L'ISOLEMENT DE LA PRESSE
25 juillet 18ê>.
y Opinion nationale constate que la Presse est le seul journal, dans toute la presse parisienne, qui ne déclare pa que « la réponse de la Russie est une fin de non-recevoir » aggravée par le ton ironique qui y règne. »
Le Pays, qui continue de garder ses allures de journal intittie diï ministre des affaires étrangères de France, va plus loin encore que V Opinion nationale : il ne se borne pas à trouver ironique la réponse du prince Gortchakoff, il la
trouve € INCONVENANTE » î
Il noiis farde de connaître ce que répondront au prince Gortchakoff M. Drouyn de LÀuys, lord John RùsseÛ et le comte de Rechberg. Si la lettre russe n'avait été que « tronique et incomenante »^ la réponse à y faire eût été facile , et 1^1 la réponse eût été facile, les journaux, devançant le ministre, l'eussent déjà falite, tf*où vient qu'ils se bornent à la qualifier, au fieu de s'appliquer à la réfuter?
Non, la réponse du prince Gortchakoff n'e^t pas ironique ; non, erie n'est pas inconvenante. Elle est, disons le mot vrai, elle est embarrassante.
Oui, la Russie a eu tôW, sous lé règne de l'empereur Nicolas, d'opfjnmer comme elle Fa fait la Pologne, cle la torturer, de l'exaspérer ; oui, le marquis Wielopolski a comtnis une fatrte infamante en transformant eri âcfè dé proscription une loi de conscription et surtout en publiant le 19 janvier f863, dans le journal officiel de Varsovie, un arfîcîe mensonger sur cet acte impardonnable ; maïs celle
part faite à la vérité , il est une autre part qu'il faut aussi y faire. Or on ne peut pas dire que l'empereur Alexandre n'avait pas pris l'initiative des mesures qui font l'objet des Six Points. N'est-ce pas lui qui, en 1859, sur la proposition du grand -duc Constantin, lieutenant général du royaume de Pologne, a substitué le recrutement par la voie du sort, selon l'usage français, à l'ancien mode qui, sous l'empereur Nicolas, consistait dans la désignation nominative de Polonais appelés à servir pendant quinze ans dans les rangs de l'armée russe ? Sans manquer à l'équité et à l'impartialité, peut-on ne pas tenir compte à l'auteur de l'abolition du servage en Russie, cette immense mesure, de ses intentions avouées, ayant pour caution des actes accomplis? Accomplis sans illusions, car, en parlant des Six Points, le prince Gortchakoff s'exprime ainsi :
« Je dois néanmoins rappeler que Texpérience a démontré jusqu'à révidence combien il serait iUusoire de compter sur l'efficacité de ces combinaisons pour pacifier moralement le royaume de Pologne. »
Si, en tenant ce langage, le prince Gortchakoff a tort, que M. le comte de Rechberg explique donc comment il se fait que l'Autriche n'ait pas été plus heureuse en Vénétie que la Russie en Pologne ? Qu'il explique donc comment les mesures de l'empereur François-Joseph n'ont pas été plus efficaces à Venise, qu'à Varsovie les mesures de l'empereur Alexandre II ! Qu'il explique donc pourquoi le comte Bembo, l'honnête podestat de Venise, n'a pas mieux réussi parmi ses compatriotes que le marquis Wielopolski parmi les siens (1) ! Quel jeu joue l'Autriche, en s' exposant à ce que tous ses
(1) ' Correspondance pariicuUère du sibcle.
• Venise, 29jmD 1863.
» Je connais le peuple de Venise, disait soayent Manin, il lassera l' Autriche. » Rien de plus vrai. Voici la troisième fois que je retourne à Venise depuis lS59t les choses n*6nt pas changé : TAutriche paraît toujours campée en Vénétie; le Croate, qui scande silencieusement, dans les heures de faction, le pavé de la place Saint-Marc, n'a pas plus appris l'italien que l'habitant de Venise n'a appris la langue de ses conquérants. La population ne s'est pas mêlée; elle se laisse entasser, restreindre, presser par la misère, mais elle ne se confond point. $i ajearnées. si
arguments contre le gouvernement russe se retournent ainà contre elle? •
Le Constitutionnel croit faire au vice-chancelier du gouvernement russe une réponse victorieuse en lui disant :
« Son ExceUence confond llnsarrecUon polonaise avec un parti et ne veut pas admettre ce qu'an demi-siècle de protestations et de soulèvements périodiques a démontré de la manière la plus éclatante et la plus douloureuse, c'est-à-dire qu'^n Pologne tout le monde est Polonais. »
D*accord ; mais si en Pologne tout le monde est Polonais , est-ce qu'en Vénétie tout le monde n'est pas Vénétien ? estce qu'en Irlande tout le monde n'est pas Irlandais? est-ce qu'à Rome tous les Romains ne sont pas opposés au gouvernement du pape, que nous maintenons malgré l'opposition unanime ? est-ce qu'en Algérie tous les indigènes n'attendent pas, pour combattre la domination française, la première occasion favorable qui pourrait se présenter à eux? Quelle conclusion M. Paulin Limayrac et le Constitutionnel entendent-ils tirer de leur proposition ?
Assurément , c'est d'un bel effet dans un article de parler des « voeux légitimes cTun peuple » ; mais les vœux légitimes du peuple polonais sont connus , ils sont formulés : ce qu'il veut, c'est le rétablissement du royaume de Pologne tel qu'il existait avantl'acte de partage du7/18 septembre 1773.
lointaines que puissent paraître les espérances de délivrance, Venise silencieuse, les poings fermés, attend l'heure.
» Je ne Teui pas dire que TAutrichien se rende odieux, qu*il soit brutal, qu*il adminfstre mal, qu'il pille le pays; au contraire, depuis deux années, bien des améliorations ont été introduites; la anufuête, de guerre lasse, est entrée en dernier ressort dans la voie de taêsimilaiion des deux races. Ce dernier expédient réussit aussi mal à V Autriche tfue tous les autres; eUe n'a pas gagné un pouce de terrain,
» Quelques patriciens de bonne foi ont pensé que cette résistance passive, stérile dans ses résultaU, appauvrissant le pays, il serait peut-être préférable, dans rintérét des classes pauvres et du commerce , d'accepter «ne transaction provi. soire, sans pour cela renoncer aux idées d'indépendance et d'afFrmncbissement. A la tête de ce pacte se trouve le comte Bembo, podestat de Venise. La population a refusé de le suivre; on a brûlé sa gondole et insulté ses gens. Ceux qui ne le jngent pas sommairement, comme fait la justice populaire, disent : • C'est un ■ honnête homme , un bon père de famille , mais il n^cntend rie» à la p6|i|H|iie. •
Oè n'est qu'à ce prix que les chefs dte rinsurrection polonaise ont déclaré à plusieurs reprises qu'ils désarmeront ; ce n'est donc qu'à cette condition qu'aura lieu « la pacification morale ».
Si la pacification morale n^a lieu qu'à cette condition , pofirc(uoi donc mettre la paix du monde en question sur fadbésipn par les. Russes aux Six Points dont ne veulent pas les Polonais ? Pourquoi donc faire tant de bruit àutouY d'une réponse à laquelle tous les journaux ameutés contre elle, même les plus hargneux, n'ont pas encore réussi à trouver une objection sérieuse qui porte juste ? Est-ce seusé ? est-ce sincère?
Après avoir lu tous ces journaux, l'embarras de nous trouver seul de notre avis parmi eux n'est pas le sentiment que nous éprouvons. Loin de là! car nous remercions ÎOpinion nationale d'avoir bien voulu constater cet isolement de la Presse, — le même en juillet 1863 qu'en juillet 1840.