‹ L'AphroessaChapitre 3 sur 29 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Quand Brennus aux bras blancs sur Rome Marchait avec ses compagnons.

C'était un chef, c'était un homme!

Il leur disait : « Nous les craignons?

Nous avons peur de leurs enseignes, De leurs aigles, de leurs cimiers?

Il faut que ce soit toi qui craignes, Rome! la dent de nos limiers! »

Ils étaient tombés des montagnes Comme la foudre vient des cieux.

Ils menaient enfants et compagnes Dans leurs chariots. Avec eux Ils traînaient de hardis molosses,

El c'était là des chiens colosses Aux crocs aigus, la flamme aux yeux.

La parure où leur luxe éclate C'est colliers d'argile écarlate, Bracelets d'or, d'ambre et d'agate...

Les champions aux cheveux roux Vinrent tomber sur l'Italie Comme un déluge de cailloux, Gomme une grêle que délie La tempête dans son courroux.

Que voulaient-ils?... Des aventures!

On leur avait conté là-bas Que Rome avait bien des armures Et pouvait tout dans les combats.

— Ces Romains que chacun nous vante Seraient-ils plus hardis que nous?

 ces grands donneurs d'épouvante Allons donc mesurer nos coups !

Le printemps semait à la ronde Ses feux, ses fleurs de tous côtés; Sur la glèbe et sous l'eau profonde La vie aspirait la gaieté.

On sentait courir dans l'espace Des souffles qui jetaient partout l-'rlssous, désirs, l'attrait, la grâce

Et la beauté qui séduit tout.

Les feuilles s'ouvraient sur les chênes ;

Le cresson couvrait les fontaines

Où fondaient les derniers glaçons;

Les bois éclataient en chansons

Et le dos ondulé des plaines

Verdissait déjà les moissons.

Au joyeux penchant des collines

Le pampre allongeait ses rameaux

Et tâtait de ses mains divines

Les murs et les toits des hameaux ;

Les temples saints couvraient les crêtes

Où, couronné de violettes,

Pan soufflait dans ses chalumeaux.

— Et toi, poëte, sage austère

Qui connais les secrets humains.

Et toi , voyageur solitaire

Dont le bâton, sur tous chemins,

A fait lever tant de poussière ;

Et vous, les gens aux fronts baissés.

Usés, vieillis, pâlis, cassés

Par les soins, enfants de Vétude,

Connaissez-vous bien la raison

Pourquoi Jupin, très-grand, très-bon.

S'est fait dès longtemps l'habitude

Des ravages et des fléaux?

Pourquoi plus les pays sont beaux Plus il y traîne de misères?

Pourquoi, sur de petits tombeaux, Il fait courber le front des pères ?

Pourquoi les produits des pinceaux, Et les chefs-d'œuvre des ciseaux.

Et l'inspiration des plumes.

Bas-reliefs, tableaux et volumes.

Tout cela s'abîmant un jour Dans un océan d'amertumes, Après avoir vécu d'amour.

Trouve un destructeur imbécile?

Pourquoi la Grandeur qu'on mutile, Glissant aux pentes du néant , Se perd en débris inutile Sous le talon d'un conquérant?

C'est que la Haine avec l'Envie, Vieilles compagnes du Destin, Vont poursuivant d'un pas certain Le Bien égaré dans la Vie.

Trébuchant d'un pied animé.

Crispant leur ongle envenimé Que le sang et le poison teignent , Voyez-les harcelant partout L'objet divin de leur dégoût...

Encor trois pas elles l'atteignent !

Les germes que vous apportez :

Dévouement, courage, constance.

Qu'oubliaient les prospérités, Et l'ardeur à la résistance.

Et la croyance aux libertés !

Les paysans disaient : « L'année Pour cette fois nous est donnée Grosse de fleurs et de bourgeons !

Élargissons pour la vinée Les celliers où nous la logeons !

— Mais n'entends-tu pas dans la plaine Gomme une menaçante haleine.

Gomme un tremblement inconnu ?

— Non ! Il faut agrandir les granges Pour ce bien qui nous est venu.

Pourrons-nous serrer les vendanges, Pois, lupins, gerbes, et les fruits?

— J'ai peur! j'ai peur! J'entends des bruits. J'entends passer des sons étranges...

Il semble un mouvement des eaux...

— Non! Et, d'ailleurs, la ménagère

Vient de me donner deux jumeaux !

— Les Gaulois!... La troupe étrangère Se précipite, glaive en main, Sur rillusion mensongère Qui coquettait avec demain.

Tout fuit , tout se rue à sa perte !

Le sang coule, et dans les sillons On voit courir d'un pied alerte Les tumultueux bataillons.

Depuis le haut de TAlpe antique, De ses gorges, de ses rochers, Jusqu'à la plage où les nochers Quittent le sable adriatique.

Maisons, palais, forts et cités.

Sous des bras au meurtre excités.

Tout croule! Et la torche brandie Et le fer battant sans remords, La rage appelle l'incendie.

Et devant le loup qui mendie Dans la solitude agrandie.

Le silence embrasse les morts !

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