Juifs furent-ils parmi les premiers qu'atteignit la réaction napoléonienne. Avec l'exaltation du patriotisme coïncida un retour à l'antijudaïsme. L'émancipation était une œuvre française, on la devait donc trouver mauvaise, elle était en outre une œuvre révolutionnaire, et on réagissait contre la révolution et les idées égalitaires. En même temps qu'on restauraitl'état chrétien, onenchassaitles Juifs. C'est en Allemagne surtout que l'antique conception religieuse de l'Etat revécut avec un éclat nouveau, c'est surtout aussi en Allemage que l'antiju\daïsme se manifesta plus vivement, mais la renaissance de la législation antijuive fut générale. En Italie on retourna à la législation de 1770; en Allemagne, le congrès de Vienne abolit toutes les dispositions impériales relatives aux Juifs, ne leur laissant que les droits octroyés par les gouvernements allemands légitimes. Les villes, les communes, à la

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