L'ABANDON DE L'ACTION ISOLÉE
Précisons les dates :
Mardi 6 octobre, il semblait que l'opinion de M. Guéroult — si énergiquement exprimée sans avertissement officieux, sans avertissement officiel, sans communiqué, sans improbation au Moniteur — fût sûre de son fait ! Il ne paraissait plus douteux qu'elle l'emport&t. Les timides se disposaient à vendre leurs rentes ; les téméraires se disposaient à mettre la baïonnette au bout du fusil.
Mercredi 7 octobre, réunion du conseil des ministres, présidé par l'empereur, arrivé de Biarritz à Paris mardi soir.
Que s'est-il passé dans ce conseil ? Nous ne le savons pas, nous ne devons pas, nous ne voulons pas le savoir, car, le sachant, nous n'en pourrions rien dire; mais ce que nous savons et ce que nous pouvons dire sans crainte d'être accusé d'indiscrétion ou d'inexactitude, c'est que l'article publié mardi soir dans le journal la France, sous ce titre : la politique DE L'OPINION NATIONALE, a porté à la politique de MM. Guéroult, Havin, Delamarre et Bertin un coup de corne dont il ne semble pas qu'elle puisse se relever, si Ton en juge par le coup de pied que lui détache ce matin M. Paulin Limayrac dans le Canititutionnel, avec plus de vigueur que de générosité. Phèdre a donné à ce coup de pied un nom que la Fontaine, plus délicat, s'est abstenu de qualifier. Nous imiterons la réserve de la Fontaine.
L'article du ConsiUutionnel est solennellement intitulé : LA POLOGNE SOUS LA PROTECTION DE l'europe. Cet article n'est ^
que la paraphrase du texte de la France, dont le Cotufitutionnel donne un extrait entouré de beaucoup de louanges^ mais en affectant de ne pas nommer la France. Pourquoi cette affectation? M. Paulin Limayrac est-il donc devenu un écrivain de si grande taille qu'il lui faudrait s'abaisser trop pour nommer M. de la Gu^ronni^re, dont il était le suppléant à la Patrie il y a peu d'années? Quoi qu'il en soit, il est clair que depuis mercredi 7 octobre, l'action isolée a perdu tout le terrain qu'elle paraissait avoir gagné, et que le Constitua tionnel et le Pays ne sont plus que les échos de la France.
L'action isolée paraît souverainement condamnée et définitivement abandonnée.
La condamnation souveraine de l'action isolée, c'est la condamnation 46 la politique de VOpimon nationale, du Sièdê, de la Patrie et du Journal des Débats.
Que vont répondre ces journaux à la France, assistée maintenant du Constitutionnel et du Pays?
L'abandon de l'action isolée est un point gagné par la France. Il reste à gagner par la Presse l'abandon de l'action commune.
Aussitôt que l'action commune et que l'action isolée auront été l'une et l'autre abandonnées, on verra, nous le déclarons, la Pologne s'apaiser immédiatement d'elle-même.
Alors, nous en avons la conviction, ne tarderont pas à se réaliser ces paroles : « La Pologne Ubre dans la Russie libre. » S'il en était autrement, si notre conviction, si notre attente étaient déçues, la Russie, qui a trouvé en nous un défenseur impartial parce que nous l'avons crue sincère, rencontrerait en nous un adversaire implacable parce qu'elle serait aveugle.
Programme de la France :
PAIX GLORIEUSE A l'EXTÉRIEUR, SAG^ LIBERTE A l'iNTÉRIEUR.
Programme de la Presse :
PAIX ET liberté en EUROPE.
M. Guéroalt s'est trompé d'adresse en essayant de nous décocher ce trait, lourdement tombé à ses pieds :
'( La Russie a pu jusqu'ici, sans trop d'inconvénient, se moquer de l'intervention des trois premières puissances de l'Europe; mais il est clair qu't^lie n'affronterait pas impunément la colère de M. de Girardin, et qu'elle y regarderait à deux fois avant de se faire un adversaire implacable de ce partisan à outrance. »
Il se peut que M. Guéroult ait eu la pensée, la prétention, Tespoir qu'à force de battre le tambour et de sonner du clairon il engagerait la France contre la Russie et la Prusse, la France toute seule, la France sans l'Angleterre et sans l'Autriche; M. Guéroult croit à la puissance du journalisme ! L'illusion que se fait M. Guéroult sur ses articles, nous ne nous la faisbns pas sur les nôtres. Nous savons parfaitement que l'empereur Alexandre, en réalisant ces paroles : « La Pologne libre dans la Russie libre i>, ne ferait que suivre ses propres inspirations et achever l'œuvre qu'il avait spontanément et résolument commencée. Le mérite lui en reviendrait tout entier, et nous ne nous en attribuerions pas la plus petite part; mais, comme il est sage de tout prévoir quand on veut raisonner juste, nous avons prévu le cas où de mauvais conseils pourraient l'emporter sur les bonnes intentions de l'auteur de l'abolition du servage en Russie : dans ce cas, nous avons annoncé à nos lecteurs ce que nous ferions, afin qu'ils ne fussent point fondés à nous accuser de versatilité. Ils sont prévenus.
Le jour où la Russie nous parait avoir raison, nous la défendons; le jour où il nous paraîtrait qu'elle eût tort, nous l'attaquerions. M. Guéroult aime-t-il donc et comprend-il donc si peu la liberté qu'il ne veuille pas nous laisser celle de nous mouvoir dans notre impartialité, dans notre indépendance ? Nous ne sommes pas l'avocat de la
Russie contre la Pologne ; nous sommes l'avocat de la paix contre toute immixtion diplomatique conduisant à Tinfervention armée ou à l'impuissance manifeste, immixtion dont le déplorable résultat a été de prolonger la lutte au lieu de l'abréger, de l'envenimer au lieu de l'apaiser.
Nous suivons une ligne droite dont les injures de YOpinion nationale ne nous feront pas dévier. On se sent bien fort quand on n'est au service d'aucune passion, d'aucune considération, d'aucune amitié, et qu'on ne cherche que le vrai.
V Opinion nationale ajoute :
«c Le Constitutionnel se moque de nous. Il intitule un article, écrit dans ce style tout plein de solennité et de mystère dont M. Paulin Limayrac possède seul le secret : la Pologne sous la pbotection bi l'subopk. Il nous apprend que les négociations ont démontré que la Pologne était désormais sous la garde des puissances alliées.
» Nous préférons la franchise de M. de Girardin. Le rédacteur de la Presse a du moins la loyauté de dire ce qu'il veut.
» 11 conseille ouvertement l'abandon de la Pologne au nom des intérêts infiniment plus respectables de la Bourse. »
Ce qu'on dit de nous nous importe assez peu; si nous relevons ce qui précède, ce n'est donc point pour nous justifier devant les lecteurs de Y Opinion nationale; c'est uniqùeraént pour bien préciser notre pensée devant les lecteurs de la Presse.
Que ceux-ci le sachent bien, ce que nous voulons, c'est ôter à la Russie tout prétexte, tout motif d'ajourner la liberté, à laquelle Russes et Polonais ont acquis de nouveaux droits : les premiers par leur dévouement, les seconds parleur martyre! Ce que nous voulons, ce n'est pas l'abandon de la Pologne : c'est l'abandon d'une ingérence plus cruelle que l'indififérencc; c'est l'abandon d'une ingérence sans titre et sans droit, marquée de la part de l'Angleterre et de l'Autriche au coin de la plus flagrante inconséquence; c'est l'abandon, enfin, d'une protection reconnue illusoire par V Opinion nationale elle-même!
Les intérêts que nous défendons, ce ne sont pas les înté-
rets de la Bourse; ce sont les intérêts de la paix, inséparables des intérêts de la liberté.
S'il convient à VOpinion nationale de faire passer l'indépendance de la Pologne avant la liberté de l'Europe, il convient à la Presse de faire passer la liberté de l'Europe avant l'indépendance de la Pologne.
A chacun des deux journaux son point de vue politique.
Par rindéj)endance de la Pologne, on agite toutes les questions sans les résoudre.
Par la liberté de l'Europe, on résout toutes les questions sans les agiter.