‹ L'apaisement de la PologneChapitre 40 sur 73 · LA PAIX TROUBLÉE · texte numérisé non relu

LA PAIX TROUBLÉE

P'aoùt 1863.

Ce que nous cherchons , c'est une issue qui permette au cabinet français de sortir d'une question dans laquelle il s'est inconsidérément engagé, malgré la déclaration de M. Billault, le 6 février 1863, au Corps législatif, déclaration d'abstention la plus précise, la plus ferme, la plus catégorique qu'il fût possible de faire.

Comment le cabinet français, fourvoyé par M. Drouyn de Lhuys, en sorlira-t-îl ?

Sera-ce par le retour à la politique d'abstention, proclamée le 6 février par M. Billault?

Sera-ce par l'adoption de la politique d'action, exposée le 19 mars par le prince Napoléon?

Sera-ce par l'action commune, imaginée le 17 juin par . M. Drouyn de Lhuys ?

Nous avons toujours été et nous sommes plus que jamais pour la politique d'abstention , pour la politique du 6 février; mais si nous pouvions changer d'avis lorsque tout nous donne raison , nous serions, sans hésiter, pour l'action isolée contre l'action commune, pour la politique du 19 mars contre la politique du 17 juin, pour la politique du prince Napoléon contre la politique de M. Drouyn de Lhuys.

L'action commune, idée radicalement fausse, n'a mené à rien , ne mènera à rien, ne peut mener à rien qu'à des tiraillements sans nombre et à des complications sans fin. Ce ne sera pas la délivrance , ce ne sera pas l'indépendance, ce ne sera pas la séparation de la Pologne. Que sera-cidone?

L'action isolée, idée dynastiquement juste, laissait à la

France victorieuse l'entière liberté de poser les conditions de la paix.

Si la France eût fait en 1859 la guerre dltalie de compte à demi avec FAngleterre contre l'Autriche , croit-on que le territoire français se fût agrandi de trois nouveaux départements ?

Si la France n'eût pas eu en 1854 TAngleterre pour alliée contre la Russie, croît-on que cela l'eût empêchée de remporter la bataille de l'Aima et de prendre Sébastopol, et pense-t-on qu'il ne fût pas sorti du congrès de Paris autre chose que la neutralisation de la mer Noire ?

L'action Isolée, c'est la guerre; oui, c'est la guerre; oui, c'est le sang répandu à flots; oui, c'est l'argent semé en balles et en boulets , mais avec des compensations.

L'action commune , c'est aussi la guerre ; c'est aussi le sang répandu à flots; c'est aussi l'argent semé en balles et en poulets, mais sans compensations.

Et si ce n'est pas la guerre, c'est l'impuissance, c'est l'imprévoyance, et, si le mot existait, nous dirions c'est l'impolitique.

Si l'action commune n'est que l'isolement de la Russie, le gouvernement russe en prendra facilement son parti; il attendra patiemment qu'il surgisse quelque complication européenne pour l'arrangement de laquelle l'Angleterre viendra lui proposer de s'allier à elle-contre la France, ou la France viendra lui proposer de faire cause commune avec elle contre l'Angleterre.

L'isolement diplomatique est un gros mot gonflé de vent, quji se dégonfle à la moindre piqûre d'un bec de plume. •

Si l'action commune est la guerre, il n'y a plus d'autre règlement possible de la question polonaise que la reconstitution d'une Pologne assez grande et assez forte pour se défendre par elle-même contre un retour agressif de la Russie. Alors c'est la perte pour la Prusse du grand-duché de Posen, et pour l'Autriche de la Gallicie et de l'État de Cracovie. Quelle compensation l'Autriche exigera-t-elle ? Que

deviendra la Prusse î Sera-t-elle indemnisée , ou sera-t-elle rayée de la carte de TEurope afin d'y faire place à la Pologne comme cinquième grande puissance? En admettant que l'Angleterre et l'Autriche aient commencé par s'entendre pour entreprendre la guerre à trois , les trois parties s'entendront-elles jusqu'à la fin, lorsqu'il s'agira de déplacer ainsi l'équilibre européen? N'est-ce pas^u moins douteux, quand on sait jusqu'à quel point l'Angleterre est ombrageuse à l'égard de la France ? On le voit, < la défaite de la Russie eût-elle lieu >, cette défaite compliquerait plus de questions qu'elle n'en résoudrait. Aussi peut-on compter que l'action commune ne sera qu'un avortement. Avorter vaut -il donc mieux que reculer?

L'action commune n'a qu'un avantage , c'est qu'elle permet à chacune des trois puissances intervenantes de se décharger à tour de rôle sur les deux autres de toute responsabilité , et de s'écrier : Ah! si je n'avais pas été liée, c'est à Saint- Pétersbourg que j'eusse forcé la Russie de signer la délivrance de la Pologne !...

L'action commune sera l'avortement décoré du nom d'isolement; mais elle ne sera pas la guerre, on y peut compter.

On peut vanter tant qu'on voudra l'action commune, on n'en fera pas sortir autre chose que ce qu'elle contient : or ce qu'elle contient, ce n'est ni la paix ni la guerre; c'est un état de choses sans gloire, mais non sans péril, dont le vrai nom est : la paix troublée.

Or la paix troublée , c'est la prospérité disparue. • A la place de la prospérité, pour combler le vide, pour combler le gouffre , si l'on ne met pas la gloire et si l'on ne met pas la liberté, qu'y mettra-t-on ?

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