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L'Apocalypse

Jésus, en quittant cette terre, avait dit à ses fidèles d'attendre son retour. Quand aurait lieu cette « Parousie » glorieuse? Nul ne pouvait le savoir, car le Seigneur s'était refusé à toute révélation du « jour » et de « l'heure ». Il avait seulement averti que ce jour-là fondrait à l'improviste, « comme un voleur ». Il fallait donc veiller, prier, avec d'autant plus d’ardeur et de persévérance, que des tentations innombrables, persécutions à la synagogue, ou devant les gouverneurs et les rois, prodiges menteurs de faux messies capables de séduire jusqu'aux élus, devaient précéder, annoncer même son avènement, pendant que d'autre part la Bonne Nouvelle se répandrait dans le monde entier (Mat. χχιν; Marc, xim; Luc, xxr).

Les chrétiens avaient attenuu. L'imprécision de la prophétie, et l’impatience où ils étaient de voir le monde renouvelé entièrement par le Règne de Dieu, en partie aussi le rêve eschatologique des Juifs leurs contemporains, dont la fièvre les atteignait, les avaient portés en général à interpréter les promesses du Seigneur au sens d'une Parousie prochaine, presque imminente. Et voilà que bien des signes précurseurs se réalisaient déjà. La persécution, d’abord sourde ou sporadique, pregait sous Néron un caractère de violence atroce, Néanmoins, l'Evangile paraissait envahir le monde entier. Paul, à travers presque tous les pays du Nord Méditerranéen, l'avait porté peut-être jusqu'en Espagne. L'Egypte, très probablement, l'avait reçu aussi, la Syrie et l'Asie Mineure étaient pleines de chrétientés florissantes. De plus, le grand événement, celui que les premiers fidèles auraient cru inséparable de la fin du siècle présent, la ruine du Temple et

l’anéantissement politique d’Israël, venait de s’accomplir sous Vespasien. Malgré

cela, le Christ n'apparaissait pas sur les nuées du ciel. Dans ce délai de la Parousie, il y avait bien, quoi qu’eussent expliqué des Aptres, Paul dans IT Thess., et Pierre dans sa deuxième Épiître, de quoi troubler certains fidèles. Ainsi combien de luttes faudrait-il encore soutenir avant le triomphe ? L'univers, depuis Néron, s'était formellement déclaré contre l'Évangile; Pierre et Paul avaient été mis à mort: le furieux ouragan de 64, dont les suites troublaient encore l'Église, en annonçait sans doute d’autres plus universels dans

… leurs ravages. Sous Néron, Pierre et Paul recommandaient encore d’'honorer

APOCALYPSE DE SAINT JEAN. a

IT INTRODUCTION

les empereurs et les magistrats, qui portent le glaive au nom de Dieu; la persécution paraissait menée alors sans méthode et sans principe; les massacres même de l'histrion couronné s'étaient donné l'air d'une mesure de police implacable opérée contre de fanatiques incendiaires. Cependant l’épithète d'ennemis du genre humain était déjà lancée contre les chrétiens. Un Voyant dont le regard eût plongé dans l’histoire future, mais déjà proche, se fût aperçu qu'il s’élaborait par tout l'Empire romain un système politico-religieux tel que l'existence d’une ᾿ Église chrétienne, du Règne de Dieu sur terre, était incompatible avec lui. Car le glaive remis par Dieu aux autorités, Satan lui-même allait s’en saisir. L’empereur romain, dont la puissance était pratiquement illimitée, allait se poser en face du Christ comme un Antéchrist, exigeant lui-même comme Seigneur, comme Sauveur, et comme Dieu, le culte que les chrétiens réservaient au Fils de Dieu, seul Seigneur et seul Sauveur. Entre le vrai Dieu, apparu avec une nature humaine, entre ce Jésus crucifié en Judée il y ἃ moins de deux générations, mais que ses fidèles disent ressuscité, et d'autre part les Augustes qui se succèdent et meurent, mais que le Sénat déifie après leur mort, et qui bientôt se feront dieux eux-mêmes de leur vivant — déjà les plus extravagants, comme Caligula et Domitien, se font appeler Κύριος dans leur entourage et par leur chancellerie, __ il va s'engager une lutte d'extermination; car le fulte des empereurs, favorisé par la reconnaissance ou la servilité des provinces, et par la raison d'état romaine, va s'organiser et s’imposer si vite que, déjà au n° siècle, l’adoration du César vivant sera devenue la pierre de touche du loyalisme romain. Autrefois on avait pu confondre plus ou moins les disciples du Christ avec les Juifs ou les adeptes des nombreuses religions orientales qui attiraient les âmes mystiques du paganisme à 500 déclin. La police de Néron s'était chargée de faire la distinction, et les empereurs ne l’oublieront plus. Jésus, personnage historique et récent, présenté comme le seul Κύριος (Paul, 1 Cor. vir, 6) était pour eux un autre

rival qu’un Dionysos ou un Altis.

- Or, c'est précisément là où l'Eglise avait le plus étendu ses conquêtes, c'est-àdire, dans l'Asie Mineure, que les signes avant-coureurs de cet état de choses commencaient à se multiplier. À la fin du τὸ siècle, l’'Anatolie presque tout entière avait connu l'Évangile; elle était devenue, avec Antioche et Rome, un centre de christianisme. D’Éphèse, la nouvelle doctrine prêchée par saint Paul avait rayonné dans la vallée du Lycus, la Phrygie, la Lydie. La [* Petri nous fait connaître, dès avant l'an 64, l’existence de chrétientés jusque dans le Pont et la Cappadoce. Mais c'est aussi en Anatolie que le culte des empereurs avait commencé. Ces pays étaient habitués de longue date à l’adoration de leurs maîtres visibles. Déjà, sous la République, on y avait personnifié et honoré les vertus de tel proconsul; dès 195 av. J.-C, Smyrne avait consacré un temple à la Déesse Rome : aussi, en 26 de notre ère, lui fut-il permis d'en ériger un autre à Tibère, à Livie et au Sénat, de préférence aux villes rivales qui briguaient le même honneur, à savoir Éphèse, qui, dès le début du règne d’Auguste, avait pourtant dressé un autel à celui-ci dans l'enceinte de l’Artémision, et Pergame, qui, dès 99 avant Jésus-Christ, avait institué le culte impérial provincial. Les premiers empereurs, qui répugnaient encore à passer dieux tout vifs en Occident, étaient sur ce point-là, en dignes héritiers des Diadoques, pleins de condescendance pour l'Orient hellénistique. Il faut dire que ces peuples y mettaient une sorte

δ." ὩΣ | MILIEU HISTORIQUE ET BUT. ΠῚ

d'enthousiasme, d’abord par reconnaissance pour les nouveaux maîtres qui, après les convulsions des guerres civiles, avaient assuré à leur commerce, à leur industrie, à leur culture florissante entre toutes, sécurité, paix, facilité de communications, et toute une expansion nouvelle; de plus l'institution des Κοινά ou Concilia, assemblées délibérantes mi-politiques, mi-religieuses, rendait, sous couleur d'organiser le culte impérial, quelque apparence d'autonomie à la province. Il faut dire aussi que l’Anatolie était très ouverte à toutes les nouveautés religieuses. Si le christianisme avait profité de cela dans quelque mesure, bien d’autres religions l'avaient fait avant lui. Sur le culte de Cybèle, ou d’autres hypostases de la Grande Déesse, Artémis d'Ephèse, Μὰ, Anaïtis, s'était greffée, en plus de la religion olympienne, une grande variété de cultes héthéens, sémitiques, iraniens, qui, n'ayant aucune répugnance foncière les uns pour les autres, devaient se plier, avec moins de répugnance encore, devant le culte officiel qui, à cette condition, les tolérerait et les protégerait tous. Contre l’adoration du Dieu unique et transcendant, et de Jésus, l'unique Seigneur et Sauveur, devait donc s'ourdir une coalition formidable de toutes les forces du panthéisme païen, fondu avec les imtérêts politiques et économiques de ces riches et ambitieuses régions. Là était le grand danger extérieur; une fois que le polythéisme, officiel et populaire à la fois, aurait pris conscience de l'opposition irréductible qu'il trouvait toujours dans 1" Évangile, leur contact forcé ne pouvait manquer de tourner à une hostilité des plus sanglantes.

Il y avait encore pour la foi d’autres dangers, intérieurs ceux-ci. Les nouveaux convertis, on le voit assez par les recommandations morales des épîtres pauliἢ niennes, n'étaient pas encore tous parfaits dans leur doctrine ni leur conduite. | De plus, l’Anatolie était la terre d'élection du syncrétisme religieux. La crainte ἢ de la persécution, l'attrait de fêtes pompeuses et sensuelles, les nécessités même de la vie sociale et familiale ne devaient-ils pas tenter aux mauvaises | heures le petit troupeau des élus, dans la mesure même où il se mélangeait | d'éléments plus divers? quelques-uns ne seraient-ils pas portés à chorchor des 1 compromis entre l'Évangile et les idées ou habitudes religieuses de leurs conci- ᾿ toyens? Saint Paul, dès avant sa première captivité, avait prédit que des loups | à ἡ

envahiraient sa bergerie; et lui-même, très peu de temps après, dut se mettre à pourchasser ces hi "Ne épitres aux Colossiens et aux Ephésiens, puis les Epîtres pastorales, sans parler de celle de Jude et de la IF Petri, nous montrent bien qu’un certain syncrétisme tendait à s'ébaucher à l’intérieur même des communautés ; il ne consistait pas seulement en compromis pratiques tels que la participation aux repas sacrés des païens, naguère réprouvée à Corinthe, mais en doctrines qui présageaient le gnosticisme : spéculations transcendantes sur des êtres intermédiaires analogues aux futurs Eons, ou aux démons du platonisme, ascèse outrée qui, au fond, favorisait les débordements charnels, comme dans la Phrygie païenne, bref en une variété de pratiques et de systèmes beaucoup plus païens que chrétiens ou juifs. À la fin du 1° siècle, la situation devait avoir plutôt empiré, car la 109 Épître de saint Jean combat d prétendus chrétiens qui sont en réalité des « Antéchrists », des docètes et des Judéo-gnostiques niant que le Christ soit venu réellement en chair, ou que le ren soit le vrai Fils de Dieu.

Ce fut au milieu de ces troubles circonstances que l’APocazyPpsE parut. Nous

IV INTRODUCTION

essaierons plus tard d'en mieux fixer la date; toujours est-il que cette prophétie fut donnée à l'Église en Asie Mineure, et dans la période qui va de la mort de Paul à la fin du r°° siècle.

Son aspect d'ensemble le montre déjà avec assez de certitude. D'abord elle ne suppose pas de persécution générale actuellement déclarée; on peut seulement en redouter une, et deviner ce qu'elle sera. Car déjà de nombreux martyrs ont été immolés ailleurs, à Rome (νι, 9-11; cf. xvir, 6 et xvinr, 24); en Asie Mineure même, à Pergame, il y en ἃ eu au moins un, Antipas, qu'une tradition fait évêque de Pergame sous Domitien (nr, 13). Pourtant la grande « tentation » est annoncée comme future (πι, 10). Les ennemis les plus actuels sont encore les Juifs, qui forment une « synagogue de Satan », et sévissent déjà contre les chrétiens, à Smyrne, à Philadelphie. Des erreurs tendent aussi à s’introduire dans les communautés, un antinomianisme, semble-t-il, qui pouvait être une exagération des principes pauliniens de liberté, et que favorisait une tendance syncrétiste. Ce caractère qu'a le péril actuel d'être surtout intérieur, ou, pour l'extérieur, de provenir principalement des Juifs, montre qu'il pouvait encore exister en Asie une certaine tranquillité de surface. Quand l’auteur s'adresse à Laodicée, il ne fait aucune mention du fameux tremblement de terre qui avait tant éprouvé cette ville en l’an 62; c’est que la catastrophe était déjà assez ancienne sans doute, pour être oubliée. Enfin le livre suppose, dans l'imagination populaire, une grande crainte des Parthes, et, comme nous le verrons, une appréhension du retour de Néron, qu'on ne se décidait pas à croire mort. Tous ces traits concordent bien pour désigner le temps écoulé entre la fin de cet empereur et les persécutions générales du n° siècle, c'est-à-dire l’époque de la dynastie flavienne, comme d’ailleurs la tradition l’affirme.

C'est donc lorsque l’approche d’une tempête effroyable pesait déjà sur les consciences, quand de sinistres pressentiments pouvaient abattre le courage des jeunes Eglises, qui ne voyaient pas le Christ venir à leur secours, et laissaient, de ci de là, leur force de résistance s’affaiblir par leur faute, c’est alors qu'un prophète nommé JEAN — nous verrons plus tard si c’est Jean, fils de Zébédée — fit retentir sa prophétie, son Apocalypse, comme le son des trompettes qui devait appeler le salut des profondeurs de l'Autre Monde, en marquant la ruine du siècle présent, plein d’iniquités et de douleurs.

On parle de la sombre horreur de l’Apocalypse, et le nom même en est devenu quelque chose d’effrayant. Cette impression n’est pas juste. L'inspiré veut au contraire fortifier les volontés, armer les chrétiens d’une confiance inébranlable dans la toute puissance et la fidélité du Sauveur qu'ils attendent. Son livre tient bien à l'Évangile. Il est le complément de la Bonne Nouvelle, et, comme l'Évangile, un message d'espérance, de courage et de joie. Partout où il décrit aux fidèles leur sort futur et définitif, il contient des hignes ou des pages d’une fraicheur et d’une suavité incomparables, comme il n’y en a que dans la seconde partie du Livre d'Isaïe, ou dans le [V* Évangile.

Sans doute l’Apocalypse annonce l’imminence d’atroces combats; mais elle promet une victoire absolue à tous ceux qui tiendront ferme. Bien plus, la violence même de la lutte est 16 signe du triomphe certain. Car tout çe qui arrivera a été déterminé d'avance au ciel. C’est Jésus lui-même, l’Agneau immolé pour

nous, le Rédempteur qui nous a lavés et rachetés par son sang, c’est lui qui

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