‹ L'apaisement de la PologneChapitre 39 sur 73 · AVENTUREUSE ET INSENSÉE · texte numérisé non relu

AVENTUREUSE ET INSENSÉE

Nous cherchons sans trouver; aussi ne croirons-nous au fondement de ces craintes que le jour où nous lirons dans le Mfmitewr la démission de M. Billault, ministre d'État.

ou COMMENCE LÇ TERRORISME FINIT L'HÉROÏSME

29 juillet 1868.

Aussi sévèrement que qui que ce soit, nous avons qualifié et flétri Tacte hypocrite et odieux du 19 janvier 1863 qui a changé en insurrection armée, dans les forêts de la Pologne, la résistance passive organisée en 1861 et 1862 dans les églises de Varsovie ; nous détestons, on le sait, toute oppression, qu'elle soit étrangère ou qu'elle soit nationale; nous ne saurions donc être justement accusé de manquer de sympathie pour les Polonais, quand ils sont martyrs et se conduisent en martyrs et en héros ; mais, nous l'avouons, cette sympathie ne va pas , ne saurait aller jusqu'où va celle de VOfnnion nationale s' exprimant ainsi :

(c On ne reprochera pas au gomemement national poionak d'avoir manqué de modération. Il tient depuis six mois entre ses mains la vie de tous les hauts fonctionnaires de Varsovie, sans en excepter le grand-duc, de tous ceux qui ont trahi les intérêts de la patrie, de tous ceui^ qui &e sont mis, par leurs acte^ harbair,e/i, au baifi de 1^ eivilîsation , et il n'a pas profité unç seule (pis de son omnipotence pour

se débarrasser de ses ennemis. »

Quel jour vient cet éloge de la modération du gouvernement national polonais? — C'est le jour même où une dépêche de Breslau annonce que le tribunal révolutionnaire de Varsovie ayant prononcé la condamnation à mort du colonel Leichte, fonctionnaire russe, le soir même le colonel Leichte a été poignardé par une main inconnue ; c'est le jour même où une autre dépêche delà même date et de la même ville annonce que les biens confisqués par Nicolas

' et Alexandre II à9fW Ifis provinces polcmaî^s, et donnés à des généraux et à des fonctionnaires russes» sopt confisqués et déclarés propriété nationale. Rar le gouyernem^nt insurrectionnel. Nous réprouYons, nous repoussons, nous con^ damnons comme barbares toute confiscation des propriétés, tpute mise h mort des personqes ; mais encorç. eq ceci nous sommes absolu , nous ne distinguons pas ; nous n'avons pas, comme XOpinion nationale, deux balances, l'une pour les Russes et l'autre pour les Polonais.

Flétrissez , flétrissons les actes odieux du général Mourawieff qui confisque, qui fusille ^t qui pend ; mc^is ne glorifiez pas les actes condamnables du comité terroriste qui confisque, qui empoisonne et qui poignarde ? £n parlant du colonel teiçhte « frappé d'un coup de pqignard par une » main inconnue », ajouter : f Le soir mêm^, l^jM^ice de la » Pologne était satisfaite-»^ c'est insulter la Pologne, c'est glacer les sympathies ardentes qu'elle ayait médité d'inspirer, surtout en 1861 et 1862!

La Pologne se relève quançl elle oppose la résignation à l'oppression, quand au bourreau elle oppose le martyr; mais elle déchoit quand à la confiscation elle oppose la confiscation, quand à la corde et au bourreau ^le oppose le poignard et l'assassin !

. Où commence le terrorisme finit l'héroïsme.

16 octobre 1863.

Rappdé par de pressantes instances dans les rangs de la presse militante, nous nous sommes efforcé d'y donner l'exemple de la loyauté la plus scrupuleuse ; nous n'y avons fait que de la personnalité défensive, et encore n'est-ce jamais la personne, mais toujours le drapeau que nous avons défendu. A cela nous avons peu de mérite : attaques, iqjures, calomnie n'étant plus à notre ^ard que œ que

sont les balles mortes qui expirent au pied du but. S*il était un journal duquel nous dussions attendre une loyauté réciproque, ce devait être le Siècle. Pourquoi n'en est-il pas ainsi? Notre pensée ne porte ni visière, ni cotte de mailles, ni cuirasse ; elle ne fuit pas quand on la combat. Pourquoi donc ne pas la prendre bravement corps à corps ? Pourquoi donc la dénaturer au lieu de l'attaquer? Ce n'est pas de la polémique, c'est de la trahison; ce n'est pas de la force, c'est de la faiblesse. Le Siècle est d'avis que la France , à tout prix et à tout risque, doit déclarer la guerre à la Russie pour rendre à la Pologne son indépendance. La Presse est d'avis que la France est sans droit et sans titre pour intervenir entre les Russes et les Polonais. Voilà le champ de la discussion. Que sur ce champ le Siècle combatte la Presse et que la Presse combatte le Siècle, la vérité ne peut qu'y gagner ; mais que le Siècle dise que la Presse ne voit dans les Polonais que des « assassins », cela est faux et cela n'est pas loyal. La Presse a toujours honoré, admiré, glorifié le courage et l'abnégation partout où ils se sont déployés : en Pologne, en Italie, en Irlande, en Amérique, aux Indes, même en Algérie. Lorsque courage et abnégation existent et rivalisent dans les deux camps opposés, la Presse n'est pas exclusive : elle leur rend également justice. Elle se souvient avec satisfaction d'avoir été longtemps la seule à prendre entre tous la défense d'Abd-el-Kader. Ce qu'avant tout la Presse voit dans les Polonais, ce sont des martyrs d'un anachronisme, ee sont des victimes d'illusions qu'on leur donne sans les partager! Maintenant, oui ou non » estil vrai que la cause qu'ils défendent héroïquement a été souillée par l'assassinat ? Deux tentatives d'assassinat n'ontelles pas eu lieu contre le marquis Wielopolskî , un Polonais qui a pu se tromper, mais qui a cru servir son pays ? Le général Luders n'a-t-il pas eu la tête fracassée? Des bombes n'ont-elles pas été lancées le 7 septembre contre le général de Berg? Le Times a imprimé que ces bombes avaient été lancées c par ordre du gouvernement national ». Ne

doutant pas, ne voulant pas douter que ce fût une calomnie, la Presse n'apoint reproduit cette infâme allégation du Times. Est-il vrai, oui ou non, que les Polonais, qui se serviraient plus volontiers de leurs faux pour faucher des épis que pour faucher des Russes, qui aimeraient mieux travailler que batailler, qui feraient volontiers passer la liberté personnelle avant Tindépendance nationale, sont placés entre deux terrorismes également implacables : terrorisme du gouvernement anonyme , et terrorisme du gouvernement russe 7 Pour les peser, le Sièck a deux balances ; la Presse n*en a qu'une. Elle condamne également les excès des deux côtés, et plus elle voit commettre d'excès s'abritant de part et d'autre sous le nom de représailles, plus elle a la guerre en horreur et la paix en estime. La Presse ne dit pas que les Polonais sont des assassins ; mais elle dit que les assassins sont des assassins , qu'ils se nomment Fieschi tirant sur Louis-Philippe ou Orsini tirant sur Napoléon III; qu'ils portent un nom italien ou qu'ils portent un nom polonais ; qu'ils veuillent le retour de la république de 1793, le départ du pape de Rome ou le rétablissement de la Pologne de 1772 ! L'assassinat est un moyen que ne justifie aucim but.

L'I30LEMfiNT DE LA FRANCE

30 juillet 1863.

l'isolement de la RUSSIE *. tel est le titre solennel d'un solennel article publié par la France, article écrit du style dont M. de la Guéronnière a hérité de MM. de Chateaubriand et de Salvandi.

Est-ce un brillant article pour masquer une retraite embarrassante ?

Est-ce une adhésion tacite à nos conclusions ?

JBst-çe manque de temps pour les réfuter ?

Nous n'aimons, on le sait, ni les conjectures ni les interprétations; nous nous bornons donc à constater le fait et à attendre qu'il s'éclaircisse.

Gela dit , examinons rapidement et sommairement en peu de lignes ce qu'il y a au fond du gros mot dont M. de la Guéronnière a fait le titre et le sujet de son article.

L'isolement, à l'état diplomatique, est une situation transitoire; on a tort, tous les faits le prouvent, quand on en exagère l'importance.

Une nation vaut par elle-même; elle vaut par sa population, elle vaut par son territoire, elle vaut par son armée, elle vaut par son administration , elle vaut par sa richesse , elle vfi^ut par son crédit.

Si elle est faible, l'isolement à l'état diplomatique ne la fortifie pas; mais si elle est forte, l'isolement à l'état diplomatique ne l'affaiblit pas.

L'isolement de la France à l'état diplomatique, en 1840, ne Ta ni afiaiblie ni fortifiée; l'isolement du Piémont à l'état diplomatique, en 1860, ne l'a ni fortifié ni affaibli.

A l'état diplomatique, risolement est un nuage qui passe; ce nuage n'est à craindre que lorsque , déchiré par la foudre, il se change en orage; en d'autres termes, l'isolement n'a de gravité que lorsqu'il passe de l'élatde relations diplomatiques fermées à l'état de guerre ouverte.

Si nous insistons sur cette distinction , ce n'est point que nous éprouvions le besoin de contredire notre ancien collaborateur, avec qui nous avons été si longtemps en parfait accord d'impressions et de pensées; non ; nous cédons à un sentiment qui n'est nullement persqnnel. Dans son article intitulé: l'isolement de la Russie, nous voyons un serpeïit caché sous des fleurs.

Montrer ainsi la Russie isolée, n'est-ce pas tenter la France déjouer seule, au jeu de 1^ force et du ]îasard, la partie à laquelle la convient soir et matin V Opinion nationak et la Patrie, le Siècle et le Journal des Débats?

M. de la Guéronnière est-il bien sûr que jouer ce jeu^ ce ne serait pas louer celui de l'Autriche ? M. de la Guéronnière est-il bien sûr que. l'ardent , le constant et le secret désir de rÀutriche qe soit pas d'engager la France dans une guerre coiitre la Russie qui permettrait à l'Autriche, manifestement menacée dans la possession de la Vén^tie, de saisir cette occasion de reprendre au Piémont la Lombardie, de rendre le royaume de Naples à son roi détrôné, le grand-duché de Toscane à son grand-duc expulsé, de rétablir enfin l'état de choses antérieur à nos victoires de Magenta et de Sqlferino?

Attribuer à l'Autriche cette pensée fixe de prendre sa revanche, de venger et d'effacer un immense échec, de ressaisir la Lombardie qu'elle a perdue, dç consolider I^ Vénétie qu'elle est menacée de perdre, ce n'est point la calomnier; car en 1823 et jusqu'en 1829, la France, ayant pour ministres des affaires étrangères le vicomte de Chateaubriand (lire Y Histoire du congrès de Vérone) et le comte de la Ferronays (lire ses dépèc^ies), n'a-t-elle pas eu longtemps aussi la pensée fixe de venger et d'effacer la perte de la bataille de Waterloo en reprenant les limites du Rhin î

L'hisloire diplomatique tout entière de TAutriche est là pour déposer qu'en se conduisant ainsi, rAulriche ne ferait que demeurer fidèle à sa politique traditionnelle, et continuer de mériter l'ancienne et longue réputation d'habileté qu'elle s'était acquise.

Avant tout, la politique devrait être l'art de ne point s'abuser. Or ce serait s'abuser dangereusement que de croire que la France a pu grandir au dehors et gagner en Italie les victoires qu'elle y a remportées, à elle toute seule, sans éveiller des jalousies et des ressentiments, guettant dans l'ombre le moment de s'assouvir.

Tenter la France par une guerre facile , tenter la France par une guerre généreuse , tenter la France par la gloire : voilà ce que doivent chercher depuis trois ans les hommes d'État de l'Autriche; voilà ce que cherchent les hommes d'État de l'Angleterre , qui font chaque année le compte de ce que leurs défiances et l'armement de leurs côtes coûtent à leur budget ; voilà ce que nous affirmons qu'ils cherchent, parce que c'est ce que nous eussions cherché si nous avions été à leur place. Peut-être croient-ils l'avoir trouvé en montrant à l'aigle planant dans les airs un mouton dans les steppes !

Cette crainte , cette défiance à l'égard de l'Autriche ne fût probablement pas née dans notre pensée — naturellement peu portée à la méfiance — sans la dépêche de Vienne adressée en toute hâte, le 19 juillet 1863, parle comte de Rechberg au prince Metternich, à Paris. Un si grand empressement de la part de l'Autriche à rassurer la France , qui l'a si cruellement battue , est trop humble pour être sincère et n'être pas suspect. Lorsque nous voyons l'Autriche et l'Angleterre s'associer si étroitement pour repousser l'entente PRÉALABLE ET PUBLIQUE entre l'Autriche, la Prusse et la Russie, proposée par le prince Gorlchakoff, nous ne pouvons nous empêcher de croire à l'entente spéciale et secrète de l'Autriche et de l'Angleterre — ces deux vieilles alliées — à l'effet d'attirer et de faire tomber dans un piège adroitement caché le gouvernement français.

L'inclination et Tinclinaison connues de M. Drouyn de Lhuys vers l'Autriche étaient un motif de plus pour que nous insistassions, comme nou§ venons de le faire, dans ces observations sur l'article de M. de la Guéronnière, d'ailleurs inexact, car la Prusse est trop étroitement unie à la Russie pour qu'il soit vrai de dire : l'isolement de la russie.

La preuve que la Russie n'est point isolée , c'est la persévérance , au risque d'une révolution , apportée par le roi de Prusse dans la question sur laquelle s'est fait jour son dissentiment avec la majorité des députés et des électeurs prussiens. Le roi de Prusse veut avoir toute prête l'armée prussienne la plusforte possible pour défendre son allié et parent l'empereur de Russie.

En cas de guerre à la Russie et à la Prusse par la France, — suspecte aux yeux de l'Angleterre de vouloir les rives du Rhin , cette fermeture de la parenthèse ouverte par les montagnes de la Savoie, — où donc serait la garantie qu'après avoir promis de garder la neutralité, si elles la promettaient, l'Autriche et l'Angleterre la garderaient? Un seul nom prononcé , le nom du port d'Anvers, ne suffirait-il pas pour déchaîner contre « l'ambition insatiable de la France » tous • les journaux et tous les meetings de Londres ? Alors, disonsle, l'isolement de la Russie n'aurait paru exister un seul instant que pour faire place à l'isolement de la frange.

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