‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 14 sur 81 · BEAUTÉ ; ÉLOQUENCE; VERS A CALPURNIANUS · texte numérisé non relu

BEAUTÉ ; ÉLOQUENCE; VERS A CALPURNIANUS

Quant au talent oratoire, Apulée se contente de remarquer que ce dont il faudrait s'étonner, ce serait de l'en voir dépourvu, après tant d’années, tant de veilles consacrées à une étude où il a pensé laisser ses forces et sa santét. Et pourtant, cette éloquence, il y aspire encore : la seule qu’il se flatte de posséder, c’est celle dont parle Cécilius en disant qu’elle est innocence; c’est celle de l’homme qui n’a rien à cacher, et n’a jamais rien commis dont il doive rougir de parler en public : tels ces petits vers dont on lui fait un crime, et qu’il n’a nulle honte d’avouer — et de relire : car l’accusation les a si cruellement défigurés qu’il faut bien les relire (6, 391 sq.)

Ces petits vers — simple badinage poétique — accompagnaient une poudre dentifrice envoyée sur sa demande à un nommé Calpurnianus, qui, sans songer que c'était s’avouer complice?, en avait lui-même donné connaissance à l’accusation. C’était dans l’ordre : dès qu’une affaire passionne l’opinion, on voit de tous côtés, et même parmi les amis de la veille, surgir des témoins à charge ; c’est une façon de se donner de l’importance et de jouer un rôle. Et puis, si l’on a recours au magicien, on le jalouse et on le craint. Nous retrouverons du côté de accusation ceux qui ont consulté Apulée comme médecin. Calpurnianus luimême reparaîtra au cours du procès, comme ayant négocié les conditions d’un faux témoignage.

Mais aussi, se demande Apulée, pourquoi lui avoir donné cette poudre? Le dentifrice dont se servait l’Egnatius de Catulle eût mieux fait son affaire ?! Mais qui doit plus que le philosophe prendre soin de la plus noble partie du corps humain? (c. 7) Bon pour un Emilianus, de laisser croupir dans l’immondice et la puanteur une bouche qui ne profère que le mensonge et la calomnie! (8, 395)

Tout cela ne paraît pas bien sérieux : manifestement Apulée

15,390. Cf. Alor. 17, 77.

2 «Non uidit… si quid mihi ex illis fieret criminosum, id mihi secum esse commune. Nam petisse eum a me aliquid tersui dentibus uersus testantur, » (6, 391).

3 6, 393. Cf. Cat. 39, 18: « Quod quisque minxit, hoc sibi sulet mane Dentem atque

russam defricare (Apulée : pumicare) gingiuam. »

} hl CHAPITRE II — L'ACCUSATION. LA DÉFENSE

s'amuse, et s’il se défend comme si vraiment il s’agissait de crimes dont il eût à se justifier, c’est sans doute que le prétexte est bon pour parler de lui, pour se citer, pour se faire applaudir par un public de curieux, dans lequel il devait reconnaître bon nombre de ses auditeurs habituels. Quel rapport en effet avec l’accusation de magie? L’adversaire aurait-il poussé la sottise jusqu’à insinuer que cette poudre où entraient des herbes exotiques, € puluisculum ex Arabicis frugibus », révélait une habileté suspecte et de mauvais aloi dans l’art de composer des mixtures secrètes ? Ce n’est pas ce qui ressort de la réponse d’Apulée. L’orateur, dit-il, avait prononcé ce mot de dentifrice « tanta indignatione quanta nemo quisquam uenenum. » (7, 393) C’est dire qu'il n'avait pas songé à assimiler la drogue en question à un uenenum. Quelle était donc la valeur de cette série de griefs?

Faire passer Apulée (et sur quelles preuves!) pour un homme frivole et de mœurs légères, pouvait à la rigueur — et encore ! — le compromettre aux yeux de l’opinion. Mais en justice? et dans un procès de magie? quel bénéfice espérait-on en retirer? qu'y avait-il Jà qui tombât sous le coup de la loi?

Nous Pavons dit, et nous le constaterons au cours du procès : à l’accusation de magie, Apulée oppose invariablement la même réponse : ses adversaires sont des ignorants ; ce que leur superstition grossière appelle magie est en réalité philosophie. C’est parce qu’il est philosophe qu’on l’accuse, et la cause qu’il défend, c'est celle de la philosophie. Cette qualité de philosophe, Apulée n'avait pas attendu le procès pour s’en prévaloir ; c'était au contraire l'étiquette officielle, en quelque sorte, sous laquelle il se présentait dans le monde et se classait socialement. Pendant toute sa carrière (c’est du moins ce qui paraît ressortir de plusieurs passages des Florides), Apulée se vit contester ce titre et le revendiqua. Il avait dû surtout le faire sonner haut quand la rumeur publique avait commencé à dénoncer en lui un magicien. C'est à quoi l’accusation répliquait d’avance. Apulée, philosophe ? à d’autres ! Beau philosophe, en vérité, ce bellâtre vaniteux qui n’a de souci que de sa toilette, dont la coquetterie érudite fait

1 «Sustinco.., non modo meam, uerum eliam philosophiae defensionem, »'(3, 383).

BEAUTÉ ; ÉLOQUENCE ; VERS A CALPURNIANUS 45 applaudir des tours de force oratoires, qui, pour l’amusement de la galerie, commence une improvisation en grec, pour la continuer en latin ! Quoi, c’est un philosophe qui fait de la réclame en vers pour une poudre dentifrice, sans parler d’autres vers beaucoup plus compromettants pour sa réputation ?

En d’autres termes, ce n’était pas à l’homme, au prévenu que s'adressaient ces reproches, mais au prétendu philosophe. Si bornés que fussent les adversaires d’Apulée, ce n’est pas sur de tels arguments qu’ils pouvaientcompter pour avoir gain de cause. Tout ce qu'ils voulaient, c’était détruire une équivoque, et empêcher Apulée de donner le change en mettant ses opérations magiques sous le couvert de la philosophie.

Les quelques bribes du réquisitoire qui nous sont parvenues confirment cette interprétation. « Accusamus apud te philosophum formosum et tam Graece quam Latine disertissimum. » (4, 386). C’est par cette ironique alliance de mots qu'avait débuté lPavocat d’Emilianus. Et sans doute, ce n'était pas un crime d’être éloquent et d’être beau ; mais la question était de savoir si ce soin de sa personne et le souci d’amuser le public étaient compatibles avec la profession philosophique. Ridicule si vraiment, comme le prétend Apulée, il avait lu avec indignation les iambes à Calpurnianus, et s'il avait parlé d’un dentrifice comme il aurait fait d’un poison, lPaccusateur l’était moins s’il avait voulu marquer simplement que ces jeux puérils et cette parfumerie étaient indignes d’un philosophe.

Même à le prendre ainsi, le reproche fait sourire : peu de. gens aujourd'hui se scandaliseraient de voir un philosophe aligner, à ses moments perdus, quelques vers un peu lestes, composer même un quatrain à la gloire du parfumeur à la mode, ou collaborer à un vaudeville pour un théâtre du boulevard. Mais il n’en était pas de même alors. Le terme de philosophe avait pris pour bien des gens, surtout depuis le siècle précédent, une signification assez précise, et impliquait un genre de vie spécial, des austérités, des pratiques ascétiques, et, avec un vêtement qui était comme l’insigne de la profession t, le dédain

1 Cf, (pour ne pas parler de philosophes plus intransigeants, tels qu'Epictète, par exemple) Dion Chrysostome LXX, 7.8 (T. Il, p. 179 sq. A): « KaDokov Bios akhoc

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