L'Apocalypse de Saint-Savin
En publiant cette étude, je tiens à témoigner ma profonde gratitude à mes maîtres, M. Henri Focillon, professeur au Collège de France, qui, naguère professeur à la Sorbonne, a conslamment dirigé mon travail, et à M. J. Hackin, conservateur du Musée Guimet, qui a facilité la publication de cet ouvrage et qui, depuis son séjour à Tokio en 1932-1933, m'a initié personnellement, au retour de chacun de ses voyages, à la connaissance des documents récemment découverts dans un autre domaine.
M. Honnorat, président de l’Institut d'Études Japonaises de l'Université de Paris, a bien voulu s'intéresser à mon travail, ainsi que M. Revon, président du Comité de Patronage des Étudiants Japonais. Leur haute bienveillance a soutenu mes recherches et leur a permis d'aboutir. Je voudrais n’en avoir pas trop démérité. Qu'ils veuillent bien trouver ici l'expression de ma plus vive reconnaissance.
Enfin je dois remercier tous mes camarades, élèves ou anciens élèves de l’Institut d'Art et d'Archéologie de l’Université de Paris, qui m'ont aidé de leur science et de leur sympathie, tout particulièrement Mile Thiébot qui a bien voulu m'éclairer dans l'interprétation du passage de la Vie de l’abbé Gauzlin concernant l’Apocalypse de Saint-Benoît-sur-Loire.
Paris, le 31 janvier 1939.
INTRODUCTION
Signalées pour la première fois par Prosper Mérimée, au milieu du siècle dernier, et sauvées grâce à lui, les peintures de l’église de Saint-Savin-sur-Gartempe ont été l’objet de nombreuses études. Par leur vaste programme de décoration, par la complexité et la variété du style, elles se présentent comme un ensemble impressionnant de l’activité artistique du moyen âge. Les efforts laborieux des archéologues les dégagent peu à peu du chaos du passé, et, depuis la publication de l’ouvrage de M. Focillon!, la place historique de ces peintures poitevines est définitivement fixée. Il nous est possible d'entreprendre désormais des recher-
ches de détail.
L'église de Saint-Savin conserve encore quatre groupes de peintures : l’Apocalypse au porche, la Rédemption à la tribune, la Bible à la nef et la Vie des Saints Patrons à la crypte. Chacun de ces groupes à son expression propre; mais il se dégage cependant de l’ensemble une certaine unité. On se demande si une école dite de Saint-Savin, ne nous aurait pas laissé, dans son évolution, l’un après l’autre, ces quatre chapitres de son histoire. Comment résoudre la question ? Il nous faudrait commencer par étudier le groupe le plus simple, le plus facile à aborder. Nous choisissons les peintures du porche, qui, exécutées dans un en-
1. H. Focillon : Peintures romanes des églises de France, Paris, 1938. Nous adopterons désormais pour nos renvois à cet ouvrage la mention : Focillon, Peintures. SE
droit facile à observer, sont encore relativement bien conservées.
La première étude capitale des peintures de Saint-Savin est due à Prosper Mérimée lui-même; publié en 1845, son ouvrage est la première source imprimée de notre travail?. Vers la fin du siècle dernier, Gélis-Didot et Laffillée, dans leur important recueil de relevés de fresques, planches en couleurs accompagnées de notes, consacrent leurs premières pages à ces peintures poitevines. Cependant, c’est sans doute l’article de M. Mâle dans l’Histoire de l’Art d'André Michel qui constitue la première et heureuse tentative pour reconstituer le milieu historique des peintures de Saint-Savin. La technique des fresques est bien mise en lumière d’après les passages de la Schedula diversarum artium. L'analyse du style contient également des renseignements très utiles: M. Mâle y démêle très justement, dans les peintures de Saint-Savin, la part de la tradition séculaire de la peinture persistant en plein moyen âge, et la part de l'invention de l'artiste poitevin. Cette délicate analyse du style nous permet d'’entrevoir la formation complexe de ces peintures. Nous puiserons toujours dans cet ouvrage, comme dans les autres travaux de M. Mâle sur l’art du moyen âge, des conseils utiles pour l'étude de la peinture romane.
L'étude de Mlle Maillard sur l’église de Saint-Savin-sur-Gartempe est un ouvrage de toute première importance pour notre examen, non seulement par son impeccable analyse archéologique de l’architecture, mais aussi par celle des peintures ellesmêmes. Un effort tout particulier de l’auteur a été consacré à leur iconographie; dans ce domaine, il ne reste guère à désirer. Par ailleurs, grâce à sa connaissance abondante des monuments du pays, Mile Maillard évoque avec précision d’autres éléments de comparaison : sculptures et miniatures de l’époque dans la région. Pour la première fois après Mérimée, les fresques décorant diverses parties de l’église ont été l'objet d'une étude appro-
2. P. Mérimée : Notice sur les peintures de l'église de Saint-Savin, Paris, 1845. Nous adoptons pour nos renvois à cet ouvrage la mention : Mérimée, Notice. — Pour les titres des ouvrages cités dans cette page et les pages suivantes, voir la bibliographie de la fin de l'ouvrage.
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INTRODUCTION D
fondie; elles sont classées selon les différences de style et dotées d’une chronologie basée sur la date de l'édifice et sur celle des monuments de comparaison. Ainsi l’ouvrage de Mlle Maillard constitue une base solide pour notre étude.
Dernièrement, M. Focillon a publié un ouvrage capital pour l'histoire de la peinture murale de l’époque romane en France. Depuis l’article de M. Mâle, il a paru de nombreux travaux sur différents groupes de peintures ; les découvertes successives de fresques, par exemple celle de la crypte de Saint-Germain d'Auxerre ou bien celles de Tavant, ont mis au jour beaucoup d’aspects nouveaux de cet art. Un ouvrage de synthèse était attendu; il est réalisé dans cette œuvre de M. Focillon. La peinture romane en France, dévoilée par l’effort des générations d’archéologues, y est analysée et reproduite d’après ses monuments essentiels. Son origine, son évolution et ses écoles y sont retracées avec une objectivité magistrale. Il est impressionnant de voir la richesse de matériaux recueillis dans cet ouvrage, doté de cent trente photographies exécutées par M. Devinoy. Désormais les observateurs de la peinture murale du moyen âge sont préservés du danger de travailler sur des reproductions insuffisantes. Une bonne partie de cet ouvrage a été naturellement consacrée aux peintures de Saint-Savin. Non seulement la qualité artistique de ces peintures a été pleinement mise en lumière, mais encore, par une véritable expertise du maître, les différences de style ont été clairement distinguées et analysées. Grâce à cette importante étude, le classement chronologique des peintures de Saint-Savin proposé par Mlle Maillard sera sensiblement renouvelé. Pour ces peintures, comme pour l’ensemble de la peinture romane, l’ouvrage de M. Focillon sera le point de départ de nouvelles recherches.
Un autre ouvrage important pour l'étude des peintures du moyen âge est celui de M. Mercier sur la peinture clunisienne. Il nous apprend la manière de travailler sur place. Nous aurions voulu appliquer rigoureusement la méthode de M. Mercier. Cependant, faute de moyens, nous avons été obligé d’en abandonner une partie importante, |” « analyse de la technique inté-
rieure », et nous nous sommes contenté de suivre son procédé d’ « analyse de la technique extérieure Ÿ ».
Suivant cette méthode, nous allons tout d’abord étudier, dans les peintures du porche de Saint-Savin, toutes les déterminantes caractéristiques ; notre étude sera divisée en deux parties : l’analyse de la composition et l’analyse des graphies, où nous examinons avant tout les formules particulières du dessin : « graphies » du visage, du corps humain, des vêtements, des accessoires et des motifs d'ornement.
Une fois en possession de spécimens des graphies des peintures du porche, nous chercherons à les comparer aux graphies des peintures des autres parties de l’église, la tribune et la nef, pour en saisir, d’une manière positive, la parenté et les différences. Ensuite, élargissant le champ de nos recherches, nous procéderons à la même opération comparative avec d’autres monuments de la peinture murale romane, puis avec des peintures de manuscrits.
Grâce à cette analyse, il nous sera peut-être possible de reconstituer d’abord l’école de Saint-Savin, puis l’école de l'Ouest. D'autre part, au cours de ces recherches, nous rencontrerons des variations et des modifications de certaines graphies, qui nous permettront de pénétrer dans la question de l’origine et de l’évolution.
Si nous pensons à ce qu'était la décoration peinte des églises à cette époque, nous nous apercevons que les exemples de la peinture murale qui sont parvenus jusqu’à nos jours ne représentent qu'une très faible partie de l’ensemble. Pour obvier à cette pénurie de documents, il nous est indispensable, non seulement pour restituer l’aspect de l’ensemble, mais aussi pour comprendre chaque exemple de peinture murale, d’avoir recours aux autres domaines de l’art, notamment aux peintures de manuscrits. Le rôle joué par les manuscrits à peintures dans l’art du moyen ge est trop bien connu pour que nous nous attardions à le démon-
3. F. Mercier : Primitifs français, la peinture clunisienne, Paris, 1931, PP: :- 12, 43 et suiv.
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trer. Ils Sont infiniment plus nombreux que les peintures murales; ils ont, surtout, l’avantage considérable d’être parfois datés, ou, tout au moins, leur date est plus facile à rétablir que celle des fresques. Il est, par ailleurs, plus aisé dans le domaine de peinture de manuscrits que dans le domaine de fresques, de déterminer certains traits communs entre diverses œuvres et de former par suite des groupements. La question de la filiation et de l'influence y est plus facile à résoudre. Il n’est guère nécessaire d’insister sur le lien qui unit étroitement ces deux domaines. Les nombreux observateurs de la peinture murale du moyen âge sont obligés de chercher des documents de comparaison dans les peintures de manuscrits, et toujours ils les y trouvent. Il est donc évident que l’étude comparée des peintures et des dessins de manuscrits à l’époque carolingienne et à l’époque romane offre une des bases mêmes de notre recherche, pour la chronologie, pour le style et pour la question d’origine et d'influence “.
Les considérations que nous venons d'exposer intéressent surtout les points de vue technique et stylistique. Mais les peintures du porche, étant inspirées du texte de l’Apocalypse, présentent un intérêt tout particulier au point de vue iconographique. Comme nous le verrons, l'Espagne aux X° et XI° siècles avait produit une série de manuscrits enluminés du Commentaire de Beatus et leur influence sur l’art roman a été clairement démontrée par M. Mâle ; par ailleurs, nous savons qu'une riche famille de manuscrits illustrés de l’Apocalypse a été exécutée aux XIIT et XIV® siècles en Angleterre et dans le Nord de la France; son prototype, d’après L. Delisle, aurait été exécuté en France dans la seconde moitié du XII° siècle. Aussi nous nous demandons s’il existe des rapports entre les peintures de Saint-Savin et ces deux représentations, espagnole et gothique, de l’Apocalypse.
L’Apocalypse forme une des sources principales de l’iconogra-
hk. À ce propos, les ouvrages de M. Lauer (Les enluminures romanes des manuscrits de la Bibliothèque nationale, Paris, 1927), de M. Goldschmidt, de M. Millar, de M. Bordona sont indispensables pour l'étude des fresques romanes. Voir la bibliographie de la fin de cet ouvrage.
phie romane. Les peintures du porche de Saint-Savin, par la composition du tympan, présentent des rapports directs avec l’iconographie des autres tympans de la même période. Il était donc nécessaire d'étudier particulièrement leur source. Pourtant les représentations de l’Apocalypse conservées au porche de Saint- Savin ne sont pas très nombreuses. Pour parer à l’inconvénient de cette pauvreté, nous avons heureusement un document de première importance dans la Vie de l’abbé Gauzlin par le moine André de Fleury. L'abbé Gauzlin avait fait exécuter sur une façade de son monastère, sans doute celle de l’église Saint-Pierre, détruite au XVIII® siècle, une série de scènes tirées de l’Apocalypse. Le texte qui aurait accompagné les scènes avait été recueilli par André de Fleury et il nous permet, comme nous le verrons, de restituer quelques aspects de cette peinture perdue.
Certes, reconstituer une peinture d’après un texte, qui n’est même pas une description détaillée, comporte un risque énorme. L'hypothèse basée sur cette tentative peut être détruite un jour par l’heureuse découverte d’un document nouveau. Nous avons néanmoins entrepris cette tâche. Si de nombreuses peintures murales du moyen âge ont péri, nombreux sont les textes qui décrivent des fresques perdues. Nous ne pouvons nous passer de leur secours, sous peine de laisser dans l’ombre, plus qu’à moitié, la magnifique école de peinture du moyen âge. La peinture de Saint- Benoît-sur-Loire, décrite par André de Fleury, nous présente une œuvre tout à fait extraordinaire; nulle peinture romane existante ne pourrait atteindre à la grandeur dont le texte nous donne l’idée. Dans cette tâche, nous avons été très efficacement aidé par l’ouvrage magistral de M. Neuss sur les manuscrits de l’Apocalypse dans le haut moyen âge.
Tels sont, rapidement exposés, le programme et la méthode de notre étude; tels sont les auteurs qui nous ont aidé à entreprendre et à poursuivre nos recherches sur les peintures du porcheide l’église Saint-Savin.
5. W. Neuss : Die Apokalypse des hl. Johannes in den altspanischen und altchristlichen Bibel-Illustration (Das Problem der Beatus Handschrift), Münster in Westfalen, 1931. Nous adoptons pour nos renvois à cet ouvrage la menlion : Neuss : Beatus.