‹ L'AphroessaChapitre 14 sur 29 · TRENTE-SIXIÈME ABBÉ (COMMANDATAIRE · texte numérisé non relu

TRENTE-SIXIÈME ABBÉ (COMMANDATAIRE

Pour un homme éclairé des feux de TÉvangile,

Quel spectacle que ces Romains !

Leur superstition impudente, imbécile.

Me fait bondir le cœur et démanger les mains !

Je me sens agile de fureurs meurtrières

Quand j'entends leurs chants, quand je vois Leurs autels de Baal, leurs idoles de pierres, Leurs crucifix taillés et tous leurs saints de bois! J'ai déjà nettoyé quelque peu celte bauge

En jetant dehors saint Avit; Un ramas de vieux os, Dieu sait quoi! Dans une auge Je l'ai fait secouer pour que chacun le vît ! C'était un noir débris de poudreuse carcasse

Que l'on adorait à genoux...

J'ai de mes propres mains démantelé sa châsse, Et l'or que j'en tirai vint à propos pour nous. Des livres déchirés j'ai fait flamber le reste

Sur un grand bûcher, dans la cour; Les vieux moines pleuraient... Mais j'ai calmé d'un geste Le fatigant essor de ce risible amour !

Je prétends bien sous peu raser la vieille église

Au niveau du sol. En son lieu Nous mettrons un château: c'est une forte assise! Et nous y planterons les étendards de Dieu !

L'antechrist est vaincu! Son règne n'est qu'un rêve;

Ses derniers suppôts vont mourir.

Je veux mander ici des docteurs de Genève, Et delà manne sainte à mon gré me nourrir!

Nous étendrons partout, soit de gré, soit de force,

Les bienfaits de la vérité ; Qui greffe un sauvageon en mutile l'écorce.

Et Tarbre le bénit de cette cruauté.

J'ai d'autant plus de haine à ces chanteurs de messe

Que, peu s'en faut, ils m'ont séduit, Épaississant autour de ma sotte jeunesse Les voiles redoublés de leur lugubre nuit.

Dès l'âge de douze ans, j'avais ce monastère.

Qui, d'ailleurs, est d'un bon rapport* J'en devais être un jour le pasteur et le père, El dans la fourberie on me poussait bien fort. J'allais donc me carrer en petit hypocrite

Confit dans les signes de croix; Mais le sieur de Mornay m'en dégoûta bien vite, Et, quand j'y réfléchis, j'entends encorsa voix. Grâce à lui, dès vingt ans, j'ai saisi la rondache

Et l'arquebuse au lieu du froc.

J'ai vêtu le harnois, j'ai frisé ma moustache, Et l'on n'a jamais vu mon épée à son croc.

Partout où l'on se bat, j'entonne aussi le psaume

Qui fait vaincre nos bataillons ; L'abbé de Saint-Avit est, par tout le royaume. L'épouvante du pape et de ses moinillons.

Holà ! vieux cellérier, traîne ici ta sandale !

Écoute bien ce que je dis !

Va tout droit me dresser le souper dans la salle; Qu'il soit un peu meilleur qu'il ne l'était jadis!

Force gibier, corbleu! Tu me comprends, je pense?..

Et force jambons cuits h, point!

Force chapons dodus! C'est un jour de bombance! Force vins capiteux et de piquette point !

Tu mettras cette Bible auprès de mon assiette,

J'ai plaisir à la commenter!

Allons!... Tiens donc!... Crains- tu que ce soit amulette Qui va brûler tes doigts ou te faire sauter?... Si quelque chose manque au repas, prends bien garde

A tes oreilles d'âne ! Attend !

Va-t'en dire au prieur que ce soin le regarde, De venir me tirer les bottes à l'instant!

Et préviens dans la cour mon sergent de bataille ,

Quand notre repas sera cuit.

D'amener le cornette. Assolant de Rapaille, Gentilhomme d'honneur et pétillant d'esprit ! Cours, faquin!...

Si ces gens avaient des dents pour mordre, J'aurais quelques trous dans ma peau !

Il me faut cependant établir un peu d'ordre.

Et dans le droit chemin maintenir mon troupeau!

LOUIS-NIGOLAS-ARMAND DE MALERUE,

QUARANTIEME ABBE, 19 novembre 1688.

A Madame la Marquise de M

Madame, sans relard j'ai tenu ma promesse.

Hier, vers le midi, fort de la sainte messe,

J'ai demandé ma chaise et suis ici venu

Sans que le père abbé fût en rien prévenu.

J'ai compris, tout d'abord, sa crainte et sa surprise.

C'est un homme assez vert, quoique de barbe grise.

Bon visage... L'air faux, si je sais deviner.

Sa réputation n'a rien pour m'étonner.

Les loups (nous en savons d'assez justes nouvelles!)

Vêtent, pour mieux tromper, les toisons les plus belles,,

Les plus blanches! Ces gens, que l'on porte si haut,

Qui n'ont que des vertus, sans l'ombre d'un défaut,

Cachent tous dans leur cœur, à la place première^

Quelque trou ténébreux où, mettant la lumière.

On voit (quand on sait voir!), avec un cri d'horreur,

Jusqu'où Torgueil humain porte sa profondeur. J'ai, d'abord, présenté des manières faciles :

— Je vais trouver ici des personnes dociles, Ai-je dit en riant; j'en suis sûr; mais le Roi,

Il faut vous Tavouer, pense autrement que moi. J'ignore qui Ta pu prévenir de la sorte.

— On Ta fait dès longtemps, reprit-il; mais qu'importe! En suis-je moins tenu de garder mon devoir?

— Sans doute, répondis-je, il faut me faire voir Tous ces papiers qu'Arnauld et d'autres Jansénistes Ont mis sous votre garde et dont on suit les pistes.

— Ces papiers, si j'en ai, sont commis à ma foi.

— Monsieur, songez-y bien, je parle au nom du Roi! Voici du chancelier un billet, et, peut-être.

Me dispenserez-vous de prendre un ton de maître : Vous avez trop d'esprit pour manquer de raison.

— J'ai trop de cœur aussi pour une trahison.

Me dit-il d'une voix contenue et profonde.

— Monsieur, la volonté du plus grand roi du monde Ne se discute pas; on n'y doit qu'obéir !

— Faites, murmura-t-il, suivant votre plaisir ; Mais ne demandez pas que, moi-même, j'oublie L'amitié qui m'oblige et l'honneur qui me lie. Ouvrez tout! Fouillez tout! Voici les clefs! Cherchez!

— Je regrette bien fort l'avis où vous penchez, Répliquai-je, monsieur ; car, d'une humeur égale, Nous pourrions tout finir, sans trouble et sans scandale, Et vous m'imposez là de fâcheux procédés

Souffrez que je vous presse, et, croyez-moi, cédez!

Il secoua la tête et j'ouvris la fenêtre.

J'appelai les exempts qu'on vit d'abord paraître. Ils surveillaient la rue avec quelques soldats. Ce trait inattendu le mit dans l'embarras.

Puis, comme il s'aperçut qu'on lisait sa pensée. Il répéta deux fois, d'une voix oppressée :

— Par le droit du plus fort, cherchez, fouillez partout!

Je me saisis des clefs, et, d'un air de dégoût, Je les jetai d'en haut à l'homme de police En lui criant : Monsieur! faites qu'on obéisse Aux ordres souverains dont vous êtes porteur !

Je fermai la fenêtre et revins au docteur

Comme il restait muet, j'allai prendre une chaise,

LE CARTULAIRE DE SAINT-AVIT. r,l

Et, dans le coin du feu me mettant à mon aise, J'ouvris mon bréviaire, où, d'un air absorbé, Je lus, tout en suivant les gestes de Tabbé.

Je puis vous l'affirmer, il était au supplice. Et je lui rendais là le plus mauvais service ! Tantôt un mouvement, tantôt des bruits froissés. Agitaient, quoiqu'il fît, ses doigts entrelacés. Ce farouche maintien durait depuis une heure, Quand un éclat de voix ébranla la demeure :

On criait, on hurlait, et je pense, entre nous, Qu'on jurait par des mots qui n'étaient pas très-doux. Moi, devinant assez que ma sévère escorte S'en prenait aux moyens de rester la plus forte. Je ne crus pas, d'abord, devoir faire semblant D'entendre tous ces cris... l'abbé devint tremblant... Mais, dans ma quiétude, à mon tour, tenant ferme. Les yeux sur le feuillet, je restais comme un terme ; Tout à coup, le prieur, de vingt moines suivi. Envahit le salon , ce dont je fus ravi !

— Monsieur, s'écria-t-il, me regardant en face. Ce qu'on ose tenter, voulez-vous qu'on le fasse ? Vos gens, escaladant l'autel, ont mis la main Jusque sur l'ostensoir!

— Ils suivent le chemin De l'obstination de celui qui vous guide !

Votre abbé leur impose un nouveau déicide!

Lui seul qui se mutine en son aveuglement, Lui seul est sacrilège et court au châtiment!

Puis, je continuai d'une voix onctueuse :

Mes pères, oublions cette âme impétueuse

Qui, tout abandonnée à son coupable feu.

Insulte aux lois, au prince, à TÉglise, à son Dieu !

Laissons cet homme, en proie'au démon qui le presse,

Contempler d'un œil sec la commune détresse !

A ses pieds, mille fois, je me serais jeté

Pour tirer du péril votre communauté,

Mais il n'écoute rien!.. C'est vous, vous que je prie!

Sauvez-le malgré lui! Sauvez cette patrie.

Celte sainte patrie où florissaient avant

La paix, la pureté! Sauvez votre couvent!

Si quelqu'un d'entre vous, messieurs, a connaissance

Du coupable dépôt, il doit en conscience

En avertir le Roi, non sans un juste espoir

De se rendre agréable en faisant son devoir.

Je parlais avec feu; je versai quelques larmes; Les moines interdits nageaient dans les alarmes , Et je m'apercevais qu'ils craignaient tout de bon D'être, enfin, emportés en croupe d'un dragon.

Un convers se glissant d'une façon discrète, Quand il fut près de moi, m'offrit une cassette; Je l'ouvris tout joyeux : c'était notre butin ! Je le tenais! Alors, d'un air froid et hautain. Je dis au père abbé : Monsieur, croyez, de grâce, Que je suis désolé de prendre votre place.

Mais le Roi, qui signa ma nomination, M'oblige à vous troubler d'une telle action.

Voici l'ordre. A présent, partez pour la Bastille.

11 sortit sans rien dire ; au dehors de la grille,

L'exempt qui l'attendait avec un chariot

Le saisit, l'emmena... L'on ne souffla pas mot !

J'envoyai le prieur et quelques-uns des pères

Refroidir leur ardeur en d'autres monastères,

Et de notre froment ayant ôté le son.

Je crois que du restant je peux faire façon.

Veuillez m' associer quelques personnes sûres ;

11 me faudra longtemps prendre ici des mesures^

Et, pour bien rétablir la candeur de la foi ,

J'aurai toujours besoin que vous veilliez sur moi.

180 i;aphroessa.

JULES-MARIE SARBOISE,

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