CHANT
— Es-tu content, Romain, mon frère?
(Vide ta coupe et la remplis! )
BRENNUS. il
Ton désir le plus téméraire,
Nos vœux secrets, sont accomplis !
Camille va quitter la ville :
Sans combat, sans guerre civile,
Voilà nos maîtres assouplis!
(Vide ta coupe et la remplis ! )
Sans l'homme à nos plaisirs contraire.
Nous pourrons boire, aimer et braire.
Es-tu content, Romain, mon frère?
Nos vœux secrets sont accomplis.
— Je suis content. J'ai pour maxime
Qu'un grand homme, l'orgueil au front,
Quand il passe fier et sublime ,
Pour nous, petits, est un affront.
Celui qui se fait notre père
Par son génie ou sa vertu.
Qu'il soit rebuté, combattu.
Qu'on l'insulte et le vitupère !
Il offense ma nullité !
Il obscurcit l'égalité.
Seule déesse en qui j'espère
Et que je ne puis embrasser,
S'il faut avant m'embarrasser
De me tirer hors du repaire
Des petits péchés dissolus,
Des petits vices résolus
Et des commodes turpitudes Où, sans y considérer plus, J'aurai planté mes habitudes !
— Cependant, devant le Sénat, Comme pour un assassinat , On avait assigné Camille.
Il paraît. La place fourmille De gens Tun sur Tautre entassés.
Les licteurs, quoique bien dressés A contenir la populace, Ont de la peine, ce jour-là, A faire obéir le holà Par la foule qui les enlace.
Les toits voisins en sont couverts; Des fous chargent les arbres verts Et le piédestal de la louve.
Dont le bronze entend leurs défis.
De ses mornes regards les couve Et songe : Voilà bien mes fils !
Elle voit toutes leurs pensées.
Toutes les clameurs dépensées Par ce peuple qui se croit grand, Ne sauraient tromper sa nourrice Sur la cause de son caprice.
Et voilà ce qu'elle comprend :
— Tu nous as trop comblés, Camille, Tu blesses trop Torgueil humain.
Quand nous n'avons pas de famille Libre d'un bienfait de la main,
Que veux-tu que chacun te rende?
La haine ! Il n'est pas d'autre offrande Pour le traître à qui l'on doit tout!
— vous, Sénat! race quirite.
Mon cœur déborde de dégoût!
Craignez que Jupiter s'irrite
A me voir accusé, debout.
Flagellé par l'ingratitude !
C'est pour m'être fait une étude De servir tous vos intérêts?
C'est pour avoir pris dans mes rets, Comme un oiseleur fait sa proie, Ce qui donnait salut ou joie A vos besoins, à vos désirs?
N'ai-je pas fait de mes plaisirs Litière à votre convenance?
Considérez ma contenance Et répondez-moi franchement :
Frappez-moi d'une seule faute En vous appuyant du serment!
Si je porte la tête haute Au moment où vous m'accablez,
C'est que ma conscience est vide...
Oui ! plongez-y votre œil avide, Des crimes que vous y voulez !
— On n'écouta pas sa défense, Mais elle passa pour offense , Et , tout d'une voix, condamné Comme s'il eût trahi la ville Ou quelque temple profané.
Soufflé quelque guerre servile Ou massacré des citoyens, On décréta contre ses biens, Et l'on vit le tribun, l'augure.
Le consul deux fois dictateur, L'effroi de l'Osque et du Ligure, Le héros, le triomphateur.
On le vit, seul avec sa gloire.
Contre l'autel de la Victoire Accoudé, triste, suppliant.
Et, sans qu'une voix opportune Eût déploré son infortune, Repoussé comme un mendiant.
Et, tout à coup, sa main crispée Se sentit par le souffle pur D'un frais baiser comme frappée...
Se retournant, il vit l'azur
Des yeux enfantins de sa fille Qui riaient m le regardant.
Et sa femme lui dit : Camille, Ton cœur est ferme cependant?
— Je suis le père de famille...
Je n'ai plus rien... Je pense à toi !
— Tu doutes que les dieux te donnent Du pain pour ta fille et pour moi?
— Ne croîs-tu pas qu'ils m'abandonnent?
— Je crois qu'ils éprouvent ton cœur Et qu'ils veulent le voir vainqueur De l'énigme qu'ils lui présentent.
Dis-leur : « Que vos yeux se contentent « A l'aspect de ce que je sens !
« Dieux immortels, encor plus justes « Que redoutés et tout-puissants, « Dans vos décrets toujours augustes « Vous m'êtes partout bienvenus !
« Je sors d'une si grande race « Qu'avant Mézence et Lalinus, « Avant Brutus, avant Horace, w Mes fiers aïeux, vêtus d'airain (( Et plus illustres que nul homme.
Foulaient les collines de Rome D'un pied superbe et as|||iverain !
Vous n'avez point voulu permettre Que le sang vénéré d'un maître Dégénérât dans son enfant, Et moins d'honneurs que de mérite Éclairent mon front triomphant!
Attendez-vous que je m'irrite Quand rugit au-dessous de moi Quelque caprice de la foule?
Le roc a-t-il peur de la houle?
Le sommet prend il de l'émoi Quand le vent le bat de son aile?
« Roc et sommet, c'est mon modèle! »
El, maintenant, prends par la main Ta fille, et voilà le chemin !
Sortons des murs sans les maudire !
Viens ! Remets-t'en pour nous conduire, Toi le héros juste et pieux, A ce qu'ont ordonné les dieux!
-- Ainsi termina la matrone, Et le sage qui fléchissait Crut sentir comme une couronne Dont son front se rafraîchissait.
Un trait de lumière azurée
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Couvre le monde autour de lui , Et dans son^i^e rassurée La confiance a relui.
Tous trois s'en vont par la campagne; Personne ne les accompagne, Ni servantes, ni serviteurs...
Déjà le soir sur les hauteurs Posait son pied, et dans les plaines De réconfortantes haleines Faisaient circuler leurs senteurs.
Partout s'éveillaient les chanteurs, Le grillon , la bergeronnette Et la mésange et la reinette, Et les moins âgés des pasteurs.
Les buffles meuglaient dans les herbes; Et les chars, criant sous les gerbes, S*en allaient chercher les batteurs.
Tandis que la nue empourprée.
Par le soleil tombant dorée.
Semait ses feux dominateurs.
jiXL Un vie»K arbre, au bord d'une source.
Fut le palais des exilés; Un pain leur servit de ressource.
Leur lit se trouva dans les blés.
L'enfant s'endormit sur sa mère...
sommeil ! la vie est amère.
Mais que tu fais oublier tout !
Quand Taurore enfin fut ^ebout Et de ses mains abandonnées, Semant les fleurs, brillant butin De ses corbeilles safranées, Eut rougi réther du matin, On reprit cette marche lente Que réglait le pas enfantin.
Et vers midi, l'heure brûlante, On se trouva sous les abris De pins touffus où des cabris Erraient en troupe malapprise. Soit heurtant, sur leurs pieds dressés, Leurs fronts Tun à l'autre pressés, Soit grimpant contre le cytise^ Une cabane était auprès, Avec un jardin sans apprêts.
Quelque peu de bette et d'oseilles, Et sur le seuil un beau garçon D'un cistre tourmentait le son Pour faire essaimer ses abeilles.
-- Garçon, beau garçon, je rougis...
Lui dit une voix attristée ; Es- tu le maître du logis?
— Passant, je m'appelle Aristée.
Viens! mon foyer sera le lien.
Je ne suis qi'un pauvre soutien.
J'étais esclave, quand mon maître, Sans m avoir vu, sans me connaître, Me fit don de la liberté; De lui vient ce que je possède.
— Que sa bonté lui soit en aide !
Son nom ?^ Le pâtre, avec fierté, Répondit : C'est le grand Camille !
— Garçon, garçon, sous la charmille Dressons un autel radieux !
Et, si nous n'avons d'autres choses, Offrons du vin, donnons des roses A la providence des dieux !
Et, bien que son humeur fût haute.
Son front sous le laurier blanchi.
Le patricien devint l'hôte Et l'obligé de l'affranchi.