‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 15 sur 81 · CHAPITRE JI · texte numérisé non relu

CHAPITRE JI

des vaines élégances, trop facilement confondues d'ailleurs avec la plus élémentaire propreté. Entre le philosophe et ceux qui vivaient dans le «monde», on établissait assez communément une opposition analogue à celle qu'établit la société chrétienne entre clercs et laïques. Et si de soi-disant philosophes, tels plus tard les moines mendiants, auxquels on les a souvent comparés, faisaient peu d'honneur à la corporation; si d’autres — les abbés mondains, ceux-là — l’exposaient, par leur assiduité auprès des dames et leurs bonnes fortunes, aux traits de la malignité, ils ne la jetaient pas en un discrédit suffisant pour qu'on ne se crût pas autorisé à attendre de ceux qui faisaient profession de philosophie une certaine sévérité de mœurs et une certaine gravité de caractère.

En tout cas, cette conception de la philosophie était assez répandue pour justifier devant l'opinion l’indignation, vraie ou feinte, peu importe, d’un Tannonius Pudeus: L’objection n’était pas sans portée, et ce n’était pas la dernière fois qu’Apulée devait entendre relever la contradiction entre sa conduite et le

personnage qu’il prétendait jouer. En répondant, comme il le fait, qu’il est permis à un philosophe d’être beau, de bien parler et de se laver les dents, Apulée se donnait beau jeu, et s’assurait une victoire facile sur des adversaires dont les arguments, ainsi déformés, devaient paraître beaucoup plus ridicules qu’ils ne l’étaient sans doute en réalité.

La tactique n’était peut-être pas mauvaise. Nous avons lieu cependant de la regretter. Nous verrons qu’Apulée a une certaine notion de la philosophie, du rôle et de la mission du philosophe. Il serait intéressant de savoir plus exactement en quoi et dans quelle mesure elle s’opposait à celle de ses adversaires, à celle du moins qu'ils affichaient pour la circonstance. Apulée nous le laisse seulement entrevoir, et c’est dommage.

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Nous en savons assez au moins pour comprendre le but et mesurer la portée d’un nouveau grief, de même nature que les précédents.

Si la pièce à Calpurnianus était d’un esprit frivole, les méfaits d’Apulée ne se bornaient pas à cette peccadille et à ce jeu puéril : on savait de lui d’autres vers, des vers d'amour cette fois, et d'autant plus compromettants que c'était à deux Jeunes gens, fils de bonne famille, qu’ils étaient adressés (9, 4or/5).

Mais qu'y a-t-il encore là de commun, demande Apulée, avec l'accusation de magie? « Quid ad magica artificia, quod ego pueros Scriboni Laeti, amici mei, carmine laudaui? » (9, 398). On prétendait que ces vers étaient l’indice de mœurs inavouables : Apulée réfutera tout” à heure’ cet argument. Or un corrupteur, un séducteur sans scrupules, n’hésitera devant aucun moyen pour parvenir à ses fins : si la persuasion n’y suffit pas, il aura recours aux breuvages et aux incantations qui troublent les sens et ôtent l’usage de la raison. En d’autres termes, le reproche d’immoralité fortifiait d'avance l'accusation de magie.

Mais ce n’était encore là qu’une preuve bien indirecte et une présomption bien vague. L’accusateur devait avoir en vue quelque chose de plus précis : raisonnant sans doute comme tout à l’heure, il donnait à entendre que l’auteur de ces épigrammes licencieuses se moquait du monde en se parant du titre de philosophe.

Apulée, pour commencer, feint de se méprendre, comme il fait volontiers, sur la nature des faits qui lui sont reprochés. Car, si les explications qui précèdent sont justes, personne n'avait soutenu que, pour être poète, Apulée fût du même coup magicien. Ce raisonnement, c’est lui qui le prête à l’accusateur : après quoi il triomphe bruyamment. C’est avoir raison à trop peu de frais.

1 11, 410. Cf. 10, 405 : « Habes crimen meum, Maxime, quasi improbi comisatoris de sertis et canticis compositum, » Cf. Sen. Contr. VI, 8.

Ces vers, poursuit Apulée, ou ils sont bons, ou ils sont mauvais. S'ils sont mauvais, c’est le poète qui est en faute, et non le philosophe (on voit que c’est bien ce dernier qui était mis en cause) ; et s'ils sont bons, où est le mal?! Ce sont, dites-vous, des vers légers, des vers libertins?? Mais que vient faire ce reproche dans une accusation de magie ? # D'ailleurs, bien d’autres en ont fait autant : Anacréon, Alcman, Simonide, Sapho chez les Grecs; Aedituus, Porcius, Lutatius Catulus chez Îles Romains. — Peut-être, mais ils n'étaient pas philosophes (c’est toujours là qu’il en revient). Pas philosophes? Et Solon? Etait-il, lui, un homme grave, un philosophe ? Eh bien, il y a de lui tel vers bien connu au prix duquel ceux d’Apulée paraissent innocents. Et Diogène? Et Zénon, le fondateur du

1 « Fecit uersus Apuleius. Si malos, crimen est, nec id tamen philosophi, sed poetaë ; sin bonos, quid accusas ? » (9, 398) Huvelin (niuria Pp. 434, n. 1) rapproche « mali uersus » de l’expression «mala carmina », prise à contre-sens par Horace (Sat. Il, 1, 83), et qui désignait en réalité des incantations funestes. QIl y aurait peut-être à rap procher, dit H, — ce qu'on n’a point fait à ma connaissance — ces vers d’Horace. d’un passage de l’Apologie d’Apulée (9, 398). Apulée, qui se défend contre l'accusation de magie, introduit, sans doute à dessein, une confusion dans les mots et dans les idées.» L’accusation aurait donc attribué un caractère magique aux deux épigrammes adressées à Critias et à Charinus, On ne voit guère comment, Résignons-nous plutôt à ne pas trouver de la magie partout. « Mali », de même que « boni», n’a ici qu'un sens littéraire, sans équivoque ni confusion. Ou faudra-t-il attribuer une action magique au blandum carmen des élégiaques (Prop. I, 8, 40) ? L'expression « mali uersus » n'avait pas été employée par l’accusateur, car celui-ci, dans ce cas, aurait affirmé seulement que les vers d’Apulée étaient « mali », et la seconde question: «sin bonos, quid accusas ? » n’aurait aucune raison d’être. Apulée, comme il le fera, par exemple, à propos de l’achat de poissons, d‘compose l'accusation, de façon à en dénaturer le sens. Que me reprochez-vous, demande-t-il? Est-ce d’être poète (fecit uersus) ? Est-ce de composer des vers érotiques (ludicros et amatorios fecit) ? Et au premier grief il répond par un dilemme dont l'accusation ne lui fournissait point les

termes,

2 « At enim ludicros et amatorios fecit. » (9, 398). Pour le sens de « amatorios » cf. 78,959 Sq: € amatricem cam, me magum et ueneficum...» 85, 57o : «epistulas quas

putat amatorias, »

3 «Num ergo haec sunt crimina mea, et nomine erratis, qui me magiae detulistis 2» (9, 398). Ges mots ne prouvent nullement que l’on établit un lien entre ces vers érotiques et les pratiques magiques. Apulée ne veut dire que ceci: il est accusé de magie (magiae detulistis) ; qu'on laisse donc de côté des faits totalement étrangers

à la cause. Cf. d’ailleurs 13, 415 : Çante ipsa crimina »; 25, 449 sq.

stoïcisme ? Décidément, avec de tels modèles, Apulée n’a pas à rougir de ses épigrammes : il les relira plutôt devant tout le monde. Aussi bien l'avocat de la partie adverse les a-t-il, en les lisant, aussi cruellement maltraitées que les vers précédents.

Qu’y trouve-t-on à reprendre, dans ces deux épigrammes ? Qu’Apulée ait donné des noms d'emprunt aux deux jeunes fils de Scribonius Laetus? Mais apprenez que c’est là un artifice commun aux poètes : les élégiaques y ont tous eu recours pour chanter leur maîtresse, et c’est sous le voile transparent de pseudonymes poétiques que Lucilius et Virgile ont célébré de beaux adolescents.

A vrai dire, de cela aussi nous avons peine à croire qu'on ait fait à Apulée un grief véritable. Peut-être cependant entendaiton lui reprocher précisément de s’être en quelque sorte classé, en adoptant une des conventions ordinaires de la poésie érotique, à moins qu’on n'affectât d’y voir une dissimulation qui en disait long sur la pureté de ses intentions. Ce qui semblerait l’indiquer, c’est qu'Apulée, après avoir lu les deux épigrammes en cause, ajoute qu'un péché confessé aussi franchement ne saurait cacher aucune arrière-pensée coupable : « Namque haec et id genus omnia dissimulare et occultare peccantis, profi= teri et promulgare ludentis est. » (11, 4rt).

Il se peut bien en effet que ces déclarations, un peu enflammées, il faut le reconnaître, se réduisent aux proportions d’un simple badinage littéraire !. Que si cependant l’on prétend juger l’homme sur les vers un peu libres du poète, il répondra avec

Catulle (16, 5):

Nam castum esse decet pium poetam Ipsum, uersiculos nihil necesse est.

L'empereur Hadrien lui-même, se souvenant sans doute de Catulle, n’a-t-il pas gravé sur la tombe de son ami: «Ton vers était lascif, mais ton âme était chaste, lasciuus uersu, mente pudicus eras. »

Le trait est assez piquant : souverain énergique et administrateur de talent, Hadrien ne passe pas pour avoir été un

1 Cf. les vers dé Pline sur une épigramme de Cicéron à Tiron (Æp, VII, 4).

5o CHAPITRE II — L'ACCUSATION. LA DÉFENSE

homme austère. Apulée dut avoir quelque peine à réprimer um sourire en invoquant gravement l’exemple du divin Hadrien, empereur et censeur. Mais devant le tribunal d’un proconsul, on devait une déférence officielle à la mémoire du prince défunt, père adoptif de l’empereur actuel.

Par contre, quelle que fût lillustration des autres noms dont Apulée se réclamait, il est permis de penser que, dans un

procès criminel, ils manquaient peut-être d'autorité. Et, de fait, il arrive plus d’une fois à Apulée de plaider en lettré plus qu’en avocat. Mais ici notre homme s’amuse; ce ne sont encore qu’es— carmouches sans conséquence ; et d’ailleurs, il n’était pas indifférent au succès de son système de défense d’accabler ladversaire du poids de son érudition. Aussi triomphe-t-il de pouvoir, à tous les autres, ajouter l'exemple de son maître Platon, qui, lui aussi, a fait des déclarations en vers à des adolescents auxquels il donne des noms d'emprunt. Sera-ce un crime à présent de faire ce qu’a fait Platon ? Ce n’est toujours pas Maximus qui jugera de la sorte. (10, 405/8; 11, 411). Quant aux autres, esprits matériels et grossiers, foule ignorante et profane, ils ne voient partout qu’instincts bas et désirs sensuels : ils ne soupçonnent pas l’amour pur du disciple de Platon, réminiscence de la beauté parfaite contemplée au séjour des dieux. Ce développement sur les deux Aphrodite et sur l'amour platonique?, à propos de vers légèrement polissons, est pour le moins inattendu... Apulée est tout entier dans ces contrastes imprévus.

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