SCENE I
— Le jardin d'un café qu'ombragent des tonnelles; Des masques en grand nombre échangent leurs défis. Les orchestres au loin mêlent leurs ritournelles. Beaucoup de promeneurs; des spectateurs assis, Et, parmi ces derniers, est un domino rose Qui regarde au hasard d'un air assez morose.
Supplié par un Turc, insistant mais soumis.
Le Turc.
Vous avez de l'humeur?
Le DoNiiso ROSE.
J'ai de l'humeur.
Le Turc.
Ne puis-je, Sans manquer nullement au respect que je doi, Vous demander...
Le Domino rose.
D'accord; vous demandez pourquoi?
Le Turc.
Si j'ose toutefois...
Le Domino rose.
Votre candeur m'oblige A vous dire, monsieur, qu'entre nous, désormais, Le plus parfait oubli va rétablir la paix.
Veuillez être assez bon pour en prendre notice.
Le Turc.
Vous m'imposez d'un mot un bien grand sacrifice. Et je dois supposer que vous ne savez pas M'ouvrir à deux battants les portes du trépas ?
Le Domino rose.
J'en ai cependant bien quelque petite idée;
Mais j'en prends mon parti, car je suis décidée A ne vous plus revoir qu'à vingt pas tout au moins.
A vingt pas?
Le Turc.
Le Domino rose.
A vingt pas.
Le Turc.
Et par-devant témoins?
Le Domino rose.
Sans doute; les témoins qui passent dans la rue. «
Le Turc.
Voilà mon infortune, à coup sûr, très-accrue! J'étais fort maltraité, puisque, matin et soir. Ne sachant que rêver au bonheur de vous voir, Je prévoyais aussi combien votre présence Me devait amener de rude pénitence!
Jamais un mot plus doux que l'autre et, loin de là ! Toujours des duretés ! Jusqu'où la chose alla, Vous en pouvez juger à me voir la figure
D'un homme à demi mort de tout ce qu'il endure.
Toutefois, j'espérais, par instants, qu'un beau jour,
A force de respects, de service et d'amour.
Je parviendrais enfin à vous voir moins cruelle...
Mais non! vous m'annoncez tout une autre nouvelle!
Je suis remercié, mis dehors, renvoyé !
Et pourtant, qu'ai-je fait ? Ai-je donc essuyé
Tant de peines, d'ennuis, sans perdre patience,
Toujours dans le devoir et dans la déférence,
Toujours soumis, toujours riant, pour qu'à la fin
On me vienne ordonner de passer mon chemin ?
Le Domino rose.
Autant que je comprends, votre esprit s'embarrasse Et ne peut découvrir de cause à sa disgrâce?
Le Turc.
Je n'en aperçois pas le plus petit sujet !
Le Domino rose.
Vraiment ?
Le Turc En est-il un? dites-le, s'il vous platt!
Le DoMiiso ROSE.
Ce n'est rien que venir, devant toute la ville, Chanter de mes rigueurs la complainte inutile, En faire confidence à messieurs mes parents, M'exposer aux propos les plus désobligeants.
Prendre, sous mon balcon, la mine avantageuse, Et, souffrez ma franchise, insolente, outrageuse. D'un homme qui n'est pas si malheureux qu'il dit? Ce sont là vos exploits de la dernière nuit !
Le Turc.
Madame, je voudrais que l'on pût vous entendre, Et chacun répondrait que si l'on devait pendre Tout amant qui s'en vient chanter timidement. Dix pieds en contre-bas d'un vaste monument, Par une nuit profonde et non sans quelque chance D'aller dans le canal terminer sa romance, Il faudrait contester la justice du ciel.
Mais mon sort, mais mon sort est pourtant trop cruel ! L'an dernier, je vous vois un instant chez ma mère... Il ne m'en faut pas plus ; c'est un trait de lumière ! Je perds incontinent le boire et le manger; Dans l'hôpital des fous on songe à me loger,
Et, par la passion qui me presse et m'excite, Vers notre oncle d'abord mon pas se précipite. Exposer mon désir est fait en quatre mots.
J'étale avec transport mes vertus, mes défauts, Mes titres, mes contrats, mes rentes, mes fermages. Et demande à pouvoir vous offrir mes hommages. On m'embrasse, on m'accepte, et vous me refusez, ' En donnant pour raison que vous me soupçonnez, D'après l'opinion de messieurs vos notaires.
D'avoir un goût trop vif pour une de vos terres, Enclave d'un domaine où je veux m'arrondir! Très-bien ! Ce n'est pas là de quoi me refroidir, Et je vends mon domaine et je me représente.
Vous daignez prononcer, de façon méprisante, Qu'il n'est pour une femme un destin moins flatteur Que se mettre au pouvoir d'un tel dissipateur. Ici je perds la tête et songe à me détruire.
Je vous en donne avis, vous n'en faites que rire; Vous m'attachez au cœur un petit fil d'archal Et, sans vous occuper si j'en ressens du mal, Sur les pieds, sur le dos, pauvre marionnette. Vous me traînez partout de façon peu discrète. Je souffre, par vos soins, mille morts, et, pourtant, Je voudrais bien encore en éprouver autant.
Hier, il m' arriva de coudre quelques rimes... J'eus tort... mais après tout, sont-ce là de ces crimes Que l'on condamne au feu ?...
Le Domino rose.
Mon Dieu ! soyons d'accord !
Au fond, vous le savez, je vous estime fort.
Yous«m'êtes attaché d'une façon touchante.
Si je vous ai blessé, je ne suis pas méchante ; Gela s'est fait très-vite et je ne sais comment. Et vous m'excuserez de mon emportement.
Êtes-vous bien fâché ?
Le Turc.
Je n'ai pas d'autre envie Que vous donner mon sang et mon âme et ma vie !
Le Domino rose.
Voilà des sentiments dont je vous sais un gré !... Et combien je m'y plais, je vous le prouverai. Vous savez qu'avec vous je n'ai pas de mystère ; De mes plus chers desseins je ne veux rien vous taire. J'ai, dans ce moment même, un certain embarras ; Donnez-moi vos conseils, j'en fais le plus grand cas.
Le Turc.
Parlez! à vous servir ardemment je m'applique.
Le Domino rose.
Je voudrais enlever mon maître de musique ; Qu'en pensez-vous?
Le Turc.
Ma foi , vous ne ferez pas mal !
C'est d'ailleurs un projet qui n'a rien de banal.
Le Domino rose.
N'est-ce pas ? Je me veux du bien de cette idée !
Le Turc.
Emportez-vous sa bosse et sa tête ridée ?
Le Domino rose.
Est-il vraiment bossu ?
Le Turc.
Je l'ai cru jusqu'ici.
Le Domino rose.
Eh bien, vous m'étonnez... je le croyais aussi. Allez donc prévenir ce masque qu'une dame Voudrait l'entretenir...
Le Turc.
J'y cours; mais, sur mon âme, Apprenez que ce masque est un commis marchand.
Le Domino rose.
Ah ! tant mieux ! Allez vite !
Le Turc. ^
Il a le ton tranchant, 11 ne doute de rien, ce sont des gens étra'nges ; ^
Il va, tout d'un courant, vous comparer aux anges Et d'étoiles du ciel vous offrir un ragoût.
Le Domino rose.
C'est charmant ! J'y prendrai du plaisir et beaucoup ! Amenez votre ami !
— Passent deux autres masques Qui marchent côte à côte. —
Le Berger.
Aux héros sous leurs casques.
Aux pasteurs d'Arcadie promenant leurs moutons
Dans les sentiers herbeux de magiques contrées,
Où les louves jamais ne furent rencontrées,
Et qui ne souffraient pas ce que nous ressentons;
Aux poètes, assis sur la marche polie
Du marbre que lavait le flot de Gastalie,
Et suivant du regard les sinueux vallons
Dont les rochers parlants apprenaient leurs chansons,
A ceux-là convenaient de pareilles pensées ;
Mais nos âmes, à nous, à fond de train lancées
Sur la pente sauvage où les traîne en son char
Ce fougueux conducteur, le moderne Hasard,
N'oseraient se bercer aux lianes fragiles
Qui de la Fantaisie égayent les forêts.
Il nous faut rester droits, vaillants, prudents, agiles,
Sans quoi la branche casse et nous roulons auprès.
Cueillir des fleurs, hélas ! Ce n'est plus notre affaire ;
Tout parfum qui ravit peut trop nous enivrer...
On doit s'en défier et chercher à se plaire]
Dans le sentier battu, mais ferme et salutaire,
Où Ton ne risque pas de jamais s'égarer.
Le Domino bleu.
Mais que devient la vie, alors qu'on la dépense A combiner toujours ce qui la peut sauver?
Ce que l'on garde ainsi vaut-il tant de défense ? Si l'on n'en jouit pas, à quoi bon qu'on y pense ?
Ne vaudrail-il pas mieux ne pas tant préserver El s'occijfper de vivre et même de rêver?
Le Berger.
Quand j'entends votre voix qui m'arrive étoufiFée
A demi sous Teffort du masque de satin,
Il me semble monter aux sphères d'une fée
Et contempler le vol enchanté d'un lutin.
Un horizon nouveau s'est ouvert dans ma tête !
L'autre nuit, j'étais gai... Je rêvais de conquête
(Ne vous en moquez pas!), je ne cherchais que fête;
J'évoquais le plaisir et le croyais certain,
Et voilà qu'avec vous quelques syllabes dites.
De mes ambitions, devenant bien petites.
Tout le vol se replie en cet unique espoir
Que nous pourrons encor parler raison ce soir.
Parler raison, grand Dieu ! quand tout ici convie
A n'en pas dire un mot! lorsque, dans mon ardeur,
J'avais une si forte et merveilleuse envie
D'éviter la raison comme on fuit un malheur !
Et, cependant, voyez comme tout cela passe !
Où sont les mots charmants que j'avais préparés?
Franchement, vous devez me croire fait de glace?
Je semble un malheureux qu'une femme embarrasse...
Il est vrai : je suis gauche et de mauvaise grâce...
Je ne sais vous tenir que propos effarés !
Je vous ennuie ?
Le Domino bleu.
Eh non ! puisque je vous écoule.
Vous êtes étranger ? Depuis combien de temps Êtes-vous à Venise ?
Le Berger.
A peine un jour.
Le Domino bleu.
Sans doute Vous passez ? Vous partez ?
Le Berger.
Hélas ! que je redoute Le temps où, loin de vous, j'aurai le souvenir De vous avoir croisée une nuit sur ma route Et sans le moindre espoir de vous voir revenir !
Le Domino bleu.
Tant mieux ! Je vous puis donc parler avec franchise. C'est pour l'avoir compris que je vous favorise, Et c'est là près de vous de quoi me retenir.
Le Berger.
Vrai?
Le Domino bleu.
Quel âge avez-vous?
Le Berger.
Dix-neuf ans. Mais, madame, Que parlez-vous de moi ? J'ai trouvé quelque part Que rien n'intéressait, dans le monde, une femme Qu'elle même ! En ce cas, honni soit qui la blâme ! Je ne veux pas garder le denier de César.
Devisons, s'il vous plaît, mais de votre personne.
Le Domiiso bleu.
De moi? C'est demander plus que je ne vous donne. Non, répondez plutôt, sans détour et sans art, A quelques questions que je m'en vais vous faire.
Le Berger.
Sur mon compte ? Ai-je assez pour mériter de plaire ? Ne m'interrogez pas» vous m'en trouverez mieux. Quand j'irais vous tracer mon pauvre caractère.
Quand je vous parlerais de mes biens, de mon père,
De tout ce que ma vie étale à tous les yeux,
Je n'y pourrais montrer rien de bien curieux.
Chaque homme de mon âge est le pareil d'un autre
Dont le tableau^ je crois, est des plus ennuyeux.
Surtout pour un esprit aussi fin que le vôtre ;
D'ailleurs je semblerais, sans doute, audacieux
Si je vous avouais que, sous cette apparence,
Je me crois différent de bien d'autres mortels
Par des signes obscurs qui valent qu'on y pense.
Ce sont des mouvements changeants, parfois cruels,
Troublés, inconsistants, heurtés et pleins de force ;
Us s'agitent en moi pour briser une écorce,
Pour saisir je ne sais quelle puissante amorce,
Pour embrasser, enfin, je ne sais quels autels
Érigés dans un ciel que mon âme devine.
Vers lesquels me transporte une vertu divine.
Et si beaux qu'ici-bas je n'en vois pas de tels !
Mouvements, saints transports, enivrantes extases,
Récompenses, trésors, butins cherchés, voulus.
Voilà ce qui m'eftraye aux différentes phases
Où, retombant sur moi, je ne m'élance plus.
Voilà ce qui m'étonne, et pourquoi je demande
A cette avidité qui travaille en mon sein :
Pourquoi tant de folie? une fièvre si grande?
Où vas-tu? Que veux-tu? Que cherche ton dessein?
Pourquoi ne pas dormir sur ma couche? Elle est prèle !
Pourquoi vouloir m'enfuir hors du chemin frayé? Pourquoi ces visions qui me troublent la tête? Quel souci me tourmente et quel ennui m'arrête ? Pourquoi suis-je inquiet? Pourquoi suis-je effrayé? — Et mon cœur, sachez-le, ce cœur que j'interroge, Ce cœur reste muet et ne m'éclaire en rien !
Des peines que j'éprouve il ne fait pas l'éloge, Pourtant il les chérit et je le sens trop bien! Toujours il les demande et toujours s'y rejette; Souffrances, pleurs, tourments, effroi, rien ne l'arrête. Et, quel que soit le prix dont il faut qu'il l'achète, Il veut que ce malheur inconnu soit le sien!
Le Domino bleu.
Vous croyez être seul à pâtir de la sorte?
Vous ne devinez pas que c'est le sort commun?
L'emportement sacré, l'élan qui vous transporte.
Vous croyez, vous, tout seul, les avoir pour escorte ?
Vous pensez que le ciel les refuse à quelqu'un?
Ce que vous racontez, chacun pourrait le dire!
Dans les nuits sans sommeil, dans les jours sans gaieté,
Personne d'entre nous n'échappe à ce délire.
Et cent fois soit béni ce bienfaisant martyre :
C'est la soif de la vie et de la vérité!
Je suis femme et, pour moi, la chose est impossible
A mes secrets instincts de me montrer sensible;
Tout m'en doit empêcher, tout m'en ferçiit rougir!
El si j'ose parler au moment où nous sommes,
C'est que je puis braver le jugement des hommes.
Qui sur un masque bleu ne saurait point agir.
Ainsi donc, je l'avoue et, bien plus! m'en fais gloire!
Vous m'avez raconté vous-même mon histoire!
Mais, tout différemment que vous la contemplez.
Si j'étais comme vous, je ne voudrais rien craindre!
Aux vulgaires frayeurs bien loin de me contraindre,
Je laisserais au port les bateaux ensablés
Et, de ma nef hardie ouvrant toutes les voiles.
Je saurais m'élaacer, au hasard des étoiles.
Sur des mers où jamais d'autres ne sont allés!
Je n'écouterais pas les peureuses complaintes
Du sens commun boiteux; je fuirais ses étreintes,
J'irais, j'irais chercher l'inaccessible ! Enfin,
Les héros sous le casque et, dans leur élégie,
La troupe des pasteurs de la verte Arcadie,
Seraient un idéal que, pour toute ma vie.
Non ! je ne voudrais pas m'imaginer en vain !
J'aurais pour point d'honneur de pousser mes prouesses
Jusqu'à dresser debout toutes mes hardiesses.
Hardiesses de cœur et dévouements d'amour,
J'y mettrais mon courage et ses vastes promesses ;
Je pourrais succomber! mais, du moins, à ce jour
Où le sentier, croulant sous mes pas téméraires,
De la réalité m'ouvrirait les misères.
J'aurais droit de jurer à mon cœur contenté Qu'il a connu la vie et que ce qui lui reste, C'est de s'être avancé dans le sentier céleste Aussi loin que le peut la frêle humanité !
Mais, non, non! Je me trompe et je vous en assure : La défaite et la mort ne seraient pas mon lot! Aux justices du ciel pourquoi donc faire injure? On retombe moins bas quand on: monte plus haut! Dédale combina des machines bien frêles; Cependant, il en fit de si puissantes attes Qu'il traversa les cieux!
Le Berger.
Et voilà le grand mot!
Dédale, en s'élançant de la tour meurlriëre, D'un geste à son enfant désigna la carrière Où palpitait l'azur sous leurs yeux étendo.
— Redoute du soleil la brûlante poussière.
Lui dit -il, et prends garde aux brouillards de rivière! Sache prendre un milieu ! Pas de chemin battu ! Découvre! Invente ! Va! Tu ne vois rien? Devine! Si tu descends trop bas, mon fils, c'est ta ruine ! Si tu montes trop haut, mon fils, tout est perdu !
— Cela dit , il partit dans sa force inouïe ; Il vola droit au but sur la pente bleuie ; Mais l'autre, qui cherchait à l'imiter de loin,
Ne trouvant pas un guide en sa propre pensée Pour lui montrer la route assurément tracée.
Monta trop, descendit trop et, pauvre témoin Du parcours triomphal que maintenait son père, Perdit tête, courage, et tomba sur la terre.
Et, honteux, expira dans un obscur recoin.
Le Domino bleu.
Quelle part cherchez-vous en ces malheurs d'Icare? Est-ce aux faibles, aux nains qu'un homme se compare? La loi des avortons, est-ce donc votre loi?
Le Berger.
Assez ! Ce que je suis frémit à tes paroles !
Ma tète tourne... Ah Dieu ! je me sens, malgré moi,
Au brûlant tourbillon des rouges hyperboles
Emporté!... Sache-le! je pense comme toi!
Je me débats, en vain, je me débats sans cesse
Pour rester lourdement dans le puits cramponné !
Par tout ce que tu dis constamment fasciné,
Attiré, réclamé, pris, repris, entraîné,
Je froisse, 'Sur le sol où toujours je chancelle.
Ce que je sens pousser sur mes pieds... C'est une aile !
Elle renaît toujours, s'ouvre, et, j'ai beau gémir.
Je la sens palpiter, oui, je la sens frémir l
Divisé contre moi, je m'irrite et déteste
Les infimes sentiers que je veux préférer.
Décide, maintenant, ô conseiller céleste,
Ouvre-moi la carrière où je prétends entrer 1
Mais, avant, viens ici! Viens, que je te contemple !
Viens donc, que je t'admire et de tout mon pouvoir!
Gomme un adorateur à la porte d'un temple.
Je crois trop à mon Dieu pour chercher à le voir.
Mais que, du moins, j'atteigne à sa forme probable !
Que ton front, ta beauté me reste inexplicable !
Sous tes voiles fermés sois un secret pour moi.
Mais que de ton maintien la grâce inoubliable,
Me laisse, un court moment, désaltérer ma foi!
Ta voix, ta chaste voix, ineffable caresse^
Aux échos de mon sein nomme la pureté...
Ta voix que j'idolâtre... Ahl mon bonheur m'oppresse,
Rien de pareil en moi ne s'était agité !
Ton geste, deviné sous les plis de ta mante.
Répand dans tout mon être une fraîcheur charmante...
Je ne sais plus que faire et ne sais que penser 1
Telle que, jusqu'ici, passa mon existence.
Je comprends, à cette heure, et sans que je balance,
Qu'elle ne saurait plus jamais recommencer !
Je marchais dans la nuit, je marche dans l'aurore !
Un nuage de feu sur moi s'est étendu ;
Mon génie, éveillé, mis sur pied, confondu,
Soupçonne des sentiers qu'il ne voit pas encore!
Qu'ordonnes-tu de moi ? Parle ! j'obéirai!
Si lu marches devant, partout je te suivrai!
Si tu veux m'indiquer un but, eh bien ! j'irai 1
Fais un signe et je pars! Mais, quoi! Je t'en suppliai
Ne me rejette pas vers tout ce que j'oublie
Et ne veux plus connaître, ou sinon, j'en mourrai 1
— Un masque, tout à coup, — c'est le domino rose, —
S'avance vivement vers le domino bleu.
Et, lui criant : Rosine! — ajoute quelque chose
Qui paraît le toucher et le troubler un peu ;
Il hésite, et tous deux s'en vont sans autre adieu.
Le Berger, seul.
Rosine!... C'est son nom !... Je le saisi... Quel délire!
Je pourrai le bercer, je pourrai me le dire !
Je pourrai le presser dans le fond de mon cœur!
Je pourrai le couvrir des baisers de mon âme.
Je pourrai le sentir flambant en traits de flamme
Et répandant en moi la joie et la chaleur !
Rosine ! ma Rosine ! Ah ! Rosine, Rosine !
Chaque son m'en ravit, chaque lettre est divine
Dans ce nom qui contient les délices du ciel !
Il est tout ce que j'aime et ce que j'imagine
De plus beau ! Dans ma bouche il fojad comme du miel !
Il est pur ! C'est une eau qui passe et qui s'agite Sous les rayons du jour naissant dans un vallon ! Comme sur les cailloux d'argent elle court vile, En caressant les fleurs qu'elle donne au gazon ! ... Tendrement coloré, pareil au coquillage Dont les mers d'Orient possèdent les trésors, Transparent et nacré, te voilà sur la plage.
Rose de la pudeur s'éveillant sur tes bords ! Rosine ! ma Rosine ! Ah ! Rosine, Rosine !
Va, pour te savourer, va, pour te répéter, Les échos palpitants doublent dans ma poitrine. Effaçant d'autres sons que je veux rejeter !
Rosine ! ma Rosine ! Ah ! comment contenter Ce transport qui s'éveille h ce nom qui m'affole ! Oh 1 Rosine, Rosine ! oh ! trop chère parole ! Il n'est rien après toi que je veuille écouter !
Choeur de Masques.
Mais la Jeunesse monte Au plus haut de l'Éther !
Rapide, elle ne compte, Irrésistible éclair Et maîtresse de l'air. Comme l'aigle superbe, Ni le serpent dans l'herbe, Ni le dard dans sa chair!
Mais, sans doute, elle monte, La Jeunesse au front pur !
L'entrave de la honte Ne suit pas dans l'azur Son pied agile et sûr !
Comme le char d'Élie, Rien n'arrête et ne lie Sa roue au pavé dur !
Oui, sans doute, elle monte, La Jeunesse, et, d'abord, Tout ce qu'on lui raconte Excite son effort !
Soit exemple ou parole.
Ce qui luit, ce qui vole.
L'entraîne loin du port !
Un Pêcheur dalmate.
Que fais-tu sur la balustrade.
Regardant les flots sans les voir ?
Est-ce du bleu, du gris, du noir, Que tu poursuis, mon camarade ?
Le Berger.
C'est toi?... Sur ce banc viens t' asseoir, Sous la feuille où pend la grenade !
Ce que j'ai, tu vas le savoir...
Ah ! je suis trop heureux ce soir!
Le Dalmate.
D'un bonheur qu'il faut qu'on soutienne?
Le Berger.
Donne ta main... là... dans la mienne!
J'aime et n'ai pas besoin d'espoir !
J'aime de tout mon cœur, de toute ma puissance, Gomme dans l'univers on n'a jamais aimé !
J'aime et, dans un clin d'œil, j'en ai su la science! Jusqu'en sa profondeur, crois-en ma confiance. Mon être est descendu pour y voir consumé.
Par les charbons ardents de la brûlante extase Qui fait le diamant, le rubis, la topaze.
Tout le vulgaire instinct dont j'étais animé !
Le Dalmate.
Connals-tu cette femme? As-tu vu son visage?
Le Berger.
Je ne la connais pas ainsi que tu l'entends.
Mais, ici, dans mon sein, j'en possède une image,
Et c'est assez pour moi, mes rêves sont contents ! Ah ! ce qu'elle m'a dit et ce que d'elle encore Mon esprit convaincu devine et sait très-bien, C'est plus qu'il ne m'en faut pour serrer mon lien ! Je ne résiste pas ! Oui, j'aime ! oui, j'adore ! Je ne souhaite rien ! je ne demande rien î Ciel clément, doux nuage, ineffables étoiles, Navires dont sans peine on distingue les voiles Dans cette chère nuit, sans tache et sans défaut, Blanchissante Phœbé qui nous souris là-haut, Palais dont les arceaux illuminés de joie Poursuivent les contours de la ville en rumeurs, Délicieux concerts^ ravissantes clameurs^ Gais passants chamarrés de velours et de soie, Faut-il que je comprenne et faut-il que je voie A quel point mes transports dépassent vos splendeurs ! Viens-t'en sur la lagune et prenons des rameurs! Nous serons mieux tout seuls... Le tumulte m'accable! Montons dans cette barque... Allons! Quittez le sable^ Gondoliers!... Nous partons! Sens-tu comme le flot Soulève doucement la planche qui nous porte ? De la vie ou la mort, laquelle est la plus forte? Bah! je choisirais l'une ou l'autre pour un mot! Un mouvement égal en avant nous transporte, Et l'eau qui se creusait se relève aussitôt.
Vois-tu, contre les bords de la svelte nacelle. Cette écume de feu qui jaillit, étincelle.
Et s'éteint dans Tazur dont le sillon blanchit ?
Que tout cela me plaît!... Mon âme réfléchit...
Mon âme se reploie au dedans d'elle-même...
Je sens de mieux en mieux que je vis et que j'aime !...
On peut dresser le mât, car la brise fraîchit !
Nous courons, maintenant, sans que rien nous arrête ..
C'est ainsi que surgit et passe dans ma tête^
Dans mon esprit, mon cœur, mon âme, tour à tour^
Comme une blanche voile où le zéphyr se jette ;
Elle gonfle^ elle part^ emportant sa conquête^
M'emportant tout entier^ sans que je le regrette^
Car cette blanche voile^ ami, c'est mon amour!
Le Dalmate.
Mon enfant, mon enfant, ta fièvre m'inquiète ! Je ne sais que répondre et ne l'approuve pas ! C'est avec un brasier dévorant que tu joues... Je devine les pleurs qui sillonnent tes joues... Prends garde au précipice où tu cours à grands pas ! Connais-tu ce qu'elle est ou pense, cette femme ? Dans ces terribles jeux il est plus d'un danger!
Le Berger.
Que m'importe cela?... Qu'est-ce que je réclame? Que t*ai-je demandé? Que veux-je déranger?
Que me fait l'impossible, ou la glace, ou la flamme ? A poursuivre un dessein ai-je Tair de songer? Non, non ! Dans Tincounu je prétends me plonger! Vois ce vaisseau parlant pour quelque mer lointaine! Il ne craint ni la nuit ni son obscurité, Il a levé son ancre, il dresse son antenne, Sans souci de recueil où tel autre a heurté.
Qui sait? S'il ne périt, on comprend qu'il arrive ! Et s'il n'arrive pas, sois sûr, en vérité, Qu'il amra peu de temps pour s'en être douté. Et c'est beaucoup déjà qu'il ait quitté la rive ! Laisse-moi vivre heureux, puisqu'il faut que je vive ; Pardonne l'imprudence à ma félicité 1
Les Gondoliers, chantant.
Clorinde, aussitôt, la blonde guerrière, De l'éperon d'or pointe son coursier ; Sa petite main, douce et meurtrière.
Hors du blanc fourreau fait vibrer l'acier.
Crois-tu donc, vraiment, crois-tu que tout cède. Ainsi qu'à tes yeux, à ton bras battant?
Hélas ! ton armet touché par Tancrède, Désarmant ton front, tombe au même instant !
Tes yeux, fulminants d'ardente colère.
Sont pourtant si beaux qu'on en peut mourir :
Que seraient-ils donc s'ils cherchaient à plaire ?
Personne, à coup sûr, n'en voudrait guérir.
Tancrède s'émeut ; son âme incertaine Trouve un souvenir qu'il n'attendait pas :
C'est la voyageuse et c'est la fontaine Où l'amour, jadis, a conduit ses pas !
Le Dalmate.
Il dort!... La passion a vaincu. sa nature !
Ah! comme je voudrais contempler sa figure...
Mais un masque est sacré... Je n'y toucherai pas!
Je le peux, cependant, soutenir dans mes bras...
De la jeunesse en fleurs il a toute la grâce.
Gondoliers !... doucement ! Ne chantez plus le Tasse !
Voyez ! je l'ai couché sur le banc!... mon manteau
Contre le frais du soir suffit à le défendre;
Sur la rive esclavonne il faudra nous descendre...
Ramez bien lentement, car le temps est si beau !