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EXC. ΧΙ. — LES NICOLAÏTES

Quatre des églises asiatiques, sur sept, ont à subir l'assaut de graves dangers intérieurs, qui s’attaquent à la doctrine et aux mœurs; Ephèse y a résisté, quoique repréhensible sous d’autres rapports; seules Smyrne et Philadelphie, exposées aux vexations des Juifs, n'ont mérité que des éloges. Ce péril pouvait revêtir, selon les villes, des modes divers; cependant, l'unité assez parfaite d'intérêt, de culture, d'esprit et de religion, qui existait dans toute l'Asie proconsulaire, fait présumer qu'il y avait un fond commun à ces erreurs, et qu’on aurait pu les comprendre sous une dénomination générale.

Deux des messages, à Pergame et à Thyatire, rapprochés dela lettre à Éphèse, nous aident à préciser en quoi elles consistaient. En ces deux premières villes, les tendances dissolvantes avaient pris la forme d’une doctrine,

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à διδαχή (πα, 14, 15; 20, 24). Ceux qui la professaient se croyaient autorisés à

« forniquer »; et à manger des idolothytes non seulement dans leurs maisons sans doute, ce qui aurait pu être licite (1 Cor. x, 25 suiv.), mais dans les temples païens. Nous avons montré comment l'attrait et la puissance des cultes de Pergame, ainsi que les conditions économiques de Thyatire, pouvaient entraîner des chrétiens peu fervents ou peu courageux à de tels compromis, C'est pourquoi ils sont stigmatisés des noms symboliques de Balaam et de Jézabel. Mais ils allaient encore plus loin; pour justifier leurs pratiques coupables, ils se lançaient dans des spéculations qui devaient consister, du moins à Thyatire, en autre chose qu’en antinomianisme, ou paulinisme exagéré; cela s'appelait, sans doute dans le langage indigné des vrais croyants, « les profondeurs de Satan » (11, 24). Rien n'est plus naturel que de penser à quelque

mysticisme syncrétiste, surtout si l’on se souvient du gnosticisme qui menacait

d’envahir ces églises dès le temps de Paul (Col.; Ephésiens ; Pastorales), et des mystères qui fleurissaient à Pergame. Dans les lettres à Sardes et à Laodicée, il ne s’agit expressément que de dégénérescence morale: mais il est au moins très vraisemblable que le relâchement n'aurait pas atteint ce degré sans être favorisé par les erreurs des cités voisines, ou sans leur ouvrir une large voie de pénétration, d’ailleurs, Laodicée était une des chrétientés visées par l’Epître aux Colossiens, et il semble qu'elle n'avait guère progressé depuis lors.

Or, ces doctrines néfastes portent un nom propre dans la lettre à Pergame : ce sont celles des « Nicoraïres ». Cette secte, ou cette faction, n'était pas chassée de l'Eglise, puisque certaines communautés paraissent la ménager

encore. La métropole d’Ephèse, qui les connaissait bien, avait su pourtant se

prémunir contre eux avec vigueur; elle avait sainement jugé les « faux

apôtres », en qui il est tout indiqué de voir, entre autres, des propagateurs

du « nicolaïtisme » (11, 2, 6). On comprend par ce dernier verset que ce nom n'était pas une désignation locale propre à Pergame, mais qu'il était connu

. dans tout le pays.

Que signifie-t-il au juste? eumann et Janus, au début du xvine siècle, (1712, 1723, v. Bousset, p. 207) ont émis l'hypothèse que « Nicolas » était aussi symbolique que « Balaam » : Νιχο-λαος — DY=y92; mais elle est bien artificielle, car νικάω et y92 n’ont nullement le même sens. La plupart des com- mentateurs sont donc d'avis que le secte s'appelait ainsi parce qu'elle devait son origine à un certain Nicolas, quelque docteur gnosticisant d'Asie.

Faut-il infliger cette tare à « Nicolas, prosélyte d'Antioche », l'un des sept

diagres dont il est question Act. vi, 5? Il semble bien que des laxistes immoraux se soient réclamés de son autorité, et /rénée (Adv. Haer, 1, xxvr, 3), Hippolyte (Philosophoumena vu, 36), ont admis la vérité dé cette filiation. on ne sait sur quelles données. La chose n’est pourtant pas si certaine. Tertullien (De Praescriptione, 33), donne le nom de « Nicolaïtes » à des hérétiques de son temps, à propos justement de l'Apocalypse, mais ne dit rien de leur maïtre. Les Constitutions Apostoliques, vir, 8, paraissent rejeter leur origine prétendue, quand elles s'expriment en ces termes : οἱ νῦν ψευδώνυμοι Νιχολάϊται; Viciorin (ad loc.), et les ‘interpolations d'/gnace (Trall. 11 et Philad. 6) s'expriment à peu près de même manière. Saint Epiphane (Panarion, xxv), Phiastre (Haer. xxx), le Pseudo-Tertullien (Adv. omnes

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haereses, 1, traité inspiré sans doute d’un « Syntagma » perdu d'Hippolyte), mentionnent bien une secte gnostique qui se rattachait de fait au nom de Nicolas, mais ce n'était peut-être que par suite d’une interprétation de l’Apocalypse. La solution du problème pourrait se trouver dans Clem. Alex. (Stromates, mr, 522-sq; Æusèbe 111, 29) et dans Théodoret (Haer. fabulae,

απ, 1); tout en parlant favorablement de Nicolas le diacre, ils rapportent une

histoire ou une légende qui, mal interprétée, aurait pu donner lieu plus tard à sa réputation d’hérésiarque. D’après Clément, Nicolas le diacre aurait déclaré qu'il faut « παραχρῆσθαι τῇ σαρχί », c'est-à-dire « abuser de la chair », ou « négliger la chair », mais dans le même sens que l’apôtre Mathias, qui enseignait aussi qu'on doit « σαρχὶ μὲν μάχεσθαι καὶ παραχρῆσθαι », autrement dit la combattre et l’asservir; la secte aurait plus tard interprété dans un sens immoral ce terme ambigu. — Malgré tout, la question n'est pas claire; il reste seulement que la morale et le dogme chrétiens couraient dans les églises d'Asie, à la fin du τ᾽ siècle, un grand danger du fait de sectaires appelés « Nicolaïtes », qu'ils dussent leur nom au diacre, ou à quelque autre Nicolas, dont nous ne savons absolument rien, à moins que ce ne fût un disciple de Simon le Mage, comme l'avance le Pseudo-Dorothée (περὶ τῶν ιβ΄ ἀποστόλων, parmi les œuvres de S. Hippolyte, P.G, x, p. 951 suiv.).

Les lettres introduisent un des symboles les plus constants de l’Apocalypse, la couleur blanche, pour la « petite pierre » (11, 17), les vêtements promis aux

fidèles (πι, 4, 5, 18); c’est aussi la couleur de la tête et des cheveux du Fils de

l'Homme (1, 14).

La signification symbolique de cette couleur était déjà chose absolument fixée à l’époque et dans le pays où l’Apocalypse a paru.

Gressmann (Ursprung der isr.-jüd. Eschat., $ 33) entreprend de démontrer que les vêtements blancs sont propres aux êtres célestes, que la couleur blanche est, dans l’Ancien Testament, un succédané de l'éclat d'embrasement métallique attribué au corps de certains dieux anciens. Il y a une trop forte part de conjecture dans sa théorie; mais, si l’on ne peut établir que le blanc ait été la couleur spécifique divine et angélique, du moins est-il certain que, dans le monde gréco-romain, et dans l'empire voisin des Parthes, c'était la couleur de bon augure, celle qui était la plus usitée dans les réjouissances religieuses, et en général dans les solennités consacrées à la joie publique; aux fêtes romaines, la ville, remplie de citoyens en toge blanche, pouvait s'appeler candida urbs. Cette couleur était le signe de la pureté rituelle; les prêtres d'Isis étaient tous vêtus de lin blanc, et dans les autres religions païennes, en Asie comme ailleurs, les vétements blancs étaient d'un usage, sinon toujours prescrit, au moins très habituel. Cette signification joyeuse et sacrée explique que le blanc ait été aussi la couleur du triomphe, de la victoire remportée avec l’aide des Dieux, et ait eu quelque affinité avec l'idée de dignité suprême, de pouvoir impérial. Le général romain qui recevait les honneurs triomphaux portait, il est vrai, comme Jupiter, un vêtement de pourpre orné d'or, et il n’était pas à cheval, mais trônait sur un char à quatre chevaux. Plutarque signale — comme exceptionnel

cependant et comme une grande marque d'orgueil — le fait que Camille eut dans cette circonstance un quadrige de chevaux blancs, honneur réservé jusque-là au « Père des dieux » (Camille, ch. vu). Jules César, d’après Dion Cassius xLIV, 14, célébra des epinikia « sur des chevaux blancs et avec des licteurs » (cité par Swete, p. 86). Domitien accompagna sur un cheval blanc le triomphe de son père et de son frère après la guerre de Judée; si le fait a paru digne de remarque à Suétone (Domitien, 11), c'est que l'historien a voulu noter, comme le contexte le suggère, que, n'ayant pas reçu dans le char triomphal une place à laquelle il n'avait aucun droit, le plus jeune fils de l'empereur fut cependant associé de très près au triomphe de son père et de son frère aîné. D'ailleurs, la foule qui prenait part aux cérémonies de ce genre était en robes blanches. Le blanc, les chevaux blancs, signifiait donc la victoire. Et quand Virgile dit dans l'Énéide, LL, v. 537-538 :

Quattuor hic, primum omen, equos in gramine vidi Tondentes campum late candore nivali,

Servius explique que c'est un présage de succès guerriers. Âu Ill°livre des Sibyllins, v. 175-178, l'extension du pouvoir romain en Asie est ainsi prophétisé :

Mais lorsque viendra le commencement d'un autre empire, Blanc et à beaucoup de têtes, de la mer occidentale,

Qui dominera bien des pays, en fera trembler beaucoup, Et excitera la crainte chez tous les rois, etc.

Jean, pour l'empire romain, sa « Bête de la mer », a d’autres couleurs caractéristiques : le rouge sang et la pourpre; mais ce passage des sibylles montre par quelle transition le blanc, symbole de victoire, a pu en venir plus tard à signifier aussi la domination impériale, les empereurs étant des conquérants. On pourrait rappeler ici un autre passage de Suétone, où Domitien, trouvant fort mauvais que le gendre de son frère eût, comme lui, des esclaves habillés de blanc, dit : « Il n’est pas bon qu’il y ait plus d’un maître » (Domitien, x). C'était avant son accession à l'empire; mais la couleur blanche était pour lui un signe de souveraineté, au moins en expectative.

En Asie, comme l’observe Ramsay (Letters, p. 387, 388), beaucoup de solennités impériales étaient modelées sur le triomphe; les symboles romains pouvaient donc y conserver leur signification.

Chez les anciens Perses, et leurs héritiers les Parthes, le blanc était couleur sacrée. Dans l’Avesta, Mithra et Sraosha parcourent le ciel sur des chars traînés par quatre chevaux blancs; les armées étaient accompagnées d'’étalons sacrés de la même robe.

Tant d'exemples établissent suffisamment que, dans l'empire en général, et dans le pays de l’Apocalypse, situé entre Rome et l'Orient, l'idée de joie, de succès et de puissance était bien fixement jointe à la couleur blanche.

Il paraît en être allé de même pour les Apocalyptiques juifs, et cette tradition a passé aux chrétiens. Les brebis d'Æén. éth., ch. xc, sont blanches, c’est-àdire pures et bonnes. Nous lisons V Æsd. τι, 40 : « Recipe, Sion, numerum tuum. et conclude candidatos tuos qui legem Domini compleverunt » cfr. 39 « splen-

didas tunicas »; 45 « tunicam... immortalem sumpserunt ». Blancs sans doute APOCALYPSE DE SAINT JEAN. L

aussi, d'après l’analogie, doivent être les vêtements des élus dont il est question Hen. éth. vx, 15-16; Hén. sl. xx, 8, 10; et si souvent dans l’Ase. Js., τν, 16: vint, 26; 1x, 2, 9, 11, 18, 24-26; x1, 40, où ils sont déposés au septième ciel, ὁπ. IL Cor. v, 3-4. Les justes qui entrent dans la tour, Past. Hermas, Sim. VIT, ἹΠ| 3, ont un « ἱματισμὸν ...λευκὸν ὡσεὶ χιόνα » (cfr. Gressmann, supra, loc. cit. et onsser Rel. Jud. p. 265-suiv.). On peut se souvenir encore des mentions de la couleur blanche trouvées dans les Évangiles et les Actes, pour les vêtements du Christ à la Transfiguration, et ceux des Anges au tombeau vide du Seigneur, ou après l’Ascension.

Dans notre Apocalypse, cette image revient quinze fois; en plus des passages déjà étudiés, le blanc est la couleur du vêtement des 24 Vieillards célestes, τν, 4; des robes données aux martyrs, vi, 11; du costume de la foule innombrable qui arrive au ciel, vu, 9, 13; des chevaux du Verbe et de son armée, ainsi que du vêtement des combattants célestes, χιχ, 11 et 14 bis; du trône de Dieu au grand Jugement, xx, 11; enfin du premier cheval de la Vision des Sceaux, vi, 1; et de la « nuée » sur laquelle apparaît le Fils de l'Homme, χιν, 14. Ces deux derniers passages offrent des difficultés spéciales, que nous résoudrons en leur lieu; disons pourtant déjà que, là aussi, le blanc représente la victoire du Bien et de la miséricorde. Partout donc, dans l’Apocalypse, cette couleur n'apparaît qu’en des passages destinés à inspirer aux fidèles de purs sentiments de respect religieux, de confiance et d’allégresse. Swete relève, à travers l'Ancien Testament, quelques parallèles propres à intégrer le sens des « vêtements blancs » d’Apoc. in, 4, et des autres endroits cités. C'est, en plus de la pureté : 1° la joie des fêtes, Eccl. 1x, 8; 2° la victoire, II Macc. x1, 8; 3° l’état céleste, Dan. vir, 9 (Théodotion, Vulg.). Tous ces sens s'unissent dans notre ch. ur; et ils ne se réfèrent pas seulement à la gloire promise aux corps ressuscités, mais à toute âme qui sera restée fidèle à la loi du Christ, pour cette vie et pour l’Au-Delà; la preuve en est 1, 18.

EXC. XIII. — EPXOMAI TAXY,

Plusieurs fois déjà, en cette première partie, ont apparu des expressions qui pourraient faire croire imminente la Parousie du Christ. Dans notre Inrro»., ch. 1x, nous avons traité de cette question en général, et nous y reviendrons à propos des chapitres xvir et xx. Dans les Lettres, ces passages, en réalité, ou bien n'ont pas de rapport immédiat au Dernier Avènement; ou bien, s'ils en ont un, ils n’en déterminent nullement l’époque.

Ainsi τ, 7, ἰδοὺ ἔρχεται μετὰ τῶν νεφελῶν fait bien entrevoir la fin des temps; mais il pourrait signifier seulement la vision présente (ἰδού) qu'a le Prophète, par une anticipation de sa foi ardente, et non la proximité du fait prédit : « Voici gue déjà je le vois qui vient avec les nuées ». D'ailleurs, à l'extrême rigueur, comme cette image de Daniel répond à l'établissement du règne du Messie avec les Saints, sans distinguer inauguration et consommation, on pourrait admettre que Jean ἃ en vue aussi tous les actes de royauté du Christ à travers les temps messianiques.

"Ερχομαί σοι de τι, 5, ἔρχομαί σοι ταχύ de 11, 16, ne sont, nous l'avons vu, que des menaces conditionnelles et temporelles aux églises d'Éphèse et de Pergame.

Ἄχρι οὗ ἂν ἥξω de τι, 25 peut, aussi bien qu'au jugement final, se rapporter au temps où le Christ viendra infliger les peines temporelles de la « grande tribulation » à la Jézabel de Thyatire; la distinction apportée entre les deux classes des chrétiens de cette ville favorise la seconde interprétation, ainsi que l’image de 1 « étoile du matin », qui convient mieux à ce crépuscule de la vie présente, où la possession de Jésus est surtout une espérance. Ἥξω ἐπὶ σέ, de πι, 3, est encore conditionnel et temporel (vid. ad loc.). "ἔρχομαι ταχύ de nr, 11, peut $’interpréter, d'après le contexte (10-11), de l'approche de la « tentation » par laquelle le Fils de l'Homme éprouvera le monde, au cours même de l’histoire, et dont l'église si méritante de Philadelphie sera préservée, si elle persévère. Quant à ἰδοὺ ἕστηχα ἐπὶ τὴν θύραν... (111, 20-suiv.), nous avons vu que c’est un véritable contresens de l'interpréter eschatologiquement.

Plus loin, nous établirons que les passages νι, 11; x, 7-suiv., x, 12, ne lèvent nullement cette incertitude du temps de la Parousie. Ceux de la dernière. partie, xx, 6, 10, 12, 17, 20, sont à interpréter dans un sens large, sans époque; enfin les prophéties détaillées des Bêtes (χ πὶ, xvir) et du Millénaire (xx) reculent nécessairement dans un lointain indéfini la perspective du Jugement dernier. |

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