‹ L'apaisement de la PologneChapitre 36 sur 73 · LES SIX POINTS ET LES QUATRE POINTS · texte numérisé non relu

LES SIX POINTS ET LES QUATRE POINTS

25 juillet 1863.

Les Six Points sont :

«c 1<* Amnistie complète et générale;

» V* Représentation nationale avec des pouvoirs semblables à ceax qui sont déterminés par la Charte du 1& / 37 novembre 1815;

» d<* Nomination de Polonais aux fonctions publiques, de manière à former une administration distincte ei nationale et inspirant de la confiance au pays;

» A^ Liberté de conscience pleine et entière, et suppression des restrîçtioàs apportées à Féxereice dû cnlte câtboli^e ;

» 5<* Usage exclusif de la langue polonaise comme langue ofi&cielU de l'administration, de la justice et de rjcnseignement ; , «^

» 6^ Établissement d'un système de recrutement régulier et légal*

» Signé : DRoirrN db lhuts. »

Au-dessous de ces termes de la (Jépéche du 17 juin 1863, à M. le duc de Montebello , rappelons les Quatre Points de la lettre, en date du 18 août 1849, à M. Edgard Ney :

<c Amnistie générale;

» Sécularisation de l'administration :

» Code Napoléon ;

9 Géuvérnement fibéral.

» Signé : laoïs^KAfOiLim borapàits. »

Mf. ffroi^yn dé Lhùys Succédant & A. ThouVenéï au ministère des àtfaîre^ étrangères, M. lé prince dé la Tour d'Ativérgne succédant à M. le inarguis de la Valette , qui avait succédé S m. le duc de Gràmont à' f ambassade de France à Ronàfé, èn<-iïs oMénu du pape lés réformes qui tui soïit deméndéeé depuis 184Ô et plus particulièrement encore déjpùis iSS9t — Non. Les' demandés réitérées de la France

étant demeurées vaines, la France a-t-elle évacué Rome ? — Non. En admettant que la France ne fût pas plus écoutée par l'empereur Alexandre II qu'elle n'a été écoutée par le pape Pie IX, si elle ne s'est pas considérée comme offensée par celui-ci, pourquoi se considérerait-elle comme offensée par celui-là, l'un et l'autre tenant la même conduite, le même langage ? Sur quoi se fonderait-elle pour aller bombarder Saint-Pétersbourg, quand elle n*u pas cessé d'occuper Rome ? Les Polonais qui se battent ont-ils donc plus de droits aux yeux de la France que les Romains qui se plaignent ?

Et encore, les Romains ne demandent-ils à la France aucune intervention armée! Ils ne demandent à la France qu'une seule cbose, c'est d'évacuer Rome. Ils se chargent du reste. Comment, si grande que soit l'inconséquence humaine, peut-on supposer que la France, n'ayant pas évacué Rome, rompra avec la Russie et lui déclarera la guerre î

Les Six Points, quoiqu'ils soient l'œuvre laborieuse de trois cabinets , app,artiennent , osons le dire , à la plus mauvaise des politiques, à la politique d'intervention, pis que celfiTtocore, à la politique d'immixtion.

Nous l'avons condamné* en 1849, avec toute l'opposition démocratique, protestant à la tribune et dans la presse contre l'expédition française à Rome. Nous ne nous appelons pas le Siècle, donc nous ne provoquons pas, nous n'approuvons pas en 1863 ce que nous repoussions, ce que nous flétrissions en 1849; nous ne trouvons pas bien qu'on fasse en Pologne ce que nous trouvions mauvais qu'on fît en Italie.

Admettons que le prince Gortchakoff, cédant à la peur ou à tout autre sentiment, ait pleinement accordé non-seulement les Six Points réclamés par l'Angleterre, l'Autriche et la France (ce qui, par parenthèse, eût rendu toute conférence inutile), mais encore l'armistice : quelle eût été l'attitude de la France, dans le cas à peu près certain où les Polonais amnistiés (1*' point), assurés d'avoir une représentation nationale avec des pouvoirs semblables à ceux qui sont déterminés par la Charte du 15/27 novembre 1815

(2* point) 9 assurés d'être administrés par des Polonais (3* point), assurés de la liberté de conscience (4* point), assurés de Tusage de la langue polonaise comme langue officielle (5* point) , assurés de n'être plus appelés à servir sous les drapeaux russes que par un système de recrutement régulier et légal (6* point), auraient, ainsi qu'ils l'ont déclaré en tout temps et sous toutes les formes, persisté à ne pas accepter la domination russe ainsi tempérée? Quelle eût été la conduite de la France, si les Polonais insurgés avaient refusé de mettre bas les armes avant que leur Pologne, telle qu'elle existait en 1772, leur eût été rendue?

M. Drouyn de Lhuys est un homme d'État trop consommé pour n'avoir pas prévu ce risque.

Ce risque, M. Drouyn de Lhuys a dû le prévoir d'autant plus certainement, que ce qui menaçait de lui arriver, en 1863, à Varsovie, est précisément ce qui lui était arrivé, en 1849, à Rome , où il avait ramené le pape avant d'avoir obtenu, avant d'avoir pu obtenir de lui c aucun manifeste (1), » aucune déclaration, aucune parole même verbale, qui ras- » surent cette portion nombreuse de la population romaine » dont la modération, tout en détestant le régime de l'anar-

> chie , redoute presque également le retour de celui qui

> a marqué d'un si triste caractère le règne de Gré- » goire XYI. » Il y a un proverbe qui dit : Chat échaudé craint l'eau froide. M. Drouyn de Lhuys a donc dû prendre toutes ses garanties, toutes ses précautions pour le cas où il serait désavoué par la partie dont il se constituait l'arbitre avant d'avoir reçu d'elle ses pleins pouvoirs pour traiter.

Les garanties qu'il a stipulées, quelles sont-elles ?

(1) ■ latîstex, afin que le pape te hâte de publier un manifeste qui garantisse au peuple des institutions libérales conformes à ses vœux aussi bien qu'aux nécessités de notre temps.

»... Vous ne sanriex insister trop fortement sur Tutilité et même la nécessite d'un pareil document. »

M, Drouyn de Lhuys à MM. d^Hwreûurt et de Rajneval, à6aëte,naTril 1849.

^s piécautioas qu'il a prises , qudles scmt-elles ?

3i f ce qi^ oous ne saurions croire , M. Orouyn de libuys avait négligé de les prendre, et qu'il fût arrivé à Varsovie en 1863, de la part des Pobnais k l'égard des Russes, ce qui est arrivé k Rome, en 1849, de la part du pape à l'égard des Ro^lains, conunent le successeur de M. Tbouvenel, qui n'a pas encore réussi depuis quatorze ans à tirer la France de la situation si lausse et si délicate qu'il lui a faite à Rome en 1849, l'eût-il tirée de la situation plus fausse et plus déli- ' cate encore qu'il lui eût faite à Varsovie en 1863, où la Russie n'eût certainement pas mapqué de nous demander compte de notre immixtion ?

Puisque, heureusement, il en est temps encore, qu'on pë^ la question que nous posons : elle vaut, ^ous }e croyons, la peine qu'on l'examii^ mûrement.

Que l'expérience n,ou^ serve! Ne recommençons pas k Varsovie la faute irrépar^, sinon irréparable, qus nous ayon^ cofx^ipi/se k Romel

N/e nous engageons pas plus loin dans une yof^ périlleii^ avant d'avoir l'entière certitud/e qu'il n'arriviera pas en ^^3 pour les Six Points ce qui est arrivé $p 1849 pour les Quatre Points.

1er août 1863.

Connqii'toi toi-même, ce précepte si vrai lorsqu'il s'applîq^ à un individu , est bien plus vrai encore lorsqu'il s'apidiqne à un peuple. Sous prétexte d'aller protéger le peuple romain, qu'avons-nous fait à Rome depuis 1849? Sommes-nous bien sûrs de fonder au Mexique un gouvernement qui dure après notre départ? Français, sommes-nous donc si libres, que nous n'ayons plus rien à faire chez nous et que nous devions aller prendre à tâche la liberté des autres peuples ? Du moins faudrait-il que la diplomatie n'ignorât pas ce que réclame et ce que ne réclame pas cel^e Uberté. §i, dans le royaume

de Pologne , la relj^OD catholique n'a jainais cessé d'èt^jç recoôzme comine religion J99tiwdie {i* foint) » et si li^ polo- Q^ jï'n, jamûs cessé é'étre la langue ofâcielle de fadminis^ tration, du barreau, de la chaire et des études (5' point), lés fameux Six joints de la lettre du 17 juin 1863 àe If. Qrpuyni de Lhuys tombent à quatre, desquels il faut retrancher : 1* l'amnislie ( 1*' point) , que la Russie avait déj4 donnée et qu'elle est prête à donner complète et générale; 2« la nomination des Polonais aux fonctions publiques (6* point), puisque le 1" janvier J863 il n'y avait que huit hauts fonctionnaires qui ne fussent pas Polonais ; 3« l'établissement d'un système de recrutement régulier e^ légal {4« pOiiU), puisque ce système a été spontanément établi en 1859 par l'empereur Alexandre.

Qui de 6 retranche 5, reste 1.

Les Six Points se réduisent donc à un seul, le deuxième, ainsi formulé par M. Drouyn de Lhuys dans sa lettre du 17 juin 1863 : € Représentation nationale avep d^s pouvoirs » semblables à ceux qui sont déterminés par la Charte du » 15/27 novembre Î815. >

Pourquoi la diplomatie ne s'est-elle pa3 bornée à ce seul Point? Si c'est désir de compliquer la question, qu'en faut-il penser î Si c'est ignorance, qu'en faut-il conclure?

Le fymiUiUUmnel appelle la Preite : Favocat de la Russie ; la Presse appelle le Constitutionnel : l'avocat des Six Points.

Par lejs lignes suivantes, on verra comment le Con$iit»r tionnel est au courant de la question de Pologne :

n Que Vtns^mk^t 4es réfomes ç^nnéétM^s, enbraMaat le |Hnncipe religieux, le principe politique et le priaci|»<ç ^dmiAiitraUf, /formulées dans les Six Points, fût la liase sériieuse, efficace pour une organisation nationale de là Pologne et donàflt satisfiâction à rimmense pajorité 4^? Polonalf , l^j^s jfpif pjûwpc^ l'fff^ Jt^^i ^*

aucun komme tensé n'eu doute. M. de Girardin asiare que M. Ladi*lai Mickiewics et M. André Zamoytki ne se contenteraient pas de ces réformes. Eh! mon Dieu, il /est tat^un iromoé, en Und pays, det esprits excessifs qui ne savent se contenter de rien; ces esprits agitent les nations, ils ne les mènent pas. Que la Pologne soit libre, maîtresse d'elle-même , heureuse , et les utopistes y perdront peu à peu leur influence. »

Le Cmstitutionnel , un journal qui passait pour sérieux, un journal qui passait pour aller puiser ses inspirations et ses renseignements ailleurs que dans ses bureaux, parler ainsi de la Pologne et traiter M. André Zamoyski t d'utcpisU, » à* esprit excessif ne sachant se contenter de tien » !...

Si le comte André Zamoyski est « tin esprit excessif » , à quel Polonais le Constitutionnel décernera-t-il le titre d'esprit modéré ? Si le Constitutionnel connaît un Polonais , un seul , qui soit plus modéré et moins utopiste que le comte André Zamoyski, qu'il le nomme? Nous l'en défions.

Lorsque le Constitutionnel pousse le lyrisme jusqu'à prétendre que les Six Ponits rendraient « la Pologne libre, maî- » tresse d'elle-même , heureuse », on se demande si une paralysie ne l'a pas frappé et ne l'a pas rendu tout à coup aveugle, sourd, idiot. En effet, idiotisme est le seul nom qu'on puisse donner à un tel lyrisme.

Est-ce que sous la Charte du 15/27 novembre 1815, la Pologne était maîtresse d'elle-même et se considérait comme libre? Cette Charte ne serait-elle donc jamais tombée sous les regards du Constitutionnel, au temps où il avait des yeux pour lire, des oreilles pour entendre, un jugement pour discerner, une mémoire pour retenir ? Si le Constitutionnel l'avait lue, il y eût vu :

fr ART. ]*'. Le royaume de Pologne esta jamais réuni à l'empire de Russie. »

Le Constitutionnel n'aurait-il donc jamais lu la lettre du général Kosciuszko au prince Adam-George Czartoryski , -en date de Vienne, 13 juin 1815, où il est dit :

« J'ti mis dans la même balance les intérêts de mon pays et ceux

de l'empereur; je suis incapable de les séparer; dans Tiinpossibilité de faire davantage, je me suis offert en sacrifice pour ma patrie, nais non pour la voir restreinte à celte petite portion de territoire emphatiquement décorée du nom de royaume de Pologne.

» ... Que la Providence vous dirige! Quant à moi, ne pouvant servir utilement ma patrie, je me réfugie en Suisse. Vous savez si j'ai coopéré autant qu'il était en moi au bien public.

» KOSCIOSZKO. »

Le Constitutionnel mettra-t-il donc aussi le général Kosciuszko , tenant le langage de la plus touchante abnégation , au nombre des c utopistes et des esprits excessifs » ?

Ou le comité national , qui rend des arrêts de mort et qui les fait exécuter; qui supprime les journaux, qui leur donne des avertissements ; qui met sous le séquestre les biens autrefois confisqués et qu'il confisque à son tour; qui nomme les généraux et les ambassadeurs ; qui fait enfin tous les actes d'un gouvernement; ou le comité national représente la Pologne, ou il ne la représente pas... S'il ne la représente pas, qui donc la représente et la personnifie? S'il la représente , que faut-il penser de la lyrique déclaration du Constitutionnel, imprimant ce qu'on a lu plus haut et insérant cette dépêche télégraphique :

■ Berlin, 2 aoAt.

» On mande de Varsovie, le 1*' août :

» Une proclamation du gouvernement national rejette toute transaction qui n'aboutirait pas à l'indépendance complète de la Pologne, avec les limites de 1772. »

En agissant et en parlant ainsi, le gouvernement national a raison : entre la Pologne avec les limites de 1772 et la Pologne libre dans la Russie libre , il n'y a pas de terme moyen possible et durable; tout ce qu'on tentera hors de ces deux voies ne sera que temps perdu en échange de dépêches et en vains efforts. Les Six Points réduits à un seul , tel que nous l'avons démontré , et ce Point n'étant pas entier, puisqu'il n'implique pas le rétablissement de Yarmée nationale polonaise (articles 153 à 156 de la Charte du 15/27 novembre 1815), ne seront pas plus acceptés par la Pologne

en passant par 1^ conférence à huit que s'it$ passaient ^e^hr ment par la conférence préalable à trois. Donc, à quoi bon discuter sans fin entre le cabinet de Pétersbourg d'une part et les cabinets de Londres, de Pari$ et de Vienne d'autre part , puisque la plus petite illusion k, cet égard n'^t pas possible 7

Angleterre, Autriche et France, profitez donc, pour changer de terrain, de l'occasion que youç offre la proç^matiou du gouvernement national ! Ou revenez à la politique du 6 mar$ ^ 1863, ou rélatjlissez la Pologne dans ses limites de 1772! Alprs reprenez à la Prusse le grand-duché de Posen ; alors vous, Autriche, abandonnez la Gallicie, abandonnez Cracovie et apprêtez-vous à quitter la Vénétie !

La Pologne que rêve le Constitutionnel, l'avocat des Six Points, n'eçt qu'une Pologne dç fantaisie.

Concluons. Jamais plus mauvaise cause ne trouva plus mauvais avocat.

Le premier des Six Points est conçu en ces termes :

« Amnistie complète et générale. ^

En apparence, rien de plus simple; en réalité, rien de plus compliqué.

On en va juger :

Le 15/27 mai 1856, l'empereur Alexandre H accorde spontanément une amnistie qui donne lieu à une note diplomatique adressée le 16/28 mai par le prince Gortchakoff aux ambassades et légations russes à l'étranger.

A peine cette amnistie est-elle proclamée , que l'émigration proteste contre elle en ces termes :

«Paris, Ie6jainl856.

» Une amnistie vient d'être accordée par le czar Alexandre II aiq[ émigrés polonais qui témoigneraient leur repentir et leur sQumisyioii au gouvernement rua^e.

» Les émigrés polonais se font un devoir de protester publiquement contre cette amnistie,

» L'émigration polonaise. n'a pus d'amnistie à recevoir; elle n'a rien à se reprocher; elle a juré de persévérer dans le rôle qu^elle a accepté en se vouant elle-même à Vexil,

» Les émigrés polonais déclarent, en conséquence, à la face de leur patrie et du monde civilisé , qu'ils rejettent l'amnistie du czar Alexandre II, aussi bien que toute autre qui pourrait leur être offerte par Yun des trois oppresseurs de la patrie, et q\i*ils ne rentre^ ront sur le sol natal que lorsqu'ils pourront en expulser r étranger, que la Pologne sera libre et indépendanie, »

Où donc est la garantie que ramnislie générale et complète, formant Tobjet 4u Premier Point, si elle était proclamée, ne serait pas repoussée en 1863 comme elle Ta été en 1856?

6 npyeo^rç (863,.

Après avoir tant fait parler d'eux, après avoir donné naissance à tant de dépêches, après avoir fait passer la paix et la guerre par tant d'alternatives diverses, après avoir mis en si grand émoi et en si grand mouvement lé monde diplomatique , maintenant qui parle des Six Points ? Qui s'en souvient? qui s'en souviendrait si nous ne les rappelions ici? Et nous ne les rappelons qu'afin de constater le silence mortel gardé sur eux par le discours de Fempereur. Ce silence du discours du 5 novembre est la condamnation de la dépèche du 17 juin.

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