Cousin. Préface de l’édilion de 1834, p. x
sa vie, il ne les a confondues. Jamais il n’eût admis la transformation de l’une dans l’autre. Mais il assigne ici avec une précision nouvelle les causes de cette distinction. Depuis longtemps il avait distingué dans l’espace, l’espace visuel et tactile, objet d’intuition, et l’espace entendu comme un continuum de résistance, objet du sens musculaire, et par conséquent de pensée, non d'imagination. Mais nulle part il ne s'est autant appliqué à rattacher la forme de nos intuitions à la constitution des organes qui en sont le sujet. Nulle part, par suite, n’est mieux expliquée la distinction du monde phénoménique et du monde nouménique. Le premier n'est pas l’œuvre en nous de la pensée, mais de la nature, c'est-à-dire de notre organisation sensitive. Il est donné au moi, qui, dès qu'il existe, s’en distingue. Le monde réel ou nouménique est l’objet d’une aperception distincte et séparée, ou du moins qui peut être séparée, des affections et des intuitions. Ainsi se trouvent contenus dans la perception immédiate du corps et expliqués tous les éléments de notre idée de la réalité extérieure. Nos perceptions des objets viendront se greffer, par l'exercice du toucher aclif, sur celte perception primitive qui en est la condition nécessaire. Les empiristes comme Condillac en ont méconnu l’origine comme les partisans de la théorie des idées innées.
Ces analyses nous permettent seules d'entendre la véritable signification des idées de substance et de force, sous lesquelles nous concevons la réalité. Si on réduit la substance à une collection de qualités sensibles, on voit qu'elle est un pur produit de l'imagination, un résidu de nos intuitions visuelles ou tactiles ; et comme telle, elle n'a aucune réalité objective. Si on place sous ce décor fragile, mais varié, un support résistant et simple, on compose ainsi d'éléments hétérogènes les objets qui n’existent encore comme tels que dans notre esprit. La réalité objective n'appartient qu'aux données du sens musculaire, qu'aux qualités premières séparées des qualités secondes. Mais comment concevoir
ces qualités elles-mêmes, sinon comme Îles produits d'une force analogue, quoique opposée à nous ? L'idée de substance se résout donc dans l'idée de force.
Par les qualités premières, nous ne connaissons les réalités étrangères que dans leurs relations avec nous; cette connaissance est sans doute tout ce qu’elle peut être; Dieu lui-même, s'il pensait les choses sous notre point de vue, ne les penserait pas autrement, mais si nous pouvions les concevoir de son point de vue, c’est-à-dire en dehors de tout point de vue particulier, dans leur réalité absolue, ce qui n'est possible qu'à une intelligence absolue et parfaite, nous les entendrions autrement. On peut se faire une idée de cette connaissance divine par ces révélations, ces illuminations soudaines qui constituent le sentiment religieux, et dans lesquelles nous participons, dans un instant rapide comme l'éclair, de la science de Dieu.
La mélaphysique de M. de Biran rejoint donc celle de Leibnitz;, mais nous savons ce qui l'en sépare. II l’a noté lui-même avec soin. Faute d’être parti d’une détermination précise du fait primitif, Leibnitz s’exposait au danger qu'il ne sut pas éviter, de confondre l'idée de force avec l'idée de substance, en lui conférant des attributs qui ne lui conviennent pas. C'est là l'erreur fondamentale de la plupart des systèmes de philosophie moderne, de l'idéalisme et du matérialisme, de l’empirisme et du rationalisme. M. de Biran se proposait dans cet écrit d'en faire l’éclatante démonstration. Il considéra de tout temps sa théorie de l’origine des idées comme sa grande découverte. On peut dire qu'elle est restée la pierre angulaire de ses nouveaux Essais d'Anthropologie ; et que nulle part elle ne se détache avec plus de netteté, que dans cet important fragment sur l'idée de réalité ou d'existence, que nous avons essayé de restituer.