‹ L'Aphrodite marseillaise du Musée de LyonChapitre 5 sur 5 · Perrot et Chipiez, Op. taud., p · texte numérisé non relu

Perrot et Chipiez, Op. taud., p

3. F. Lenormant, Aphrodite à la colombe, dans la Gazette archéologique,

L’APHRODITE marseillaise

couvertes à Idalion, à Athiénau, à Amathonte, à Gourion, ou à Paphos sont d’un calcaire à grain fin, non cristallisé, qu’il est impossible de confondre avec le marbre.

Il y aurait lieu d’ailleurs de se demander si les traits qui caractérisent l'art cypriote lui appartiennent exclusivement, ou s’ils ne proviennent pas plutôt d’une influence extérieure? C’est un fait qui n’est plus contesté par personne, depuis les décisifs travaux de M. Heuzey (1), que Cypre et la Phénicie, après avoir influencé l'art grec naissant, ont subi son action à leur tour et que telle particularité des premiers convient au second avec plus de raison encore.

L’Ionie n’affectionnait-elle pas cette plénitude de formes, cette mollesse de contours, cette rondeur de facture que nous avons constatées dans notre Aphrodite? Laissez les Grecs du Péloponnèse apprendre à leur tour l’art de la sculpture : le coup de ciseau deviendra plus net, l’artiste, en présence du nu, serrera de plus près la nature, détachera la saillie des muscles, modèlera des personnages secs et nerveux (2). A leur tour, les artistes attiques corrigeront cette sécheresse, et excelleront à communiquer au marbre la grâce, le sentiment et la vie. Quant aux Ioniens, ils ne se sont jamais occupés que de rendre la forme générale du corps ; leurs statues sont toutes habillées et l’épaisseur des étoffes leur sert merveilleusement à dissimuler leur ignorance en anatomie. L’Aphrodite de Marseille a donc les caractères d’une œuvre ionienne, et on ne saurait mettre en doute sa parenté avec les statues des Branchides, avec les reliefs d’Assos, avec les sculptures du monument des Harpyes, avec la Junon de Samos, avec les statues trouvées à Délos, et les têtes du Musée de Constantinople, tout dernièrement publiées par M. Salomon Reinach.

Etant ainsi fixés sur le lieu d’origine de notre Aphrodite, il ne sera peut-être pas difficile de déterminer, par la comparaison

(1) Heuzey, Catalogue, p. 131.

(2) H. Brünn, Pæonios unddie nordgriechische Kunst, dans les Sitzungsberiçhteder münch, Akademie , 1876. I, p.315, sqq.

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de ses différents caractères, la place qu’elle occupe, au point de vue du temps, dans l'échelle des statues archaïques.

Elle est assurément postérieure au Xoanon d’Artémis de M. Ilomolle ( i), qui est considéré avec raison comme conforme au plus ancien type des premières idoles taillées dans le bois à la ressemblance de l'homme : la tête de ce rudiment de statue est à peine indiquée dans ses grandes lignes ; des nattes de cheveux ou des bandes d'étoffe, qui vont en s’élargissant dans le bas, encadrent son cou et lui donnent un air égyptien bien prononcé, les bras raides, appliqués le long du corps, sont figurés par deux montants verticaux. Evidemment cette œuvre appartient à un art qui a toutes les faiblesses et la gaucherie de la première enfance. D’ailleurs, la forme des lettres gravées derrière la statue permet de l’attribuer avec certitude au vu0 siècle avant J.-C.

L’Aphrodite du Musée de Lyon est certainement moins ancienne ; elle est antérieure cependant à d'autres images d’Artémis, provenant des fouilles pratiquées à Délos par le même archéologue (2). Les différentes statues de cette intéressante série, malgré leur raideur archaïque, se signalent non seulement par plus de naturel et de grâce dans la pose, mais encore par la souplesse des draperies, qui dénote déjà chez l’artiste assez d’habileté et une connaissance plus grande des procédés.

Un point de comparaison encore plus important nous est fourni par les dix statues assises de la voie sacrée qui conduisait au temple d’Apollon Didyméen (3) : raides et sans mouvement, les bras étroitement serrés contre le corps, les mains ouvertes et appuyées sur les genoux, rien n’accuse en elles la personnalité du sculpteur, qui a évité avec soin la variété dans les attitudes et la difficulté des raccourcis. Nous avons vu au

(1) Ilomolle, Inscriptions archaïques de Délos, dans le Ballet, de corresp. hellén., III. 1879, p. I,sqq. PI. I.

(2) Ilomolle, Sur quelques monuments fvjurés trouvés à Délos, dans, le Ballet, de corresp. hellén., IV. 1880, p. 29, sqq.

(1) Newton, Discovcries at Ilalicarnassus, Cnidus and Branchidx, pl. LXXIV et LXXV.

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contraire qu’il y avait dans la Vénus marseillaise la marque de louables efforts pour donner- au corps de la souplesse, et pour arriver à l’expression. Les Branchides, grâce à leurs inscriptions dôdicatoires, peuvent être placées sans erreur au milieu du vi° siècle (1). Notre Aphrodite les suit à très peu de distance.

Nous ne parlerons pas ici des fragments de statues archaïques exhumés par M. Wood dans ses fouilles du temple de Diane à Ephèse (2), mais nous nous arrêterons quelque temps sur la célèbre Junon, découverte par M. Paul Girard dans l'ile de Samos. Une dédicace nous indique que nous nous trouvons en présence d’une œuvre ionienne, qu’il faut rapporter aux dernières années du vi° siècle, ou aux premières années du v°. Moins de cinquante ans nous séparent donc des statues assises des Branchides et à plus forte raison de notre Aphrodite. Il est merveilleux de voir les progrès que la sculpture a réalisés en si peu de temps, du jour où elle s'affranchit des influences étrangères et où l’art grec affirma son originalité. Les lignes du corps sont déjà souples ; «la vie circule sous ces draperies, dit excellemment M. P. Girard (3) ; le corsage se dessine, la taille s’accuse. Quant aux parties nues, telles que l’avant-bras, les mains, les pieds, elles sont modelées avec une précision qui témoigne d’une science consommée. Mais c'est au costume surtout que l’artiste a donné tousses soins : dans les plis ondulés du peplos, dans le fln tuyautage de la tunique, on sent un perpétuel effort pour rendre aussi fidèlement que possible la légèreté et la transparence des étoffes, pour répandre sur le tout l’élégance et la grâce. »

Les bas-reliefs du monument des Harpyes appartiennnent encore à une époque plus rapprochée de nous. On sent à leur aspect que l’artiste est en pleine possession des procédés d’exé-

(1) Salomon Reinach, Traité d’épigraphie grecque, p. 9, sqq.

(2) J. G Wood, Discoveries ut Ephesus, London, 1877, p. 273.

(3) P. Girard, Statue de style archaïque trouvée dans l'ile de Samos, dans le Bullet. de corresp. hellén., IV. 1880, p. 483 sqq.

l’aphrodite marseillaise cation et leur élégance même rend plus visibles les défauts de l'école ionienne: «Le maintien des personnages, dit M.Rayet(l), trahit une certaine nonchalance, la marche des trois Heures est traînante, les deux divinités assises sont comme allanguies. Dans un marbre attique, il y aurait plus de légèreté d'allure, dans un marbre péloponnésien plus de fermeté... Les contours du corps sont plus pleins et plus gras que dans une œuvre athénienne, plus harmonieusement fondus que dans une œuvre dorienne. La draperie plus étoffée révèle des goûts de luxe et de confort, étrangers aux populations pauvres et dures de la Hellade : l'artiste la fait bouffer, la dispose en masses épaisses sous lesquelles le modelé disparaît et dont l’effet est lourd et mou. Il vise à la grâce, mais cette grâce n'est exempte ni de fadeur, ni de redondance. »

On voit donc par ce qui précède, d’un côté que notre Aphrodite et les personnages de Xanthos appartiennent à la même école, de l’autre que nous avons, avec le monument des Harpyes, déjà bien dépassé le temps où un artiste observateur mais inexpérimenté taillait notre statue dans un bloc de marbre asiatique. Celle-ci doit être placée dans la seconde moitié du-vi" siècle, à égale distance entre les images votives des Branchides et la Junon de Samos.

Ce résultat acquis, nous pousserons plus loin nos recherches, et nous essaierons de déterminer exactement son lieu d’origine; car, bien qu’elle ait été découverte à Marseille dans les tranchées de la rue des Consuls , il est peu probable que ce soit une oeuvre locale ; outre qu’on ne connaît pas d’école d’art à cette époque reculée dans la colonie des Phocéens, le grain bien fin, entremêlé de cristaux brillants, du bloc dans lequel elle a été taillée, lui donne toute l’apparence du marbre asiatique.

Il est important d’établir d’abord qu’elle n’est pas de provenance phénicienne. Cette idée se présente en effet naturellement à l’esprit de ceux qui savent combien ces rivages de la

(1)0. Rayet, Monuments de l'art antique.

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Méditerranée ont été visités de bonne heure par les vaisseaux de Sidon et de Tyr. D’ailleurs, longtemps après son hellénisation, Marseille elle-même n'avait-elle pas un temple phénicien? On n’en saurait douter depuis la découverte, opérée en 1845, dans le voisinage du cimetière de la Major , de cette curieuse inscription sémitique donnant le prix des différents sacrifices dans le temple de Baal (1). En calcaire dolomitique, cette table est d’importation de Carthage, où on a découvert en 1865 une pierre gravée semblable. Le caractère de ses lettres la place au nc siècle, et elle est la preuve que l’influence phénicienne, après s'être manifestée à Marseille avant l’arrivée des Grecs, s’y était perpétuée longtemps après leur établissement. Aussi l’opinion qui fait de notre Aphrodite une œuvre phénicienne ne manque-t-elle pas tout d’abord de quelque vraisemblance, et les sarcophages anthropoïdes en marbre, découverts dans les nécropoles syriennes (2), à Kition, à Solunte et jusqu’en Sardaigne et en Corse, confirment cette manière de voir plutôt qu’ils ne la combattent. Elle a contre elle toutefois co fait important que l’emploi du marbre n’a été qu’exceptionnel en Phénicie et qu’il était importé des îles. Les sculpteurs sidoniens se servaient habituellement d’un tuf calcaire, au grain grossier, percé de petits trous et semé de coquillages ; ils utilisaient parfois aussi les roches volcaniques du district de Safîîta (3).

Combien il est dès lors plus rationnel de faire venir notre Aphrodite d’Asie Mineure sur les vaisseaux des Phocéens! N’était-ce pas l’usage d emporter dans le pays où on allait se fixer, l’image des dieux de la métropole ? Strabon (4) raconte qu’avant de quitter leur patrie les fondateurs de Marseille se rendirent à Ephèse et qu’ils obtinrent de la prêtresse Aristarchè une des statues de Diane. On peut conjecturer qu’ils ne

(1) E. Desjardins. Géographie historique et administrative de la < laule romaine, t. II, p. 154.

(2) Renan, Mission en Phénicie, pp. 403-405 et 412-427. — Cf. Perrot, Histoire de L'art antique, t. III. Phénicie, Cypre, p.178.

(3) Perrot, Op. Laud., p. 404.

(4) Strabon, IV, 1, 4.

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négligèrent pas non plus do s’attirer les bonnes grâces d’Aphrodite. Celle-ci n'est-elle pas la protectrice naturelle d’une cité naissante ? (1)

On a trouvé de ces statuettes, représentant Aphrodite, sur les points les plus éloignés l’un de l’autre du littoral méditerranéen. Elles y ont été apportées par les Grecs, dont la navigation prit, à partir duviii0 siècle, une extension considérable. Les premiers qui donnèrent le branle au mouvement colonisateur furent lesMilésiens : à la poursuite des bancs épais de thons, qu’ils voyaient au printemps s’engager dans le Bosphore, ils établirent des comptoirs sur les bords de l’Euxin, fondèrent Panticapée en Crimée, et, bientôt suivis par les Corinthiens et les Mégariens, déterminèrent dans ces pays un important courant d’échanges. Grâce à leurs entrepôts sur le bras canopique du Nil, les rapports avec l’Egypte deviennent plus faciles ; Cyrène va leur ouvrir l’Afrique ; les Phéniciens battus abandonnent la Syrie pour Carthage. Mais voici que l’espace de mer borné à l’ouest par le Péloponnèse ne suffit plus aux entreprises des Ioniens : ils doublent le cap Acritas, s’emparent des îles qui portent aujourd’hui encore leur nom et s'élancent de là à la conquête de la Grande-Grèce et de la Sicile. Cette dernière est disputée pied à pied aux Phéniciens. En vain Carthage

(4) L’existence d'un temple d’Aphrodite à Marseille n’est pas douteuse. L’inscription suivante, où il est question d’un jeune entant qui naquit dans le temple de Vénus, en fait foi : Bœckh, Corpus inscr. yræc., n° 6799. Elle a été découverte dans les ruines de l’abbaye de Saint-Victor :

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Il y aura même lieu de voir plus tard si la place que l’on assigne généralement au temple de Minerve, dans la carte de Marseille antique, ne serait pas plutôt l’emplacement du temple d'Aphrodite.

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essaye de leur interdire l’accès de la Corse et de la Sardaigne. Hardis entre tous, les Rhodiens parcourent en tous sens sur leurs croiseurs rapides les mers de l’Occident et fondent jusqu’au delà des îles Baléares, sur les côtes de la Catalogne, la colonie de Rosas (1.) Tels sont les marins qui apportèrent avec eux, partout où ils abordèrent, l’image sacrée de la déesse de la mer, d’Aphrodite ; on a trouvé de ces figurines en terre cuite dans la plupart des centres signalés.

Rhodes en a fourni de beaux exemplaires : le Louvre en possède un ; le British Muséum trois (2). On signale ces mêmes images, non-seulement sur le littoral de l’Hellade et du Péloponnèse, à Athènes, à Mégare, à Corinthe (3), mais au delà du Bosphore, jusqu’à Panticapée (4). La Grande-Grèce, la Sicile, nous en présentent des spécimens intéressants ; les explorateurs de la Cyrénaïque en ont rapporté une riche collection (5).

Plus intrépides qu’aucun autre peuple, les Phocéens se mesurèrent, dès le vu® siècle, en bataille rangée, avec la flotte puissante des Carthaginois (6). Gênés en Orient par la marine des Milésiens, ils avaient renoncé de bonne heure à leurs établissements des Dardanelles et du Pont-Euxin, avaient dirigé vers l'Occident leurs vaisseaux longs et effilés et commencé leur commerce maritime là où les autres le finissaient. Ils pénétrèrent dans les passages les plus dangereux de l'Adriatique (7), abordèrent aux bouches du Tibre et de l’Arno, se rendirent compte des avantages que leur procurerait un comptoir à peu de distance du delta du Rhône, et, prolongeant leur course, allèrent eux aussi jusqu’en Ibérie. En 000, Marseille fut fondée.» malgré les efforts des Ligyens, alliés aux Carthaginois. La position exceptionnelle de la nouvelle ville lui assurait un rapide

(1) Seymnus deChios, 208 ; Etienne de Byzance, s.v ; Strabon,p. 654.

(2) Heuzey, Catalogue, p. 216, et Figurines antiques, pl. XII, n® 5.

(3) Heuzey, Figurines antiques, pl. XVIII.

(4) Heuzey, Figurines antiques, Explication des planches, p. 23.

(5) Heuzey, Ibidem, pl. XL.

(6) Hérodote, I, 166; Thucydide, 1,13.— Cf. Chr. Rose, dans les Jahrbb. fur klass. Philologie, 1877, p. 251 sqq.

(1) Hérodote, I, 163.

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développement. Elle dut recevoir un accroissement considérable de population lorsque Pliocée, assiégée par Harpagus, fut abandonnée par ses habitants il). Il n’est pas impossible que ce soient ces derniers qui aient emporté, sur leurs vaisseaux, dans leur nouvelle patrie, l'image vénérée de notre Aphrodite. Indépendamment des considérations religieuses, on a d'autres raisons de le supposer. On sait l'influence exercée par les sculpteurs de l'Asie-Mineure sur l'art de la Grèce du Nord: M. H. Briinn (2) a magistralement démontré que les statues et bas-reliefs de Pharsale, Larisse, Abdère et autres villes de ce pays avaient les mêmes qualités et les mêmes défauts que les oeuvres ioniennes, et qu’il y avait entre ces deux écoles une évidente parenté. C'est la vieille Ionie qui initia les peuples de Thessalie aux secrets de son art. Or, veut-on savoir le pays d’origine d’un artiste que les Aleuades de Larisse appelèrent à leur cour pour servir de maître à leurs sculpteurs ? C’est un habitant de Pliocée, Téléphanès, le seul dont Pline l’Ancien (3) nous ait conservé le nom.

On voit qu'il ne serait pas impossible que notre statue marseillaise, qui date précisément du temps de Téléphanès de Phocée, soit originaire de la métropole des Phocéens.

Nous nous demandons même si nous ne serions pas autorisés à la considérer comme l'image principale du temple d’Aphrodite ? Sa date qui la rapproche de la fondation de Marseille, le fait quelle provient de la mère-patrie, le soin avec lequel elle a été sculptée et décorée, toutes ces raisons nous portent à la regarder comme une oeuvre importante, digne de figurer à la place d'honneur.

Personne n’ignore que dans les temples grecs la partie de la cella où se trouvait l'image de la divinité n’avait pas de toit, était hy'pætrale. A peine la statue était-elle placée sous une avancée protectrice et isolée par des cloisons transversales.

(1) Solin. II, 52, p. 47 de l'édition Mommsen.

(2) H. Brünn, Nordgriechische Sculpturen, (Taf. II-VII), dans les Mittheilung en des deutsch. arch. Institutes in Athen. VIII, 1883, p.8t,

(3) Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XXXIV. 68.

l’apiirodite marseillaise Dans ces conditions les parties exposées le plus directement aux influences climatériques devaient se dégrader plus tôt. C’est ce qui est arrivé pour notre Aphrodite. A certains endroits les ornements tracés à la pointe ont à peu près complètement disparu ; on les distingue au contraire encore bien nettement sur d’autres parties, notamment à la face postérieure de la statue, qui devait être, suivant la disposition ordinaire des images des dieux, adossée au mur de l 'opisthodome.

Puisqu'il est question ici du temple d’Aphrodite, qu'il nous soit permis de dire quelques mots de ces quarante-sept stèles de calcaire, en forme d’édicules, découvertes en 1863 dans les tranchées pratiquées pour l’établissement de l’exrue Impériale, et qui ne peuvent être autre chose que des ex-voto (1). Leur hauteur qui varie entre un et deux pieds ne permettait peut-être pas de les déposer dans le temple même, mais elles en décoraient le pronaos. Ces sortes de petites chapelles ont toutes une ornementation plus ou moins compliquée, qui encadre une divinité féminine très intéressante à étudier tant au point de vue religieux qu’au point de vue artistique. Nous espérons revenir plus tard sur ces curieux monuments, auxquels, de l’avis d’un maître en archéologie, on n’a pas fait assez de place dans l’histoire de l’art. (2) Contentons-nous de dire pour le moment que, parmi toutes ces images, il en est une au moins qui a trait au culte d’Aphrodite. Nous voulons parler de celle qui, debout, les bras en l’air, a relevé jusqu’à la ceinture le devant de sa robe et découvre ainsi le siège de la maternité. S’il pouvait être établi que les autres stèles se rattachent également à la même divinité, il en résulterait que nous aurions, tant au musée de Lyon qu’au musée de Marseille, des témoignages importants des hommages que recevait la déesse des forces génératrices chez les descendants des Phocéens.

fl) Revue archéologique, II, 1863, p. 537, et A. Conz e,Volivsteinen in Marseille, dansl’ Arc haologischer Zeitung, XVIII, 1866, 303

(2) Heuzey, Catalogue, p. 240,

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Il nous reste à parler en terminant de la tige de fer que l’on aperçoit solidement scellée à la partie supérieure du calathos de la déesse : cette tige a bien deux centimètres de largeur sur un centimètre d’épaisseur ; elle est brisée presque à ras la pierre; il en reste néanmoins suffisamment pour que nous puissions voir qu’elle se recourbait en arrière. D’ailleurs, cet indice n’existerait-il pas, que la direction de la baguette nous serait donnée par le mastic rougeâtre qui l’emprisonnait à droite et à gauche et qui subsiste encore aujourd’hui. Cette sorte de ciment avait-il pour but de consolider le scellement, ou a-t-il été formé par la poussière, qui pendant de longues années, peut-être pendant plusieurs siècles, s’est accumulée de chaque côté de la baguette et a formé, sous l'action de l'humidité de l'air, une pâte colorée en rouge par l’oxide de fer? Quoiqu’il en soit, la direction de la tige est nettement déterminée, et c’est là un indice précieux pour résoudre un problème archéologique dont on n’a pas encore apporté l’explication. En décrivant la tête d’athlèle de la collection Rampin, le regretté A. Dumont faisait observer qu’elle avait au sommet un petit trou rond assez profond et très proprement percé. (I) M. llomolle a constaté la même particularité dans une tête d’Apollon, trouvée à Délos, ainsi que dans une tête d’Artémis, et, distinguant dans cette dernière l’extrémité d’un clou de bronze, il dit qu’il ne s’en explique pas l’usage. (2)

Les têtes récemment découvertes par M. Cavadias, sont, elles aussi, surmontées d’une longue baguette en métal.

Le savant directeur général des antiquités de la Grèce, que j’ai consulté sur la destination probable de ces tiges, suppose qu’elles devaient servir à supporter le p rasol métallique dont parle Aristophane, qui mettait les statues, aux couleurs délicates, à l’abri des injures des oiseaux. Je ne sais si le fait rap-

(1) A. Dumont, Monuments publiés par l' association pour T encouragement des éludes grecques, 1879.

(2) llomolle, Monuments figurés de Délos, dans le Bullet. de corrcsp. Iiellén,, IV, 1880, p. 37, note 1.

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porté par le poète comique peut être pris à la lettre. En tout cas, le volume, la forme, la direction de la tige de fer implantée au sommet de la coiffure de notre Aphrodite, me font croire qu’elle n’avait ici d’autre emploi que de consolider l’assiette chancelante de la statue. Nos artistes modernes, familiarisés avec les lois de l’équilibre, ont des procédés sûrs pour donner à leurs œuvres une base solide. Ce n’était peut-être pas chose aussi facile pour les sculpteurs archaïques. Notre déesse, qui est légèrement penchée en avant, qui ale bras replié sur la poitrine et qui soutient un symbole, avait une forte tendance à s’incliner au moindre choc ; une fois en place, elle était fixée par le haut, en arrière, à un point d'une solidité parfaite, par exemple au mur de Yopisthodome et préservée ainsi d’une chute presque inévitable. Supposez la tige de fer ou de bronze fixée, non plus au mur derrière la statue, mais au petit toit arrondi qui protégeait l’image, ne sera-ce pas précisément le parasol dont parle Aristophane ?

Nous venons de terminer l’étude de notre Aphrodite marseillaise. N’avions-nous pas raison de signaler au début son importance? Elle offre non-seulement un des types les 'plus complets et les mieux conservés de l’art archaïque grec oriental, mais encore elle donne lieu, sur des questions de costume et notamment de coiffure, à des remarques que nous croyons susceptibles d’intéresser les archéologues ; elle nous fournit un curieux spécimen du dessin d’ornementation au vi® siècle, et, rapprochée des terres cuites de même origine, elle marque l’expansion de la marine et du commerce grecs sur tous les points de la Méditerranée, à la même époque.

C’est donc une bonne fortune pour Lyon que de posséder une œuvre artistique d’une si haute valeur: ni le Louvre, ni le British Muséum n’en ont de plus belles dans le même genre. Nous croyons d’ailleurs qu’il y a dans nos musées de province, en archéologie figurée, des pièces qui, pour être appréciées, n’ont besoin que d’être connues (1). La Provence entre autres

(1) Nous nous proposons de publier prochainement une Artémis inédite, de

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n’a pas été suffisamment explorée ; ce pays riche des dépouilles des Phéniciens, des Grecs et des Romains, payerait, croyons-nous, d’une large moisson celui qui fouillerait dans son sein, et qui voudrait interroger avec patience ses antiques monuments.

forme archaïque, également trouvée à Marseille et qui est actuellement au Musée d’Avignon.

H. Bazin.

Laval. — Imprimerie E. Jamin, 41, rue de la Pais.

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