‹ L'apaisement de la PologneChapitre 1 sur 73 · GOMMENT SE FORME UNE CONVICTION · texte numérisé non relu

GOMMENT SE FORME UNE CONVICTION

15 mai 1863.

La Pologne a été partagée sans avoir été conquise.

Ainsi s expliquent l'inépuisable vigueur avec laquelle elle se débat contre les ravisseurs de sa nationaUté, et les profondes sympathies , qu'excite rhéroïsme de sa résistance patriotique.

Encore douloureusement émue par les scènes déchi^ rantes dont les églises de Varsovie furent le théâtre en 1861 et 1862, FEurope a été indignée le jour où elle a appris, par toutes les voies de la publicité, comment s'était opéré à Varsovie, dans la nuit du 14 au 15 janvier 1863, sous le nom menteur et sous la forme hypocrite de loi de recrutement, l'enlèvement des habitants que le gouvernement y considérait comme suspects.

Sur la proposition du grand-duc Constantin,' lieutenant général du royaume de Pologne, le tirage au sort établi, en 1859, par l'empereur Alexandre II avait été

arbitrairement écarté pour fafrë place au retour de Tancien mode qui, sous l'empereur l'jicolas, consistait dans la désignation nominative des individus appelés en Pologne à servir, pendant quinze ans, dans les rangs d'une armée dont ils ne parlent pas la langue, où la peine du knout et des verges est en vigueur, à des distances incommensurables de leur famille, dont ils ne recevront plus de nouvelles, de leur ville ou de leur village que, selon toute probabilité, ils ne reverront pas. Cette désignation, conçue et combinée de façon à faire retomber sur les villes presque tout le poids de la conscription et à enlever du pays la partie la plus énergique et la plus éclairée de la population, avait été faite par des commissaires spéciaux choisis et nommés par le conseil d'administration. Afin de laisser plus de marge à l'arbitraire, le montant total du contingent n'avait pas même été fixé. ^•

Le 14 janvier 1863, à onze heures du soir, les places et les principales rues de Varsovie avaient été occupées militairement. Les régiments de la garde, récemment arrivés, avaient été répartis dans les divers quartiers sous la direction de la police ; en même temps de fortes patrouilles de cavalerie s étaient mises à parcourir la ville. Des agents de police, suivis de cinq ou six soldats la baïonnette au bout du fusil, étaient entrés dans les maisons avec des listes préparées à Tavance, avaient arrêté tous ceux dont les noms y étaient inscrits et les avaient conduits d'abord à l'hôtel de ville ; puis là, formés en colonnes de vingt à vingt-cinq, ils avaient été

transférés, les mains liées, comme des malfaitem*8, à la citadelle, entourée, assiégée par la foule désolée de malheureuses femmes en pleurs auxquelles on venait d'arracher impitoyablement leurs fils, leurs frères, leurs maris.

Quatre jours après cet enlèvement indigne d'un gouvernement fort, d'un gouvernement régulier, ayant le respect de lui-même devant la civilisation et devant l'histoire, paraissait, le 19 janvier, dans le journal officiel de Varsovie un long article oit l'on lisait ce qui suit : « Jamais^ depuis trente ans, le recrutement ne D s'était opéré avec tant d'aisance et de facilité I Les » conscrits déposés dans la citadelle étaient pleins » d'allégresse ; ils témoignaient de leur joie d'entrer » dans cette école d'ordre qui est l'armée, et d'y re- » prendre une vie active et sérieuse après des années » passées dans le dérèglement de rêves pernicieux. . . n

Pourquoi cet impudent mensonge?

Était-ce pour tromper l'empereur Alexandre?

Était-ce pour tromper l'Europe ?

Quel qu'en ait été le mobile, ce mensonge est une flétrissure qui jamais ne s'effacera. Il a ôté pour longtemps aux affirmations de la Russie, fussent-elles vraies, tout crédit. Désormais, quoi qu'elle dise, quoi qu'elle écrive, on ne la croira plus cpie sur preuves. Juste châtiment d'une inexcusable imposture !

Ne jamais mentir devrait être le point d'honneur d'un gouvernement.

Outragée, provoquée par ce mensonge, la Pologne

n'avait cpi'iine façon de protester : c'était de se soulever, au risque d'être écrasée ! C'est ce qu'elle a fait.

Depuis le 15 janvier, c'est-à-dire depuis quatre mois, la Pologne, avec une poignée d'hommes, tient en échec la Russie avec toute son armée.

La force de la Russie, cette force devant laquelle, de 181 5 à 1855, avait tremblé l'Europe, ne serait-elle donc aussi qu'un mensonge?

Tout acte de violence, sous quelque prétexte qu'il se déguise, qu'il prenne le nom gouvernemental d'ordre social ébranlé ou le nom révolutionnaire de salut public mis en péril, m'indigne et m'exaspère. En lisant avec la plus ardente sympathie les bulletins de l'insurrection polonaise gagnant chaque jour du terrain, mon premier mouvement, et je croyais que c'était le bon, fut de demander la séparation entre la Pologne et la Russie. Je cherchai, pour demander cette séparation, la forme d'article qui serait la plus saisissante ; il me parut que ce serait celle d'une lettre adressée à S. M. l'empereur Alexandre II. De là ma lettre qu'on lira plus loin.

Comment de cette idée : « Séparation entre la Russie et la Pologne » suis-je arrivé à l'idée opposée: « Absorption de la Pologne dans la Russie, Vune et Vautre également libres » ? J'y suis arrivé par l'examen et l'étude provoqués par la discussion. On verra comment et par quels degrés. C'est principalement M. le vicomte de La Guéronnière, mon éminent contradicteur dans le journal la France, qui m'y a amené par la faiblesse de ses arguments à l'appui de l'opinion qu'il a résumée dans ce mot

élastique * « L'autonomie delà Pologne. » Certes, s'il en eût existé de meilleurs, doué de la rare habileté d'écrivain qu'il possède, M. de La Guéronnière les eût trouvés. Puisqu'il ne les a pas trouvés, j'en ai conclu qu'ils n existaient pas.

Cette conclusion, je ne l'ai pas adoptée paresseusement; avant de m'y arrêter, j'ai laborieusement compulsé et attentivement lu tout ce qui a été publié en faveur de la Pologne et de son indépendance, de sa séparation partielle ou entière. Plus j'ai lu et consulté d'ouvrages et de documents où cette indépendance et cette séparation étaient demandées, et moins j'y ai cru. Plus je faisais de recherches et de travaux pour affermir ma conviction, et plus je la sentais s'^f^ililir et enfin s'oïaûûuir. Je n'ai abandonné l'idée de l'indépendance et de la séparation de la Pologne, qui d'abord m'était apparue comme la plus simple, qu'après avoir reconnu, non sans regrets, qu'elle était irréalisable, et que, fûtelle réalisable, elle ne serait point désirable, car elle n'atteindrait pas le but que la diplomatie se propose quand elle demande que «laPologne soitplacée dans les conditions d'une paix durable. »

Tout lecteur de bonne foi, je n'en doute pas, arrivera à la même conclusion que moi , s'il veut bien me suivre.

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