SCENE IV
— Un quai. Des feux de joie on voit briller les flammes Au loin ; mais pas de bruit, pas de cris discordants. Aux confins de la foule et du tumulte extrême, C'est le désert.
Un Berger.
Bravo ! Grâce aux avis prudents.
Qui pourrait retrouver le Scapin là dedans?
Je ne le saurais plus imaginer moi-même!
Ce chapeau tout fleuri, ces chausses gris de lin. Tant de rubans ponceau s'étageant sur ma veste... Je n'ai peut-être plus l'air si vif et si preste. Mais j'ai de l'innocence à revendre à Colin, Et mon archi-pédant n'est pas assez malin Pour aller découvrir sous ce maintien modeste
L'auteur de son chagrin !
( Il chante. )
Comme cette nuit est splendide Dans les cieux, dont la profondeur
Par les éclats d'un feu limpide Rend accessible la grandeur !
Sur les flots, oii l'orbe céleste A des miroirs pour sa blancheur!
Sur la terre, où plus rien ne reste, Qui, de la voix, de l'air, du geste, N'exprime une joyeuse ardeur!...
Partout s'épanche le bonheur, Partout, et surtout dans mon cœur !
Chante, mon cœur, chante, ma vie I Frémissants, gonflez-vous en moi !
Tous deux savourez mon envie De bruit^ de plaisir et d'émoi !
Je me donne à ce qui m'attire.
Je me jette à ce que je croi!
Je suis à ce que je désire!
Attraits des yeux, charmes du rire, Emplissez la coupe où je boi!
L'ivresse arrive, et, sans effroi.
Je la ressens et la reçoi!
liberté, qui m'ouvres la carrière Où, jusqu'ici, mon pied n'a pas couru !
J'irai, j'irai, sans toucher la poussière.
L'aile au talon!...
;ii6 L'AFHROESSA.
Un Polichinelle.
Non! je n'aurais pas cru, Si, devant moi, je ne voyais la chose, Que pût ainsi rêver, seul et morose.
Le beau Daphnis aux nuits du carnaval !
Le Berger.
Comment, c'est toi? Je te retrouve encore?
Le Polichinelle.
Tu me connais?
Le Berger.
Ah ! masque que j'adore, Je suis Scapin !
Le Polichinellf.
C'est très-original !
Quand on se cherche à peine on se rencontre.
Le Berger.
Oui! l'imprévu, voilà ce qui se montre !
Puisqu'un hasard m'a mis sur ton chemin, Puisque, deux fois, tu marches sur ma trace, N'est-il pas bon de nous serrer la main?
Le Polichinelle.
Non! mieux encor! Souffre que je t'embrasse ! Je ne sais quoi dans ton être me platt.
Ta voix^ tes yeux, qu'à peu près je devine.
Une façon sympathique et lutine...
Tiens, je me livre et n'en ai pas regret !
Le Berger.
Franche amitié !
Le Polichinelle.
Tendresse fraternelle !
Pleine !
Le Berger.
Le Polichinelle.
Accomplie !
Le Berger.
El çans borne !
Le Polichinelle.
Éternelle !
Le Berger.
Embrassons-nous encor! Je ne te connais pas ;
Mais s'il te faut mon âme, ou ma bourse, ou mon bras.
Tu n'as qu'à faire un signe!
Le Polichinelle.
Eh bien, donc^ moi de même !
Le Berger.
Pour la première fois on me dit que l'on m'aime î
Le Polichinelle.
Ce n'est pas la dernière, il le faut espérer ! Maintenant, dans la foule allons nous égarer !
Le Berger.
Indique un rendez-vous !
Le Polichinelle.
J'y manquerais, sans doute ; Mais, puisque le destin nous .met sur même route,
Sois sûr qu'il ne va pas longtemps nous séparer. Et regarde à présent, je te montre une proie ! Vois-tu, dans le lointain, où la lumière ondoie, Passer deux dominos..., l'un rose et l'autre bleu? Leur démarche est charmante et leur taille est divine!
Le Berger.
Adorable, en effet!
Le Polichinelle.
Quels charmes on devine !
Le Berger.
Laisse-moi les poursuivre !
Le Polichinelle.
Heureuse chance !
Le Berger.
Adieu !
Choeur de Masques.
(Dans le lointain.)
Abandonnons le joug de tout ce que nous sommes !
Ne soyons plus des hommes.
220 i;aphroessa.
Ne soyons plus des corps, seulement des esprits!
Des esprits revêtant les formes éphémères
Des rapides chimères Qui passent à grands bruits !
Bien moins que des esprits ! Oublions nos personnes
Musique qui résonnes, Dans tes mondes vibrants tu peux nous emporter! Nous n'avons pas de noms! Toute notre existence
N'est que cette apparence
Que tu viens agiter!
Comme les bulles d'air montant à la surface
De l'eau fraîche qui passe Et réjouit ses bords de son pétillement.
Dans les humaines eaux l'alerte fantaisie
Mêle la poésie, Son meilleur élément !
DEUXIÈME NUST.