‹ L'apaisement de la PologneChapitre 70 sur 73 · ROMAN · texte numérisé non relu

ROMAN

Fi! pouah!... c'est en termes pompeusement indignés, où l'ode se marie à la satire, que Y Opinion nationale répond à la Presse :

« Voilà ton idéal, d'après M. de Girardin, 6 France de Descartes et de Voltaire, de Turenne et de Marceau ! Paris, la ville du 1 4 juillet, ne serait plus que l'hôtellerie des margraves obèses et des lords spleenétiques , et, sur le front déshonoré de la grande cité, devenue la ville de débauche du genre humain, on lirait : Great exhibition! Nous rêvons pour notre patrie une destinée bien différente; nous voulons qu'elle soit l'initiatrice de la philosophie nouvelle, de la religion , de la solidarité ! Quand la papauté de Rome , qui a été si longtemps le lien des nations, décline et disparait à l'horizon, nous voulons' faire rayonner aux yeux du genre humain la suprématie religieuse et sociale de la France! » Signé: labbé. »

Nous eii convenons : dans le roman de la France que concevait l'imagination de l'empereur Napoléon P', et qui eût donné à l'univers Paris pour capitale, Turenne (à moins que ce ne fût uniquement comme amant éperd u de la duchesse de Longuevilie, amour qui fit de lui un rebelle) et Marceau

n'auraient plus eu de place; mais rien n'eût empêché Descartes et Voltaire d'en garder une.

France de M. Labbé, pour mériter-de sa part tant de regrets et tant d'éloges , as-tu donc été si hospitalière pour pescartes, tué par la rigueur du climat à Stockholm où il dut se retirer, et pour Voltaire, qui débuta par être l'hôte de la Bastille! Où- donc y a-t-il incompatibilité entre de bonnes routes et de beaux livres ! En quoi des « margraves obèses et des lords spleenétiques » arrivant à Paris par les chemins de fer de l'Est et de l'Ouest, venant loger au Grand Hôtel, visitant nos musées, assistant à nos spectacles, empécheraient-ils un nouveau Descartes d'écrire un nouveau Discours sur la Méthode, et un nouveau Voltaire de publier un nouveau Dictionnaire philosophique ?

Des gendarmes pendeurs en Pologne, des gendarmes pourfendeurs en France ne suffisent pas à M. Labbé; il faut à M. Labbé une religion : il lui faut « la religion de la solidarité » ! Il aspire à la papauté de Paris détrônant la papauté de Rome, il aspire à la « suprématie religieuse de la frange » !

Quelle suprématie religieuse !

Une suprématie religieuse exercée par des gendarmes pendeurs et par des gendarmes pourfendeurs !

Une suprématie religieuse fondée sur ce principe qu'il faut que « les hommes soient broyés pour être mêlés » !

Le bel idéal !

Courez donc tous vous convertir à la religion de M. Labbé !

5 novembre 1863.

L'étude successive des questions, la recherche exclusive du vrai nous suffisent pleinement; aussi ne nous voit-on plus provoquer aucun débat de journal à journal, débat qui finit toujours par faire dévier les questions et par devenir plus ou moins personnel. Pour que nous l'acceptions, il faut que nous y soyons contraint par des attaques réitérées, et encore

faut-il que nos lecteurs, ayant pour nous une susceptibilité que nous ayons perdue , insistent à ce point de ne pas nous permettre de laissey:)lus longtemps sans réponse des attaques qui les blessent dans la dignité de leur journal. Quel besoin ï Opinion nationale éprouvait-elle donc de venir nous forcer derrière les lignes de notre polémique défensive? Quel avantage le Moniteur de la gendarmocratie avait-il à nous obliger par ses agressions de passer de la défensive à l'offensive, et de mettre à nu ses pauvretés et ses contradictions ? Cela ne peut s'expliquer que par la bouillante ardeur d'un rédacteur nouveau, impatient et jaloux de se faire distinguer. M. Labbé aura voulu effacer M. Bonneau. Il n'aura réussi qu'à se compromettre et qu'à compromettre le drapeau.

Pauvre drapeau !

Assurément, s'il était un journal qu'on ne dût pas s'attendre à voir se mettre publiquement à genoux et réciter dévotement son Credo, c'était celui qu'on nomme le premier dès qu'on dit : le plus anticlérical.

M. Labbé croit en Dieu , il y croit si profondément qu'il éprouve le besoin de le faire savoir urbi et orhi\ A cela il n'y aurait rien à redire, si la religion catholique, qui est la religion de l'immense majorité des Français, n'était journellement attaquée de la façon la plus âpre par Y Opinion nationale, et si le pape n'y était en toute occasion grossièrement injurié.

Prenant l'attitude et le ton du confesseur, M. Labbé va même jusqu'à nous questionner en ces termes, à travers les barreaux de son confessionnal :

« Que rhonorable rédacteur de la Presse nous permeUe de lui poser une question : Est-il vrai, oui ou non, que les nations les plus religieuses soient aussi les plus libres? »

A cette question inattendue, voici notre humble réponse : S'il en est ainsi, mon père, si vous pensez que les nations les plus religieuses soient les plus libres, d'où vient donc que vous trempiez le bout de votre plume dans l'encre de YOpUnion nationale, au lieu de le tremper dans l'écritoire du journal le Monde? S'il en est ainsi, homme de tant de foi,

d'où vient donc que vous ayez si peu de respect pour notre religion maternelle? D'où vient donc que jous vous consumiez en efforts convulsifs pour renverser les colonnes du temple, que nul n'a jamais vu nos mains tenter d'ébranler? Si nous n'avons pas la foi, nous avons lé respect de la foi d'autrui : d'où vient donc que vous n'ayez pas ce respect, vous qui avez la foi?

Vous dites :

« La religion est le seul contre-poids à la liberté. La liberté crée le mouvement, la religion donne au mouvement son unité. La démocratie athénienne avait pour lien la foi de sa nation en Pallas- Athénée ; la république a été possible en Suisse , dans les Provinces- .Unies, en Amérique, parce qu'elle y avait pour fondement un protestantisme vivant, librement accepté et sincèrement pratiqué; tandis que deux tentatives de gouvernement démocratique ont échoué en France, parce que la religion du passé s*était effacée peu à peu dans toutes les consciences, tandis que la foi nouvelle était à peine entrevue par quelques-uns. »

Qu'appelez-vous la religion dupasse? qu'appelez-vous la/o» nouvelle? De quelle religion entendez-vous parler quand vous ajoutez qu'elle donnera au mouvement son unité ? Est-il vrai que la seconde lentative de gouvernement démocratique, c'està-dire la république de 1848, ait échoué parce que les secours de la religion lui ont manqué ? N'avait-elle pas pour pilotes MM. Bûchez, président de l'Assemblée constituante, et Bastide, ministre des relations extérieures? Quand vous parlez ainsi, savez-vous ce que vous dites? Nous en doutons.

Vous vous écriez :

ff Voyez comme nous sommes ridicules! Oui, nous sommes ridicules, nous Tavouons, nous le confessons... »

Nous VOUS donnons acte de l'aveu. A votre tour, donneznous acte que nous n'y avons opposé aucun démenti. Reconnaissez que notre courtoisie a été égale à votre sincérité.

Vous ajoutez :

« Nous ne sommes pas des cosmopolites , et nous pensons que les nalionaUiés sont immortelles* »

Si les nationalités sont immortelles, le monde est immuable. Alors la France a, toujours été ce qu'elle est, ni plus grande ni plus petite. Alors la France de Charles VI l'Insensé était territorialement la même que la France de Charles le Grand, empereur d'Occident. Alors la France de 1815 avait la même étendue que la France de 1812. Alors les Assyriens, les Carthaginois, les Grecs de l'ancienne Grèce, les Romains de l'ancienne Rome, qui s'étaient surnommés les maîtres du monde, ont conservé leurs limites et leur puissance, etc. Mais si les nationalités sont immortelles, de quel droit, ô fossoyeui', enterrez-vous vivants, moins le Palatinat que vous avez la bonté d'épargner, le royaume de Bavière dans l'empire d'Autriche, le royaume de Wurtemberg dans le grand-duché de Bade, tous les petits États de la Confédération jusqu'au Rhin , le royaume de Hanovre , l'Oldenbourg et le Mecklembourg dans le royaume de Prusse ?

Telle est votre inconséquence, que vous entassez contradictions sur contradictions sans même vous en apercevoir.

Feuille anticléricale, vous arborez le drapeau de la foi et vous revendiquez pour la France la suprématie religieuse!

Journal des nationalités, vous les traitez comme traitait les voyageurs ce brigand de l'Attique resté à jamais célèbre sous le nom de Procuste !

Moniteur de la guerre, vous déclarez que vous la détestez et que vous appelez de tous vos vœux le fédéralisme universel, le jour où les peuples rendus à eux-mêmes auront fondé, de l'Océan au Dnieper, les états-unis d' EUROPE.

Vous ne savez ni ce que vous voulez, ni ce que vous dites!

7 novembre 1863.

La coalition européenne ne fait aucune peur à M. Guéroult; voici en quels termes il déclare qu'il s'en moque:

« Que la France, qui a déjà proclamé la déchéance des traités de

1815, proclame son principe intérieur de droit public, le suffrage universel, comme base du droit international, et nous nous moquons parfaitement de la coalition européenne. »

Assisté de M. Sarrans jeune, M. Havin ne s'en moque pas moins. Il convient d'ajouter que MiM. Guéroult, Havin et Sarrans jeune ont dépassé l'âge où, à aucun titre, ils ne seraient atteints par la loi de recrutement. Donc, une coalition européenne mutilât-elle, moissonnât-elle cinq cent mille Français, que MM. Sarrans jeune, Havin et Guéroult ne seraient ni du nombre des mutilés, ni du nombre des tués. Ceci soit dit pour rassurer leurs familles et leurs amis.

A l'exception de la Prew^,. feuille sans courage, tous les journaux étant ou ayant été plus ou moins pour la guerre, si le journalisme est, en effet, une puissance, on doit s'attendre de la part de la majorité législative à un vote martial presque unanime, vote triomphal pour MM. Havin et Guéroult, vote accablant pour MM. Tbiers et OUivier, car MM. Tbiers et OUivier n'ont pas de journaux. Et quels journaux d'ailleurs seraient assez forts pour lutter contre le Siècle et contre Y Opinion nationale, ces deux fidèles interprètes du sentiment français ! Lisez ce qu'ils écrivent : La Russie est à bout d'bommes et de ressources ; l'Autriche, abandonnée des Croates, est prise entre l'Italie d'une part et la Hongrie de l'autre; la Prusse, menacée par le Danemark et la Suède, ne peut faire un mouvement, l'Angleterre octogénaire a la goutte dans les genoux de Palmerston; et, d'ailleurs, elle a bien assez à faire de garder ses possessions des Indes, où la révolte ne s'éteint à grand'peine sur un point que pour se rallumer plus redoutable sur un autre. Quelle occasion plus propice la France aura-t-elle jamais de raser Pétersbourg, Vienne, Berlin et Londres?... Comment résister à une tentation présentée sous des couleurs si attrayantes? Comment hésiter en présence d'un risque si faible comparé à des avantages si grands ? La guerre est donc certaine, car mise aux voix par MM. Havin et Guéroult, le Corps législatif la votera par acclamation.

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