L ÀNTI JUDAÏSME LÉGAL MODERNE
suite des décisions du congrès, se montrèrent fort dures pour les Israélites. Lubeck et Brème les expulsèrent ; Francfort fit comme Rome, elle les enferma de nouveau dans leurs anciens quartiers (1). Aux mesures légales correspondirent naturellement des mouvements populaires. A cette heure où le patriotisme était fort excité, toute limitation des droits des étrangers était bien accueillie; or les Juifs étaient comme toujours les étrangers par excellence, ceux qui représentaient le mieux les étrangers nuisibles et aussi, vers 1820, c'est-à-dire au moment où cet état d'esprit atteignit son paroxysme, la foule, en maints endroits, se rua sur les Juifs et, si elle ne les massacra pas, elle les maltraita fortement.
Les trente années qui suivirent la disparition de Napoléon ne virent donc pas de grands progrès pour les Juifs. En Angleterre où cependant ils étaient assez libéralement traités en fait, ils étaient toujours considérés comme des dissidents, et soumis — comme les catholiques d'ailleurs — à certaines obligations. Ce n'est que petit à petit qu'ils virent se modifier leur condition, et l'histoire de leur émancipation est un épisode de la lutte entre la Chambre des Communes et celle des Lords. C'est seulement en 1860 qu'ils furent assimilés complètement aux autres citoyens anglais.
En Autriche, ils avaient été en partie émancipés
(i) Les Juifs à ce moment intentèrent un procès à la ville de Francfort pour contester la légalité des décisions de la ville. Ce procès fut l'occasion de violentes polémiques antijuives.
par l'édit de tolérance de Joseph II (1785), ils eurent à subir la même réaction; la révolution avait été trop funeste à la maison d'Autriche pour qu'elle en acceptât même cette presque égalité des Juifs, qu'avait voulue un souverain démocrate et philosophe. C'est en 1848 seulement, que les Israélites autrichiens devinrent des citoyens (1).
A la même époque, leur émancipation fut faite en Allemagne (2), en Grèce, en Suède, en Danemark. De nouveau, ils durent leur indépendance à l'esprit révolutionnaire qui une fois encore vint de France. Nous verrons du reste qu'ils ne furent pas étrangers
(1) La Constitution du 4 mars 1849 proclama l'égalité devant la loi. Mais cette Constitution ayant été abolie en 1851, une ordonnance du 29 juillet 1853 rétablit l'ancienne législation concernant les Juifs. Des tempéraments successifs y furent apportés et la Consiitution de 1867 rétablit définitivement l'égalité devant la loi, et libéra les Juifs.
En Hongrie, la loi émancipant les Juifs fut aussi votée, sur la présentation du gouvernement, par la Chambre des Députés en 1867. (Voir Wolf : Geschichte der Juden in Wien. Vienne, 1876, et Kaim : Ein Jarkundert der Judenemancipation. Leipzig, 1869.)
(2) La Constituante allemande vota le 20 mai 1848 l'égalité de tous les citoyens devant la loi. Le parlement de Francfort lit de même et le principe de cette égalité fut inscrit dans la constitution allemande de 1849. Toutefois bien des Etats conservèrent les restrictions contre les Juifs jusqu'à la loi de la Confédération du Nord du 3 juillet 1869, qui abolit toutes les « restrictions des droits civils et politiques encore existantes et basées sur la différence de religion ». (Voir là-dessus : Kaim, loc. cit., et YAllgmeine Zeitung des Judenthums aux années 1837, 1849, 1856, 1867, 1869). Après la guerre franco-allemande cette loi fut imposée aux États, comme la Bavière, qui ne l'avaient pas acceptée avant la Constitution de l'Empire.
l'antijudaïsme légal moderne
à ce grand mouvement qui agita toute i'Europe ; en certains pays, notamment en Allemagne, ils aidèrent à le préparer, et ils furent les défenseurs de la liberté. Ils furent aussi parmi les premiers à en bénéficier, car on peut dire qu'après 1848, l'antijudaïsme légal est fini en Occident; peu à peu les dernières entraves tombent, et les dernières restrictions sont abolies. En 1870, la chute du pouvoir temporel des papes fit disparaître le dernier ghetto occidental, et les Juifs purent être des citoyens même dans la ville de saint Pierre.
Dès lors, l'antijudaïsme se transforma, il devint purement littéraire, il ne fut plus qu'une opinion, et cette opinion n'eut plus son contrecoup sur les lois; mais avant d'examiner cet antisémitisme scripturaire du dix-neuvième siècle, antismitiséme qui jusqu'en 1870 coexista avec une réglementation restrictive, en certains pays, il nous faut parler des états chrétiens de l'Europe orientale où l'antijudaïsme est encore de nos jours légal et persécuteur, c'est-àdire de la Roumanie et de la Russie.
Les Juif établis en Roumanie (1), c'est-à-dire dans les pays moldo-valaques, depuis le quatorzième siècle, ne vinrent en masse qu'aux débuts de ce siècle, et par suite de l'émigration hongroise et russe, ils sont désormais au nombre de trois cent mille. Durant de fort longues années, ils vécu-
(1) Desjardins : Les Juifs de Moldavies (Paris, 1867) — Isidore Loeb : La situation des Israélites en Turquie, en Serbie et en Roumanie (Paris 1877).
rent tranquilles. Ils dépendaient naturellement des boyards qui avaient dans le pays la prépondérance, et ils leur affermaient la vente des spiritueux, dont ces seigneurs avaient le monopole. Comme ils étaient nécessaires aux nobles, comme collecteurs de taxes, agents fiscaux et intermédiaires de toutes sortes, ces derniers étaient plutôt portés à leur accorder des privilèges, et ils n'avaient à redouter que l'excès des superstitions ou des colères populaires. La persécution officielle contre les Juifs ne commença qu'en 1856, lorsque la Roumanie se donna un régime représentatif et qu'ainsi le pouvoir tomba aux mains de la classe bourgeoise. Le traité de Paris de. 1858, qui précéda l'union de la Modavie et de la Valachie, reconnaissait aux Moldo-Valaques, sans distinction de religion, la jouissance des droits civils. Malgré le texte formel du traité, les Juifs furent exclus des bénéfices de l'indigéuat, et le gouvernement roumain répondit aux représentations qui lui furent faites que les Juifs étaient des étrangers. Dès lors, les mesures restrictives s'aggravèrent. Les Israélites nepurent obtenir dégrades, on leur retira le droit de domicile permanent dans les campagnes, il leur fut défendu de posséder des immeubles — sauf dans les villes — ni des terres ou vignes. On leur interdit de prendre des domaines en ferme, de tenir des hôtels et des cabarets hors des cités, de débiter des alcools, d'avoir des domestiques chréiiens, de construire des synagogues nouvelles. Quelques-unes de ces décisions étaient prises arbitrairement par
l'aintijudaïsme légal moderne
certaines municipalités ; dans d'autres villages, au contraire, les Juifs étaient tolérés. Cet état de choses dura jusqu'en 1867. A cette époque, le ministre Jean Bratianio publia une circulaire dans laquelle il rappelait que les Juifs n'avaient pas le droit de demeurer dans les communes rurales, ni d'y affïermer des propriétés. A la suite de cette circulaire, des Juifs furent expulsés des villages qu'ils habitaient, on les condamna comme vagabonds et les expulsions se succédèrent jusqu'en 1877; elles étaient généralement provoquées par des émeutes à Bucharest, à Jassy, à Galatz, à Tecuciu, dans d'autres lieux encore, émeutes pendant lesquelles on profanait les cimetières et on brûlait les synagogues.
Quelles étaient, quelles sont encore les causes de cette législation spéciale, et de cette animosité des Roumains contre les Juifs? Elles ne sont pas uniquement religieuses et ce n'est point, malgré la persistance des ataviques préjugés, d'une guerre confessionnelle qu'il s'agit. Les Juifs roumains, au moment de la formation de la Roumanie surtout, formaient dans les pays moldo-valaques, des agglomérations complètement séparées du gros de la population (1). Ils portaient un costume spécial, habitaient dans des quartiers réservés, pour échapper aux souillures, et par-*
(1) Cet état ne s'est guère modifié depuis, et c'est une minorité de Juifs qui, par l'accès dans les universités et le développement intellectuel qui en est résulté, à pu échapper aux préjugés exclusivistes de la masse, qui est toujours plongée dans un abrutissement dont seule l'instruction antitalmudique pourrait la tirer.
laient un jargon judéo-allemand qui achevait de les distinguer. Ils vivaient sous la domination de leurs rabbins, talmudistes étroits, bornés, ignorants, dont ils recevaient dans des écoles juives, — les Heder — une éducation qui contribuait à perpétuer leur abaissement intellectuel et leur avilissement.
Ils furent les victimes de cet isolement, isolement qu'ils devaient au fanatisme des rabbanites qui les dirigeaient. Dans ce pays qui naissait, qui acquérait une nationalité, et tendait à l'unité, les passions patriotiques étaient singulièrement excitées. Il y eut un panroumanisme, comme un pangermanisme ou un panslavisme; on discuta sur la race roumaine, sur son intégrité, sur sa pureté, sur le danger qu'il y avait à la laisser adultérer. On fonda des associations pour résister à l'envahissement étranger, et surtout pour résister à l'envahissement juif. Les instituteurs, les professeurs d'université furent l'âme de ces sociétés ; ce sont eux qui furent, comme en Allemagne, les plus actifs antisémites. Ils considéraient les Juifs comme les agents et les apôtres du germanisme, et c'est pour les refouler, pour les contenir qu'ils furent les instigateurs de la législation restrictive, lis reprochaient aux Juifs de former un état dans l'état, ce qui était vrai, et, contradiction perpétuelle de l'antijudaïsme, ils légiféraient pour les maintenir dans cette situation qu'ils jugeaient dangereuse ; ils affirmaient que l'éducation judaïque déformait les cerveaux de ceux qui la recevaient, qu'elle les rendait inaptes à la vie sociale, ce qui était
l'antijudaïsme légal moderne
trop exact, et ils en venaient finalement à interdire à ces Juifs de recevoir l'instruction donnée aux chrétiens, instruction qui les aurait tirés de leur abjection.
Mais les universitaires ne furent pas les seuls antisémites en Roumanie, et à côté des causes patriotiques, il y eut des causes économiques. C'est avec l'avènement de la Bourgeoisie, je l'ai dit, que naquit l'antisémitisme, parce que cette classe bourgeoise, composée de commerçants et d'industriels, était en concurrence avec les Juifs qui manifestaient exclusivement leur activité par le commerce et l'industrie, quand ce n'était par l'usure. Cette bourgeoisie avait tout intérêt à faire voter des lois protectrices, lois qui n'étaient pas nominativement dirigées contre les Juifs, mais contre les étrangers, et qui avaient principalement pour but de mettre des entraves à l'expansion de rivaux redoutables ; elle y arriva en fomentant habilement des émeutes qui permirent à ses représentants au Parlement de proposer des réglementations nouvelles. Aussi peut-on ramener ces diverses causes d'antisémitisme à une seule : le protectionnisme national, et ce protectionnisme est fort habile, car, en même temps qu'il refuse tous droits civiques aux Juifs en les considérant comme étrangers, il les astreint au service militaire, ce qui est encore contradictoire, car nul, s'il n'est citoyen, ne peut faire partie d'une armée nationale (1).
(1) Je crois que c'est une vérité qu'admettrait le plus absurde
Plus dure encore, plus pénible qu'en Roumanie est la situation des Juifs en Russie. Leur histoire dans ce pays, où ils vinrent dès le troisième siècle avant Jésus-Christ, fondant des colonies en Crimée, fut celle des Juifs de toute l'Europe. Au douzième siècle ils furent expulsés et jamais on ne les rappela. Cependant, la Russie compte aujourd'hui quatre millions et demi de Juifs, et l'on ne peut dire que ces Juifs sont venus l'envahir, comme l'affirment les antisémites, puisque la Russie les a conquis en s'emparant en 1769 de la Russie Blanche, puis des provinces polonaises et de la Crimée, qui contenaient un nombre considérable d'Israélites. Au moment de cette conquête, il ne pouvait être question d'appliquer l'ukase de 1742 qui de nouveau avait chassé les Juifs. D'une part, le refoulement de quelques millions d'individus dans les états circonvoisins n'eût pas été chose aisée ; de l'autre, le commerce, l'industrie et surtout le fisc se fussent fort mal trouvés de cette expulsion en masse. Catherine II accorda alors aux Juifs les mêmes droits qu'à ses sujets russes, mais les ukases sénatoriaux de 1786, 1791 et 1794 restreignirent ces privilèges et cantonnèrent les Israélites dans la Russie Blanche et la Crimée — qui constituèrent dès lors le territoire juif — et dans la Pologne, Il ne leur était permis de sortir de ce ghetto territorial qu'en certains cas et à certaines conditions.
même des chauvins — qu'il soit turc, bulgare, russe, allemand, anglais ou même français.
l'antijudaïsme légal moderne
Tout l'antisémitisme moderne en Russie, antisémitisme qui est surtout un antisémitisme officiel, % consiste à empêcher les Juifs de se soustraire aux ukases sénatoriaux dont nous venons de parler. La Russie s'est résignée à ses Juifs, mais elle a voulu les laisser là où elle les avait pris. Cependant il y a eu pour les Israélites des alternatives heureuses, ou moins malheureuses. Alexandre Ier les autorisa en 1808 à habiter les domaines de la couronne, à condition d'y être agriculteurs; Nicolas leur permit de voyager pour les besoins de leur commerce, ils purent fréquenter les universités et sous Alexandre II leur position s'améliora encore (1).
Après la mort d'Alexandre II, la réaction autoritaire fut effroyable en Russie : à la bombe des nihilistes répondit un abominable réveil de l'absolutisme. On surexcita l'esprit national et orthodoxe, on attribua le mouvement libéral et révolutionnaire aux influences étrangères et, pour détourner le peuple de la propagande nihiliste, on le jeta sur les Juifs; de là les massacres de 1881 et 82, pendant lesquels la foule incendiait les maisons israélites, pillait et
1) N. de Gradovski : La situation légale des Israélites en Russie (Paris 189 1 ) . — Tikhomirov : La Russie politique et sociale (Paris, 1888). — Les Juifs de Russie (Paris, 1891). — Prince DemidoffSan-Donato : La question juive en Ihissie (Bruxelles. 1884). — Anatole Leroy-Beaulieu : L'Empire des Tzars et les Russes. (Paris, 1831-82-89.) — W.eber et Kempster : La situation des Juifs en Russie (Résumé du rapport adressé au gouvernement des Etats- Unis, par ses délégués). — Léo Errera : Les juifs /fasses (Bruxelles, 1893). — Harold Frédéric : The New Exodus (1892).
tuait les Juifs en disant : « Notre petit père le Tzar ^ le veut. »
Après ces émeutes le général Ignatief promulga les lois de mai 1882. Ces lois portaient : « lo A titre de mesure temporaire et jusqu'à la revision générale des lois qui règlent la situation des Israélites, défense est faite aux Israélites de s'établir à l'avenir en dehors des villes et des bourgades. Exception est faite en faveur des colonies israélites déjà existantes où les Israélites s'occupent d'agriculture.
» 1° Jusqu'à nouvel ordre il ne sera pas donné suite aux contrats faits au nom d'un Israélite et qui auraient pour objet l'achat, l'hypothèque ou la location d'immeubles ruraux, situés en dehors des villes et des bourgades. Est nul également le mandat donné à un Israélite d'administrer des biens de la nature cidessus indiquée ou d'en disposer.
» 3° Défense est faite aux Israélites de se livrer au commerce les dimanches et jours fériés de la religion chrétienne; les lois qui obligent les chrétiens à fermer leurs maisons de commerce pendant ces jours-là seront appliqués aux maisons de commerce des Israélites.
» 4° Les mesures ci-dessus ne sont applicables qu'aux gouvernements qui se trouvent dans l'étendue du territoire juif. »
A titre de mesure temporaire, ces'lois étaient données. Aussi, en 1883, une commission se réunit, sous la présidence du comte Pahlen, pour régler définitivement la question juive. Cette commission con-
l'^ntijudaïsme légal moderne
clut dans un sens fort libéral : elle demandait à ce que certains droits civils fussent accordés aux Juifs. Grâce à l'influence de M. Pobedonostsef, procureur du Saint-Synode, le rapport de la commission Pahlen resta lettre morte et les lois de mai furent appliquées. Depuis ce moment, et surtout à partir de 1890, les persécutions ont redoublé. On a restreint le Territoire en défendant aux Juifs l'entrée de certaines places fortes, et en créant une zone frontière que les Juifs ne peuvent habiter; on a abrogé l'ukase de 1865 par lequel Alexandre II autorisait les artisans « habiles » à élire domicile dans tout l'empire. Ainsi a-t-on refoulé dans les villes du territoire environ trois millions de Juifs, tandis qu'un million est répandu en Pologne et 590,000 privilégiés, commerçants de premier guilde, financiers et étudiants par toute la Russie.
Dans les villes du Territoire, les Juifs sont en majorité, et leurs conditions d'existence sont effroyables. Entassés dans des demeures malsaines, où ils vivent en la pire des pauvretés, ravagés par une misère auprès de laquelle la misère que l'on trouve à Paris, à Berlin et à Londres est de la prospérité; réduits au chômage pendant une partie de l'année, ne trouvant du travail pendant l'autre partie qu'à la condition de se contenter de salaires dérisoires, salaires dont le taux s'est tellement abaissé qu'il est tombé à 0,40 et 0,50 par jour ; se multipliant sans cesse à cause de leur dénûment même, ces malheureux agonisent lentement et sont voués à tous les choléras, à tous les
typhus, à toutes les pestes. De jour en jour leur état s'aggrave, leur détresse augmente, ils s'écrasent dans ces cités comme un bétail trop pressé dans des étables trop étroites, et nul espoir de délivrance ne luit pour eux ; ils n'ont le choix qu'entre trois alternatives : se convertir, émigrer ou mourir. C'est ce qu'avait prévu M. Pobedonostsef, le procureur du Saint-Synode, lorsqu'il exigeait l'application des lois d'Ignatief.
Outre ce refoulement systématique, d'autres mesures ont été prises contre les Juifs. On leur interdit certains emplois et certaines professions ; on chasse des hôpitaux ceux qui y sont comme infirmiers, on congédie ceux qui sont employés dans les compagnies de chemins de fer et les compagnies de navigation; on limite le nombre de ceux qui ont le droit d'entrer dans les universités, les écoles supérieures et les gymnases; on les empêche d'être avocats, avoués, médecins, ingénieurs, ou tout au moins, on ne les autorise à embrasser ces professions que fort rarement; on leur ferme leurs propres écoles, on ne les admet même pas dans les hôpitaux; on les accable d'impôts spéciaux, sur leurs loyers, sur leurs héritages, sur la viande qu'ils tuent, sur les bougies qu'ils allument le vendredi soir, sur les calottes dont ils se couvrent la tête pendant les cérémonies religieuses, même privées.
A côté de ces taxes officiel les, décrétées par le gouvernement, ils subissent l'exploitation de l'administration et de la police russe, les plus corrompues,
l'antuudaïsme légal moderne
les plus vénales, les plus abjectes de l'Europe. La moitié des ressources de la classe moyenne juive, disant MM. WeberetKempster et M. Harold Frédéric (1) passent à la police. Tout Juif d'une condition aisée est victime d'un chantage perpétuel. Quant à ceux-là (la majorité) qui sont trop misérables pour pouvoir payer, ils sont soumis aux plus odieux, aux plus inhumains traitements, obligés de se plier à tous les caprices des policiers brutaux qui les régentent et les martyrisent, comme ils martyrisent d'ailleurs les nihilistes et les suspects de libéralisme que l'horrible autocratie tzarienne remet à leur autorité (2).
Pourquoi ces traitements, cette persécution abominable ? Parce que, répondent les antisémites, ces quatre millions et demi de juifs exploitent les quatrevingt-dix millions de Russes. Comment les exploitentils ? Par l'usure. Or les neuf dixièmes des juifs russes ne possèdent rieD, il y a à peine en Russie dix à quinze mille juifs qui soient détenteurs de capitaux. Sur ces dix à quinze mille, les uns sont commerçants, les autres financiers, et assurément pratiquent l'agio sinon l'usure; enfin une minorité infime habitait jadis les villages et prêtait aux paysans. On a bien chassé ces derniers des campagnes, mais on a
(1) Loc. cit.
(2) La situation des juifs en Russie vis à vis du peuple est absolument la même qu'au moyen âge. Le paysan et l'ouvrier russes sont, à peu .de chose près, aussi misérables que les juifs. Ils sont, eux aussi, soumis aux vexations et à l'arbitraire, mais cependant ils ne sont pas persécutés et ils ont, jusqu'à un certain point., la faculté de se mouvoir.
laissé fort tranquilles les commerçants, les financiers et en général tous ceux qui, étant riches, peuvent payer des privilèges. Donc si on désirait viser les exploiteurs on s'est trompé, car on a surtout frappé les artisans et les misérables. A-t-on au moins obtenu une amélioration dans la situation des paysans ? Non. Le paysan russe, accablé d'impôts depuis sa libération, exploité par le fisc et parles agents du gouvernement, est la proie fatale des usuriers. Le Juif a été remplacé partout par le Koulak (le paysan prêteur) qui sévissait déjà dans tous les villages de Russie où n'étaient pas les Juifs — c'est-à-dire la majorité des villages russes. Or, on n'a pris aucune mesure contre les Koulaks. L'expulsion des juifs n'a donc pas pour cause la défense des paysans. Ils excitent aussi à l'ivrognerie, assure-t-on. Or, disait Katkoff, peu suspect puisqu'il était antisémite, l'alcoolisme est plus répandu dans le centre et le nord de la Russie, endroits où il n'y a que peu de Juifs, que dans le sud-ouest où ils exercent la profession de cabaretier. C'est fort naturel ; l'alcool, qui est déjà une nécessité pour les miséreux dont la nutrition est insuffisante, est plus nécessaire encore dans les pays froids. Les Juifs ne seraient pas cabaretiers, qu'ils seraient remplacés par d'autres, et d'ailleurs l'expulsion des Juifs n'est pas une lutte contre l'alcoolisme, puisqu'on n'a pris aucune mesure contre les débitants chrétiens plus nombreux que les débitants israélites.
Des fraudes que l'on reproche aux négociants juifs riches nous ne pouvons nous occuper, puisque préci-
l'antijudaïsme légal moderne
sèment ces négociants occupent une situation privilégiées ; quant aux procédés déloyaux d'une partie de la masse misérable, ceux qui la composent sont dans une condition telle que « s'ils ne pillaient pas, la nourriture leur manquerait » (1), et ils se trouvent ainsi dans le même état qu'un grand nombre de Russes orthodoxes que l'état social et économique de la Russie pousse à être peu scrupuleux pour pouvoir vivre (2).
Quelles sont donc les véritables causes de l'antisémitisme? Elles sont politiques et religieuses. L'antisémitisme n'est nullement un mouvement populaire en Russie : il est purement officiel. Le peuple russe, accablé de misère, écrasé d'impôts, courbé sous la plus atroce des tyrannies, aigri par les violences administratives et l'arbitraire gouvernemental, chargé de souffrances et d'humiliations, est dans une situation intolérable. Résigné en général, il est capable de colères ; ses séditions, ses révoltes sont à redouter ; les émeutes antisémitiques sont propres à détourner les fureurs populaires, c'est pour cela que le gouvernement les a encouragées et souvent provoquées. Quant aux paysans ou aux ouvriers, ils se ruaient sur les Juifs parce que, disaient-ils, le « Juif et le noble se valent, seulement il est plus
(1) Tikhomirov : loc cit :
(2) Une grande partie de ces griefs sont plus fondés en ce qui regarde les Juifs de Pologne, et pourtant les . Juifs en Pologne ne sont pas refoulés dans les villes comme le sont les Juifs du Territoire.
i/aktisétimisme
facile de battre le Juif » (1). Ainsi s'explique le pillage des riches commerçants, des opulents prêteurs juifs, parfois aussi, par ricochet, des misérables ouvriers israélites, et cela est assez poignant de voir ces déshérités se ruer les uns sur les autres au lieu de s'unir contre le tzarisme oppresseur.
La possibilité de l'union de ces deux misères est peut-être pressentie par ceux qui ont intérêt à engendrer et à perpétuer leur antagonisme et qui ont vu en effet, durant les troubles de 1881 et de 1882, les révoltés saccager et brûler bien des maisons chrétiennes. Après la mort dVJexandre II, il devint urgent d'effacer de la mémoire des moujiks et des prolétaires le souvenir des tentatives libératrices des nihilistes. La révolution fut plus que jamais l'hydre et le dragon épouvantable contre lequel il fallait protéger la Russie sainte. On pensa y arriver par un retour aux idées orthodoxes. Tout le mal, disaiton, vient de l'étranger, de l'hérétique, de celui qui souille le sol sacré. C'était la théorie d'Ignatieff, c'est celle de Pobedonostsef et du Saint-Synode, celle sans doute de ce malheureux Alexandre III que la peur affole et que Pobedonostsef guide comme un enfant à l'esprit débile. On se précipita contre les Juifs, de même qu'on prit des mesures contre les Allemands, contre les catholiques, contre les luthériens, contre tous ceux qui n'étaient pas de race slave ou n'appartenaient pas à Portho-
(1.) Tikhomirov : loc cit i
l'antijudaïsme légal moderne
doxie grecque (1). Toutefois la persécution fut plus active contre les Juifs, car on n'avait pas à garder visà-vis d'eux les ménagements diplomatiques auxquels on était tenu vis à vis des catholiques, des luthériens ou des Allemands. On eut massacré les catholiques russes, l'Europe entière se fût levée; on put impunément tuer des Juifs. D'ailleurs, et pour les mêmes raisons que les Juifs roumains, les Juifs russes se distinguent du reste de la population par leurs mœurs, leurs coutumes et leur éducation — sauf la minorité éclairée, très intelligente, des jeunes Juifs qui se précipitaient dans les universités avant que les portes ne leur en fussent fermées. — Ils ont une organisation intérieure, celle du Kahal, qui leur donne une sorte d'autonomie, et il est plus facile de les dénoncer comme un danger, au grand profit des institutions établies et aussi des capitalistes orthodoxes qui échappent ainsi aux colères populaires dont l'explosion est toujours à redouter.
On a souvent nié que l'antisémitisme officiel eut une origine religieuse; cela n'est cependant pas niable, et les Russes feraient encore bon marché peut-être du panslavisme, pour arriver à l'unité religieuse, unité qui leur paraît — du moins à quelques uns — indispensable pour avoir l'unité de l'Etat. La
(l) C'est ce qu'il y a de fort étrange dans l'approbation que quelques antisémites religieux en France et en Allemagne donnent — par chauvinisme, ou par passion — aux actes du gouvernement du Tzar. En approuvant les persécutions tzariennes contre les Juifs, ils approuvent implicitement celles contre les catholiques ou les luthériens qui leur sont si chers.
question nationale et la question religieuse ne font qu'une en Russie, le tzar étant à la fois chef temporel et chef spirituel, César et Pape ; mais on donne plus d'importance à la foi qu'à la race, et la preuve c'est que tout Juif qui consent à se convertir n'est point expulsé. Au contraire, on encourage le Juif à venir à l'orthodoxie. Tout enfant israélite, dès quatorze ans, peut abjurer contre le gré de ses parents ; un converti marié se trouve dégagé des liens qui l'unissent à sa femme et à ses enfants, une convertie rompt par le fait de sa conversion les engagements matrimoniaux, mais les conjoints non convertis sont toujours considérés comme mariés. Enfin les convertis adultes reçoivent, lors de leur abjuration, une somme de quinze à trente roubles, et les convertis enfants une somme de sept à quinze roubles. Pour engager encoreles Juifs à venir à la religion grecque, on supprime les écoles rabbiniques; on restreint le nombre des synagogues — la synagogue de Moscou fut fermée en 1892 comme chose indécente; — on défend même aux Juifs de se réunir pour prier. Que deviennent dès lors les griefs des antisémistes contre les Juifs puisqu'ils consentent à garder chez eux ces juifs devenus chrétiens, en sachant parfaitement que le christianisme ne fera pas renoncer à leur rôle social ceux d'entre eux qui ne sont pas artisans, mais intermédiaires et capitalistes (1).
(1) Je n'ai pu qu'indiquer à grands traits l'antisémitisme roumain et l'antisémitisme russe. Il faudrait, pour les étudier complètement, plus que ces quelques pages, dans lesquelles il m'a été
l'antuudaïsme légal moderne 221
Ainsi, dans cette Europe orientale, où l'état actuel des Juifs nous représente assez bien quelle fut leur condition dans le moyen âge, nous pouvons dire que les causes d'antisémitisme sont de deux sortes : causes sociales, et causes religieuses unies à des causes patriotiques. Il nous faut maintenant voir quelles sont les raisons qui entretiennent l'antisémitisme dans les pays où de légal il est devenu scripturaire, et, avant, tout examiner cette transformation et les manifestations auxquelles elle a donné lieu.
impossible de donner un tableau social de la Roumanie et de la Russie, et d'exposer la situation morale, psychologique, ethnologique et économique des Juifs de ces pays.