LA GUERRE ET L'EXONÉRATION MILITAIRE
12 août 1863.
Il est incontestable qu'il y a de vives et de nombreuses sympathies pour les Polonais, pour ce peuple qui donne si héroïquement sa vie pour ne point mourir. Quand la question se pose toute seule, on recueille beaucoup d'adhésions; mais faut-il souscrire et donner de l'argent , on ne souscrit pas ou très-peu. Que serait-ce donc si la question se posait en ces termes : Que tous les Français valides qui veulent la délivrance de la Pologne signent l'engagement de partir comme soldats ou de se faire remplacer en versant à la caisse d'exonération militaire la somme nécessaire , somme dont le chiffre de plus en plus élevé devient de moins en moins accessible aux familles pauvres ?
Des campagnes, où généralement les bras manquent aux travaux, il nous revient que la guerre, malgré tous les articles belliqueux du Siècle^ de YOpinion nationale, de la Patrie et du Journal des Débats, serait loin, très-loin d'avoir pour elle les suffrages des cultivateurs. Nous le croyons , car ce n'est jamais sans désorganiser plus ou moins gravement la famille agricole que le tirage lui enlève un fils de vingt ans, robuste et bien portant! MM. les journalistes qui se mirent dans les phrases belliqueuses qu'ils polissent et repolissent, ne déploieraient peut-être pas une ardeur si martiale , mais sans péril pour eux, s'ils se rendaient exactement compte du poids écrasant que fait peser sur les familles rurales une loi de recrutement qui demande tous les ans à la population cent mille hommes, fleur de la farine humaine, et qui les garde pendant sept ans sous les drapeaux !
Il en coûte peu de risquer la vie de gens qu'on n'a jamais vus, qu'on ne verra jamais, qu'on ne connaît pas même de nom... Ah ! quel dommage qu'il ne soit pas permis d'ouvrir des registres d'inscription où tous ceux qui persisteraient à demander que la France allât porter la guerre à la Russie fussent tenus de mettre leurs actes d'accord avec leurs paroles ! Que de pages blanches !
La France laborieuse, qui veut la paix et la liberté, ne se résigne aux maux de la guerre que lorsqu'une offense ou une agression, soit contre elle, soit contre un allié, a rendu la guerre inévitable. Soyons donc économes du sang et de l'argent français !
Avons-nous donc trop de bras vigoureux pour les travaux de nos champs et de nos villes , pour les travaux de nos chemins de fer inachevés ! Avons-nous donc exubérance de population ! Notre population est-elle donc d'une taille si haute qu'elle ait besoin qu'on la rapetisse en envoyant tuer ou mourir au loin les plus robustes , les plus grands, et en ne gardant pour perpétuer la famille que les plus chétifs, les plus petits? Notre dette est-elle donc trop mince et le poids de nos impôts trop léger ?
Que les Polonais — qui « ne relèvent que d'eux-mêmes de la Vistule au Dnieper, de Witepsk à la mer Noire » — détrônent le czar Alexandre pour sa récompense d'avoir quitté les eri'ements de son père le czar Nicolas, et se donnent un roi de Pologne à leur choix : à cela nous n'avons rien à reprendre ; mais qu'ils le fassent sans que MM. Labbé, Guéroult et Elias Regnault obligent la France à intervenir les armes à la main et toute seule, sous peine d'être accusée de « se coucher dans
» LA BOUE ET D'ACCpPTER LA SOLIDARITÉ DE TOUS LES CRIMES » ! Oui,
nous avons l'impudeur de l'avouer, nous tenons à conserver vivants nos fils de vingt ans et à ne pas rouvrir le grandlivre pour y inscrire une nouvelle dette de deux milliards.