LA POLOGNE DE
L'article 1®' de l'acte du Congrès de Vienne du 9 juin 1815 est conçu en ces termes :
ARTICLE PREMIER. Le duché de Varsovie, à Texception des provinces et districts dont il a été autrement disposé dans les articles suivants, est réuni à l'empire de Russie. Il y sera lié irrévocablement par sa constitution, pour être possédé par S. M. Tempereur de toutes les Russies, ses héritiers et successeurs, à perpétuité. Sa Majesté Impériale se réserve de donner à cet Etat, JOUISSANT d'une administration distincte, l'extension intérieure qu'elle jugera convenable. Elle prendra avec ses autres titres celui de czar, roi de Pologne, conformément au protocole usité et consacré pour les titres attachés à ses autres possessions.
Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de TAutriche et de la Prusse, obtiendront une représentation et des institutions nationales, réglées d'après le mode d'existence politique que chacun des gouvernements auxquels ils appartiennent jugera utile et convenable de leur accorder.
Voici comment cet article était jugé par lord Heytes-
bury, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg, écrivant à lord Palmerston, ministre des affaires étrangères:
Lôrd Heytesbury à lord Palmerston,
« Saint-Pétersbourg, 1" octobre 1831.
» Les stipulations du traité de Vienne sont d'une nature si vague et si générale, qu'un changement complet et radical pourrait être apporté à la condition polilique de la Pologne sans qu'aucune de ces stipulations eût été violée.
» Dans la quantité de documents relatifs aux négociations de Vienne que Votre Seigneurie m'a fournis, je trouve en effet beaucoup de discussions sur d'autres points, mais aucun engagement positif pris à l'égard du royaume de Pologne au delà de l'octroi d'une Constitution qui le lierait à l'empire de Russie, et du maintien de son administration séparée.
» Le maintien d'une administration séparée est facile à comprendre ; il ne peut se présenter aucun doute à cet égard ; dans ce cas, une remontrance deviendrait nécessaire. Mais une Constitution dont les formes particulières ne sont spécifiées nulle part, c'est une expression de la signification la plus vague. Le mot lui-même ne signifie pas nécessairement même une forme représentative de gouvernement, quoiqu'on ait voulu dire représentation, si l'on en juge par l'introduction de ce terme dans le dernier paragraphe de l'article qui se rapporte plus particulièrement aux provinces polonaises non comprises dans le royaume. Mais le seul mot Constitution signifie tout ou rien. Il demande d'être défini pour être compris.
» On m'a toujours assuré que les stipulations du traité de Vienne seraient strictement observées ; mais cette assurance se réduit à peu de chose ou à rien^ car les stipulations elles-mêmes se réduisent à peu de chose et à rien ; cependant, je ne suis pas autorisé à demander davantage, surtout avec mes instructions actuelles. »
Le retour pur et simple aux stipulations de cet arti* cle 1 •' de l'acte du Congrès de Vienne du 9 juin 1 81 5 est
ce que M. le vicomte Arthur de La Guéronnière, sénateur, a décoré du nom d' autonomie de la Pologne, dans le discours qu'il a prononcé au Sénat le 18 mars 4 863 et dans les articles qui ont paru dans le journal la France, publié sous ses inspirations.
Cette autonomie est-elle possible ?
Est-elle probable?
Serait-elle durable ?
C'est ce qu'il importe d'étudier et d'approfondir avant que le cabinet français s'engage plus avant, sans possibilité de retour, dans une intervention diplomatique qui l'entraînerait irrésistiblement par la déclivité dans une intervention armée, et le ferait tomber de Gharybde en Scylla, de La Guéronnière en Guéroult.
L'autonomie de la Pologne est-elle possible ?
Oui certes, elle est possible de deux façons : premièrement, par la guerre, la France arrachant, en 1863, la Pologne à la domination de la Russie, comme elle a arraché, en 1859, la Lombardie à la dominajlion a^. l'Autriche; deuxièmement, par l'initiative de l'empereur Alexandre, reconnaissant de lui-même (1) que la Polo-
[\) a C'est le fond de ma pensée : Si l'empereur doit opérer une amélioration à Tégard de la Pologne, il faut que cette im pulsion vienne de lui-même; dans mon opinion, la Pologne ne peut obtenir aucun bon résultat des discussions parlementaires. »
LORD GLARENDON, ministre des affaires étrangères et plénipotentiaire au Congrès deParis de 1856 ; réponse au discours de lobd lindhurst, Cham- ^^^fe des lords, H juillet 1856.
gne alliée vaudrait mieux pour l'empire russe que la Pologne asservie ; celle-ci le provoquant périodiquement et systématiquement à des excès qui l'affaiblissent, le déconsidèrent et le mettent au banc de l'Europe indignée. ••
La France, pour affranchir la Pologne de la domination russe, de la domination prussienne et de la domination autrichienne, s'exposera-t-elle aux périls d'une guerre où nous aurions successivement contre nous la Russie, la Prusse, l'Autriche, étroitement liées par la complicité des trois partages de la Pologne (1 ) et par le traité de Mëuchen-Greatz, du 8 septembre 1833, sans avoir avec nous TAngleterre^ qui n'a pas abandonné l'espoir secrètement nourri dans son sein de voir revivre l'article 2 du traité du 20 novembre 1815? Nous ne le croyons pas, et quoi que nous entendions dire autour de nous, nous ne pouvons pas le croire. Il ne faut pas que la nouvelle dynastie s'abuse ! La forme actuelle du gouvernement de la France, cette forme, où le fait précède la discussion et le vote, éveille et entretient en Angleterre trop de défiances coûteuses pour que le gouvernement britannique ne saisisse pas avec empressement la première occasion favorable de lui porter le coup de pied de l'âne et de hâter le retour parmi nous, sous une autre dynastie, du régime parlementaire,
(4) « L'Autriche et la Prusse sont d'accord avec ia Russie dans son interprétation du traité de Vienne.»
LORD PALMBRSTON. 3 juillet 183S.
ayant pour sanction la responsabilité des ministres et l'indépendance de la presse.
L'empereur Alexandre, lié, exalté, contraint par les nombreuses adresses patriotiques qu'il reçoit, mettrat-il ses actes en contradiction avec ses paroles si for melles prononcées à Varsovie les 23 et 27 mai 1856? Nous voudrions l'espérer, mais nous ne l'espérons pas. Il ne faut point perdre de vue que ce qu'on nomme sympalhiquement à Paris et à Londres l'indépendance DE LA POLOGNE, sc nommc patriotiquement à Pétersbourg et à Moscou le débiembrement de la Russie (1).
(1) « Vous voulez rétablir la Pologne dans son intégrité^
croyant obéir à la voix du christianisme, qui ordonne de faire
du bien à ses ennemis Mais ce rétablissement serait-il
compatible avec le salut de la Russie? Serait-il conforme à vos obligations sacrées, à votre amour pour votre empire, pour la
justice elle-même? Pouvez-vous, après avoir interrogé
votre conscience, nous enlever la Russie Blanche,la Lithuanie, la Yolhynie, la Podolie, qui étaient la propriété de la Russie longtemps déjà avant votre règne? Les souverains ne jurentils pas de maintenir, de sauvegarder Tintégrit^S de leurs royaumes? Toutes ces contrées étaient déjà la Uusie quand le métropolitain Platon vous remit la couronne de Monomakh, de Pierre et de Catherine, de cette Catherine que vous appelâtes vous-même la Grande. On dira que c'est illégalement qu'elle a opéré le partage de la Pologne ; mais vous agiriez d'une manière plus illégale encore si vous vouliez réparer Tinjustice de Catherine par un partage de la Russie elle-même. Nous avons conquis la Pologne avec le glaive, voilà notre droit. C'est à ce droit que tous les États doivent leur existence, car tous ils ont été fondés par la conquête . . . « . Non, Sire I jamais les Polonais ne seront pour nous ni des frères sincères ni des alliés fidèles. Maintenant ils sont faibles, impuissants. Les faibles n'aiment pas les forts, et les forts dédaignent les faibles. Quand v
Le même mouvement patriotique dont chaque jour apporte des manifestations nouvelles s'était également produit en 1831, ainsi que l'attestent les dépèches qui suivent :
Lord Heytesbury à lord PcUmerston.
a Saint-Pétersbourg, le 13 avril 1831.
» La Constitution actuelle de la Pologne sera virtuellement, sinon ouvertement abolie.
» Avant définir cette dépêche, il peut être convenable à moi d'appeler Taltention de Votre Seigneurie sur la position particulière dans laquelle Tempereur se trouvera placé vis-à-vis de son peuple, lorsqu'il aura à décider le sort futur de la Pologne. Tout vaste et illimité qu'est le pouvoir impérial dans les circonstances ordinaires, Thistoire nous apprend qu'il y a dans ce pays une force d'opinion publique qui, si elle est fortement excitée, ne peut être bravée avec impunité, même par le souverain. »
Lord Durham à lord Palmerston.
« Saint-Pétersbourg, n août 1832.
» On ne peut nier qu'il existe une opinion publique en Russie ; elle existe sans doute dans une classe, et elle est exprimée d'une manière et par des voies qui dififerent complètement de celles de notre pays; mais cependant, quand cette opinion émane des nobles et des militaires, l'empereur, maigre sa puissance, est obligé d'y céder.
» Il existe depuis longtemps de la jalousie, non, de la haine entre les Russes et les Polonais... Tout acte de clémence ou de faveur de la part de l'empereur à l'égard des Polonais a été et
aurez rendus plus forts, ils voudront être indépendants, et leur premier pas vers l'indépendance sera leur séparation d'avec la Russie. »
Lettre de Karamsine à ^empereur Alexandre^ 17 octobre 1819.
est encore regardé par les Russes avec jalousie et désapprobation.
» Toute menace, toute intervention étrangère, quelle qu'en soit la forme et sous quelque prétexte qu'elles s'abritent, ont toujours pour funeste effet de surexciter ainsi le patriotisme jusqu'à l'abnégation, jusqu'au sacriûce de tout autre intérêt que celui de la patrie. »
L'autonomie de la Pologne est -elle probable ?
Pour l'affirmer avec Tassurance qu'y met la France, soutenant contre l'histoire, contre l'évidence, que l'empereur Alexandre est pour l'autonomie contre l'absorption, il faut que M. de La Giléronnière n'ait jamais lu, ou qu il ait oublié, les deux discours dont nous venons de rappeler les dates. Voici comment Tempereur Alexandre est pour l'autonomie :
Le 23 mai 1856, s'adressant, à Varsovie, aux maréchaux de la noblesse, aux sénateurs et au clergé polonais , il les admonétait en ces termes, dont on peut blâmer la rudesse, mais dont il faut reconnaître la franchise :
« J'entends que Tordre établi par mon père soit maintenu. Ainsi, messieurs, et avant tout, poiat de rêveries I point de rêveries I
» Le bonheur de la Pologne dépend de son entière fusion avec les peuples de mon empire. Ce que mon père a fait est donc bien fait. Je le maintiendrai.
» La Finlande et la Pologne me sont également chères, comme toutes les autres parties de mon empire. Mais il faut que vous sachiez, pour le bien des Polonais eux-mêmes, que la Pologne doit rester unie pour toujours à la grande famille des empereurs de Russie. »
Quatre joui's après, le 27 mai 1856, lempereur
Alexandre, le lendemain du bal qui lui avait été donné à Varsovie par la noblesse polonaise , réitérait son admonition et lui disait :
« Soyez unis à la Russie et abaudonnez toutes les rêveries d'indépendance, impossibles désormais à réaliser et à maintenir.
» Tout ce que mon père a fait est bien fait. Mon règne sera la continuation du sien.
» Ma conviction est que le bien de la Pologne, que son propre salut exigent qu'elle reste unie, pour toujours et par une entière fusion^ à la glorieuse dynastie des empereurs russes; qu'elle forme une partie intégrante de la grande famille de l'empire de toutes les Russies. »
Que pense la France, qj^ pense M. de La Guéronnière, que pensent ses lecteurs, que pensent les nôtres de ces paroles de l'empereur Alexandre? Admettent-elles la plus petite illusion? Admettent-elles le plus faible espoir?
M. de La Guéronnière fonde, il est vrai, son espoir et son illusion sur l'intervention de la diplomatie, sur l'accord de l'Angleterre et de la France. Mais, après les dépêches qu'on va lire, quel fondement peut-on faire sur des notes et des dépêches qui toutes commencent, celles de lord Palmerston, ministre des affaires étrangères, à lord Hey tesbury et à lord Durham, par d'énergiques protestations, et qui toutes finissent par d'expresses recommandations de s'abstenir de toute « démarche qui puisse » amener des discussions peu amicales avec le gouvery> nement russe, avec lequel le gouvernement anglais » est plus que jamais désireux, dans les circonstances » actuelles, de conserver les rapports les plus étroits » d amitié?... » (Foreign-Officc, M mars 1831.)
Qu'on lise et qu'on juge !
Lord Heytesbury à lord Palmerston.
« Saint-Pétersbourg, 21 janvier 1831.
» Le gouvernement russe est très susceptible en ce qm regarde la question d*une inlervenlion étrangère dans les atfaires
de Pologne Toute proposition de médiation émanée de la
France ou de toute autre puissance serait, j'en suis convaincu, reçue avec une vive indignation, et n'aurait aucun résultat
SATlSFAISA?iT. »
Est-ce assez catégorique?
Lord Palmerston à lord Heytesbury,
« Foreign-Office, 22 mars 1831.
» Le gouvernement britannique ne pourrait admettre que la révolte des Polonais, en secouant l'autorité de l'empereur et roi, fût pour le gouvernement russe le motif de s'écarter des stipulations du traité de Vienne.
» Cette révolte ne peut pas délier la Russie des engagements qu'elle a contractés avec les autres puissances
» Le gouvernement de Sa Majesté sait très bien que c'est une matière très délicate pour un gouvernement de s'adresser à un autre au sujet de la façon dont il doit traiter des sujets qu'il a soumis après une révolte sans succès. . . Votre Seigneurie aura naturellement soin de ne faire aucune démarche à cet égard qui puisse amener des discussions peu amicales avec le gouvernement russe, avec lequel le gouvernement de Sa Majesté est plus que jamais désireux, dans les circonstances actuelles^ de
conserver les rapports les plus étroits d'amitié. »
Est-ce à la fois assez hautain en commençant et assez souple en finissant ?
Le comte Sèbastiani au prince de Talleyrand.
a Paris, le 7 juillet 1831.
» Le roi, touché des maux qu'a déjà causés la guerre de Pologne, s'est adressé avec confiance à Tempereur de Russie pour mettre un terme à tant de malheurs et faire cesser une effusion de sang dont Thumanité n'a que trop souvent gémi... Jusqu'ici, les efi'orts du roi n'ont pas obtenu les résultats qu'il était en droit de se promettre, et malgré leur peu de succès. Sa Majesté ne pense point qu'elle doive renoncer à la généreuse et pacifique médiation que lui conseillent ses intérêts personnels et que lui prescrit la situation de l'Europe. Elle croit surtout que si l'Angleterre agissait d'accord avec la France pour donner à cette salutaire intervention toute la force dont elle est susceptible, l'effet pourrait en être assuré par l'union des deux puissances... Le désir de Sa Majesté, mon prince, est que vous fassiez à ce sujet des ouvertures immédiates et pressantes au gouvernement anglais ; nous en attendons le résultat avec une vive impatience. »
Le prince de Talleyrand à lord Palmerston.
a Londres, le 20 juillet 1831.
» Le soussigné a l'honneur d'adresse à lord Palmerston la copie d'une dépêche qu'il a reçue de M. le général comte Sèbastiani, relativement à la situation actuelle de la Pologne et aux demandes de conciliation que le gouvernement du roi aurait le désir de faire de concert avec le gouvernement de Sa Majesté Britannique.
» Le soussigné prie lord Palmerston de vouloir bien lui faire part de l'opinion que le gouvernement anglais se sera formée sur la communication qu'il est chargé de lui faire. »
Lcrd Palmerston au prince de Talleyrand,
« Foreign-Office, 22 juillet 1831 .
» Sa Majesté, ^ut en déplorant profondément les calamités d'une lutte désastreuse et dévastatrice, ne pense pas que le
temps soit encore venu où elle pourrait justifier d'adopter une mesure qui, quoicnie conciliatrice dans la forme, ne pourrait manquer d'alarmer une puissance indépendante, naturellement jalouse de ses droits et sensiblement attentive à tout ce qui pourrait paraitre porter atteinte à son fwnneur national.
» Par ces raisons, Sa Majesté se voit dans la nécessité de kb- FUSER LA PROPOSITION que le prince de Talleyrand a eu Tinstruction de lui communiquer. »
Ua tel refus est-il assez sec, assez péremptoire? Si la France Ta oublié, la Russie, certainement, ne manquera
pas de s'en souvenir quand le moment sera venu de s'en prévaloir.
La dépêche qui porte la date du 23 novembre 1831 est trop longue pour que nous puissions la reproduire ici tout entière. Dans cette dépêche, très ferme, très fortement motivée, lord Palmerston expose que le gouvernement russe n'a pas le droit de priver les Polonais des avantages qui leur ont été assurés par le traité de Vienne ; que la révolte des Polonais n'a pas déchargé le gouvernement russe ; que « des torts commis d'un » côté ne doivent pas être punis par la perpétration
» des torts de l'autre. » Après cet exposé d'une grande vigueur, comment conclut lord Palmerston? Comme
toujours, il conclut par cette invariable recommandation :
Lord Palmerston à lord Heytesbury.
« Foreign-Office, 23 novembre 1831.
» En insistant auprès du gouvernement russe sur ces considérations. Votre Excellence aura soin, tandis que d*un côté elle appuiera autant que possible les arguments qui lui ont été suggé-
rés, d'un autre côté de ne pas sortir du ton de représentation amicale qui convient aux bonnes relations qui existent entre la Grande-Bretagne et la Russie. »
Cette invariable recomnaandation , ainsi qu'on va le voir, produisit son eflfet immancpiable :
Lord Heytesbury à lord Palmerston,
« Saint-Pétersbourg, le 2 janvier 183 i.
» La réponse du gouvernement russe au sujet de la question polonaise est telle que je la craignais, c'est-à-dire le rc/«s d'admettre notre interprétation du traité de Vienne.
» La question est une question de vie ou de mort pour ce gouvernement-ci. Il sent qu'il en est ainsi; l'opinion publique est du même avis, et je crains fort qu'on ne persévère résolument dans ce refus ^ quelles qu'en puissent être les conséquences, »
Le gouvernement russe, en eflfet, persévère dans ses résolutions implacables. Que fait le gouvemerElent britannique ? il persiste dans les mêmes recommandations amicales.
Six mois s'écoulent. Lord Durham succède à lord Heytesbury ; le changement d'ambassadeur ne change rien ni aux vertes protestations ni aux « délicalei » recommandations du ministre, ainsi qu'on va le voir plus clairement :
Lord Palmerston à lord Durham.
« Foreign-Offîce, 3 juillet 1832.
» Le gouvernement russe pense que l'insurrection polonaise a justifié la Russie d'avoir privé le royaume de Pologne de cette
Constitution que Tempereur Alexandre lui avait accordée et que Tempereur Nicolas avait juré de maintenir. Le gouvernement britannique est d'avis que rabrogàtion de cette Constitution n'était pas compatible avec Fesprit véritable et le sens du traité de Vienne, et que la Grande-Bretagne, comme partie contractante à ce traité, a droit de s'opposer à cette abrogation et de protester comme elle Va fait.
» Si la manière de voir de Sa Majesté sur cette question avait été partagée par TAutriche et la Prusse, comme elle l'était par la France, les représentations des quatre puissances auraient probablement été couronnées de succès ; mais V Autriche et la Prusse ayant été d'accord avec la Russie dans son interprétation du traité de Vienne, et ayant appris les changements que le gouvernement russe se proposait de faire dans la constitution polonaise, il était évident que tes remontrances de la Grande- Bretagne et de la France ne pourraient être efficaces, à inoins d'être soutenues par une menace de guerre, menace dont l'exécution rencontrerait trop d'obstacles et par l'état général de l'Europe et par les négociations dans lesquelles la Grande-Bretagne a été et est encore engagée avec la Russie.
» En appelant l'attention sur les affaires de Pologne, il faut donc user d'une grande délicatesse et de beaucoup de prudence. Il ne siéra pas à la puissance et à la dignité de l'empire britannique d'insister ^rop/br^emenf sur certains points que, d'après les considérations qui précèdent, il serait inopportun, sinon impossible d'imposer par les armes.
» Il est inutile de rappeler à Votre Seigneurie qu'*7 est très important, non-seulement pour la réalisation des divers objets désignés dans ces instructions, mais aussi pour les Intérêts permanents de la Grande-Bretagne, d'entretenir et d'augmenter, s'il est possible, les relations amicales qui existent si heureusement aujourd'hui entre ce pays et la Russie. Votre Seigneurie choisira à sa discrétion le moyen de presser les différents sujets dont je l'ai entretenue, de façon à produire le plus d'effet possible, sans en même temps causer la moindre offense ; et Votre Seigneurie ne perdra aucune occasion convenable de persuader l'empereur de l'amitié sincère et cordiale que Sa Majesté porte à Sa Majesté Impériale, et de déclarer que le désir de Sa Majesté est de conserver et de rendre plus étroits, s'il est possible, les liens d'alliance qui attachent les deux puissances dont
Vunion doit avoir pour effet salutaire la conservation de la paix du monde. »
Nous le demandons à notre éminent contradicteur, nous le demandons à M. de La Guéronnière, ([uelle portée peuvent avoir, quelle intimidation peuvent exercer des dépêches conçues en de tels termes contradictoires? Ces dépêches naïves rappellent cette recommandation d'une mère à son fils : « Prends ce tambour et ne fais pas de bruit. »
Continuons :
Lord Durham à lord Palmerston.
« Saint-Pétersbourg, S2 août 183il.
» Lorsque, malgré nos remontrances^ la Constitution polonaise a été abrogée, nous avons formellement protesté contre cette mesure, qui était, à notre avis, contraire aux stipulations du traité de Vienne. »
Ainsi, de son propre aveu, l'Angleterre a fait des remontrances et elles n'ont pas été écoutées; de son propre aveu, l'Angleten^e a formellement protesté et la Russie a passé outre. Qu'en est-il résulté? Rien, rien, absolument rien ; pas même un refroidissement entre les deux gouvernements. Voilà l'intervention diplomatique 1
Passons; de l'année 1832, sautons rapidement à Tannée 1846.
L'Angleterre et la France viennent d'apprendre que,
malgré toutes les assurances contraires les pitts formelles (1) qui leur avaient été données, rAutriche, d'accord avec la Prusse et la Russie, a incorporé la république de Cracovie dans la monarchie autrichienne, par lettres-
(1) Le prince de Metternichau comte (TAppony.
« Vienne, le 3 février 1846.
» Veuillez parler, sans perdre de temps, la présente dépêche à la connaissance de 11. Guizot, et l'assurer qu'il ne courra aucun risque si, en réponse à des interpellations qui lui seront faites, il se rend garant que, dans Toccupation militaire de la ville libre de Kracovie, les trois puissances protectrices n'agissent pas d'après des vues politiques^ mais uniquement par suite du sentiment de leur devoir d'empêcher la population paisible et le gouvernement de cette ville de devenir la victime d'une conspiration dont l'un des premiers éléments est la soif du pillage. »
M. de Cdnitz à M. Ilumann,
(( Berlin, 3 avril 1846.
» Assurément, nous n'avonsjamais songé à prolonger au delà du terme fixé par une nécessité réelle l'occupation du territoire et de la ville de Krakovie. »
M, de Canitz aux envoyés de Prusse à P étranger.
« Berlin, le 29 novembre 1846.
» Pour ce qui est de la question de savoir ce qu'on ferait de ce pays, il s'agit avant tout de considérer quels sont ceux qui ont le droit d'en disposer, si ce sont les huit puissances qui ont signé l'acte du Congrès de Vienne, ou les trois qui ont conclu entre elles les traités du 3 mai 1815 sans la participation des autres. Nous croyons pouvoir assurer que les trois puissances n'ont pas porté atteinte à des droits étrangers^ mais qu'elles n'ont fait Qu'exercer le leur^ ainsi que V exigeait Vétat des choses »
patentes de Tempereur Ferdinand, lettres dont il suffira de citer ce passage :
« Des délibérations ont eu lieu avec les plénipotentiaires spéciaux des cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg : ces délibérations ont eu pour résultat un traité conclu le 6 novembre de cette année à Vienne, par lequel les trois puissances protectrices de la ville de Krakovie révoquent et suppriment les traités du 3 mai 1845» et en conséquence cette ville et son territoire retournent sous notre sceptre, telle qu'elle appartenait, avant la paix devienne du 14 octobre 1809, à feu notre père et à ses ancêtres. G'estpourquoi nousprenons possession deladite ville de Krakovie et de son territoire. Nous la joignons pour toujours à notre couronne^ et déclarons qu'elle forme une partie inséparable de notre empire^ auquel nous Tincorporons. »
L'ambassadeur d'Angleterre écrit à sa cour :
Lord Bloomfield à lord P aimer st on,
« Saint-Pétersbourg, 19 novembre 1846.
» J'exprimai mon étonnement à cette nouvelle, en djsant que j'étais naturellement informé qu'il avait été question entre les trois puissances prolectrices d'introduire quelques changements dans la Constitution de Krakovie, à l'effet d'empêcher ce pays d'être une source d'inquiétude pour ses voisins ; mais j'ajoutai que je ne m'attendais pas à apprendre qu'une mesure aussi radicale que celle de rayer de la carte de VEurope VEtat de Krakovie avait été adoptée y puisque je considérais qu'un semblable procédé était inconciliable avec Vacte final du congrès de Vienne^ auquel la Grande-Bretagne avait pris part.
» Le comte de Nesselrode me dit alors que des communications avaient été adressées de Vienne aux représentants des trois puissances à Londres pour expliquer les raisons qui avaient amené cette décision, et que l'incorporation de Krakovie à TAutriche était aujourd'hui un fait accompli. J'exprimai mon regret d'apprendre cette nouvelle, qui causerait, je le craignais, beaucoup de surprise et de mécontentement en Angleterre. »
Que fait sa cour ? Écrit-elle à la France pour lui proposer de faire marcher sous le même drapeau le Léo-
pard britannique et le Coq gaulois ? Non, rAngleterre se contente d*écrire les dépêches qu'on va lire :
Lord Palmerston à lord Ponsonby,
« Foreign-Office, 23 novembre 1846.
» Il est donc démontré que n'importe avec qui a été arrêté le plaa d'ériger Rrakovie et son territoire en État libre et indépendant, ce plan a été exécuté par des stipulations auxquelles toutes les puissances ont également concouru : il n'appartient donc à aucune de ces trois puissances de rompre de sa propre autorité ce qui a été établi d'un commun accord. Il est évident que le droit spécial que se sont imposé les trois puissances de protéger Tindépendance de TÉtat ne saurait leur conférer celui de renverser et de détruire cette indépendance. »
Lord Palmerston à lord Normanby,
« Foreign-Office, 23 novembre 1846.
» Dans notre opinion, lorsqu'un traité a été signé par diverses puissances, trois ou un plus grand nombre d'entre elles ne peuvent, de leur propre autorité et sans le concours des autres, altérer les stipulations d'un semblable traité. »
De son côté, la France écrit :
M. Guizot au comte de Flahault.
a Paris^ 23 mars 1846.
» Quant à l'occupation militaire sous laquelle se trouve actuellement placée la république de Krakovie, les assurances que m'a fait donner M, le prince de Mettemich^ et celles que j'ai aussi reçues de Berlin, me donnent, et je l'avais d'avance, la pleine conviction que ce n'est là qu'une mesure exceptionnelle destinée à cesser aussitôt que les circonstances permettront de rentrer sans danger dans la situation créée par le traité de Vienne. Le respect des traités est une dejs bases les plus essentielles de la politique conservatrice, et je sais combien cette politique est conforme à toutes les vues du gouvernement autrichien, »
— . lie —
M, Guizot au comte de Flahault.
<t Paris, le 3 décembre i8&6.
» Après les longues et redoutables agitations qui ont si pro< fondement ébranlé PEurope, c'est par le respect des traitée et de tous les droits qu'ils consacrent que Tordre européen s'est fondé et se maintient. Aucune puissance ne peut s'en afifranchir sans en affranchir en même temps toutes les autres. La France n'a pas donné l'exemple d'une semblable atteinte à la politique de conservation et de paix; la France n'a pas oublié quels douloureux sacrifices lui ont imposés les traités de 1815. Elle pourrait se réjouir de l'acte qui Tautoriserait, par une juste réciprocité, à ne consulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts. Et c'est elle qui rappelle à l'observation fidèle de ces traités les puissances qui en ont recueilli les principaux avantages. »
Assurément, M. de La Guéronnière ne dira pas que la modération et la fermeté aient manqué à cette dépêche, que M. Drouyn de Lhuys aura de la peine à surpasser en dignité écrite.
Ces protestations qu'on vient de lire, ces protesta tiens réitérées de l'Angleterre et de la France étant restées aussi vaines que si elles n'eussent jamais eu lieu, sans que les relations ce amicales » de l'Angleterre et de la France avec l'Autriche, la Prusse et la Russie en aient souffert un seul jour d'interruption, pourquoi la Russie agirait-elle autrement en 1 863 qu'en 1 831 et qu'en 1846? Quelle raison M. de La Guéronnière a-t-il de penser que la parole de M. Drouyn de Lhuys sera mieux écoutée que la parole de M. Sébastiani en 1831 et que la parole de M. Guizot en 1846 ?
« L'action de la diplomatie, pour être efficace, — en- » seigne M. de La Guéronnière, — xloit s'exercer dans D de certaines conditions qui ne laissent supposer de la » part des puissances intervenantes ni menace ni dé- » faillance. » Es*- ce que ces conditions ont manqué en 1831 à lord Palmerston et au comte Sébastiani, en 1846 à lord Palmerston et à M. Guizot ? Est-ce que TAngleterre et la France avaient employé la menace? La menace a toujours lieu avant , mais la défaillance n'a jamais lieu qu'après. « Pas de menace, mais aussi » pas de défaillance ! » ajoute M. de La Guéronnière, le précurseur de M. Guéroult, la musique du régiment. Très bien ! très bien ! Mais d'avance comment peut-on savoir qu'il y aura ou qu'il n y aura pas défaillance ? D'avance comment peut-on savoir que l'intervention diplomatique, si elle est éconduite, baissera la tète ou la relèvera, en restera à ses notes sans effet ou se changera en intervention à main armée ?
Quoi qu'en dise M. de La Guéronnière en très beau langage, nous persistons à penser que ce n'est pas trop se hasarder que de déclarer peu probable le rétablis* sèment de l'autonomie de la Pologne, si ce rétablissement ne doit s'opérer que par l'intervention diplomatique.
L'autonomie de la Pologne serait-elle durable^
« Reconstituer l'ancienne Pologne, la Pologne anté- » rieure aux traités de partage, c'est demander l'impo&h T) sible, » nous répond M. de La Guéronnière. Par Tau-
tonomie de la Pologne, le directeur de la France n'en-^ tend donc que le rétablissement de la Pologne de 1815, laquelle, répétons-le, se composait du duché de Varsovie réuni à Tempire russe, moins la partie possédée par le roi de Prusse, sous le titre de grand-duché de Posen, moins le territoire et les salines de Wieliczka, possédés par T Autriche possédant la Gallicie.
Soit!
Mais si les Polonais persistent à considérer comme dérisoire Fautonomie réduite à ces proportions, s'ils revendiquent, sans en excepter Dantzig, tout ce qu'ils conquirent, tout ce qu'ils possédèrent, tout ce qui leur appartint, tout ce qui composa leur royaume, que dira, que fera M. de La Guéronnière ? Quelle garantie a-t-il et donne-t-il que les Polonais se contenteront du duché de Varsovie, échancré par la Prusse? Soyons de bonne composition; admettons, malgré toutes les déclarations contraires les plus expresses et unanimes, qu'ils s'en contentent. Qui sera roi de cette petite Pologne? Serace l'empereur Alexandre II, comme ce fut l'empereur Alexandre P'? ou sera-ce un roi élu, quêté et emprunté, comme le nouveau roi de Grèce ? M. de La Guéronnière a-t-il jamais pris la peine de se poser ces questions et de les approfondir? Mais, dans l'un comme dans l'autre cas, la première chose sur laquelle insisteront les Polonais, parce qu'ils y ont toiyours insisté, ce sera sur la formation immédiate d'une armée natioi^le. M. d« La Guéronnière n'a qu'à regarder à ses pieds, il
y verra cette pierre d'achoppement (1 ); elle est si grosse et si lourde; que je le défie de la soulever, que je le défie de récarter.
Pas d'armée exclusivement nationale, pas<Je nationalité sérieusement rétablie, diront à juste titre les Polonais à M. de La Guéronnière.
(1) Lord Heytesbury à lord Paknerston.
a Au sujet d'une armée nationale en Pologne après tout ce qui s'est passé, je suis complétemenl convaincu que ni l'Autriche ni la Prusse ne s'opposeront à sa dissolution, d'autant plus que la continuation de son existence ne fait point partie des stipulations du traité de Vienne. La France peut être plus inquiète à ce sujet, mais cela rendra certainement la Russie plus