LE MIROIR
rale outragée, s'ils refusaient au philosophe jusqu’au droit de contempler son image en un miroir.
Mais aussi, qui donc s’était élevé, sinon les philosophes euxmêmes, contre les raffinements et les artifices de la civilisation ? Qui donc allait répétant que la nature a pourvu à tous nos besoins, et qu’il suffit, pour se mirer, du «cristal d’une fontaine » ? « Rerum natura facultatem nobis dedit nosmet ipsos uidendi : fons cuique perlucidus aut leue saxum imaginem reddit 1. » Ils n'avaient qu’à s’en prendre à eux-mêmes si la malignité de leurs détracteurs affectait de voir, dans la possession d’un miroir, l'indice d’une frivolité qui démentait leurs principes. Juvénal dit en parlant d’un efféminé (S. 2, 99.) :
Ille tenet speculum, pathici gestamen Othonis.
Dans le Pécheur de Lucien (c. 44/5), tous les philosophes prennent la fuite en apprenant qu'ils vont être jugés, et le Cynique, dans sa précipitation, laisse tomber sa besace, dans laquelle on trouve de l’or, des parfums, un miroir et des dés ?. L’argument devait être classique, et aussi vieux que le reproche d’inconséquence, si souvent adressé aux philosophes. Sénèque a tout l’air de répondre à une plaisanterie courante quand il s’écrie : « Derideantur nunc philosophi, quod de speculi natura disserant. » (N. O. I, 17,1.)
Or on avait trouvé un miroir chez Apulée, non point pour en rire, cette fois, mais au grand scandale de l’accusateur, qui s'était presque fait sauter les veines — « paene diruptus est » — à crier son indignation (c. 13-16).
A la vérité, il aurait pu, de cette découverte, tirer un tout autre parti. Les miroirs servaient en effet à de certaines pratiques divinatoires que l’on pouvait aisément faire passer pour des opérations magiques. C’est un mode de divination bien connu que la lécanomancieÿ. Apulée lui-même y fait allusion dans un passage où il assimile la divination à la magie (42, h97). L'image révélatrice que l’on apercevait dans l’eau d’un
UASen. NOTE 0T7,10, 2 CF. R. Helm, Zucian und Menipp, p. 302/3.
3 Cf. Bouché-Leclercq, Divin. I, p. 184. 339.
bassin, une surface polie était également propre à la faire apparaître Î.
On pourrait donc s'attendre à voir figurer le miroir parmi le bric-à-brac magique qui fait l’objet d’une longue discussion dans la seconde partie du plaidoyer. Il ne semble pas cependant qu’on eût songé à le dénoncer comme tel. Apulée ne dit rien qui puisse le faire supposer, et d’ailleurs, c’est seulement à partir du chapitre 25 qu'il répond à laccusation proprement dite de magie ?; tout ce qui précède est consacré à la discussion de griefs accessoires.
Si donc on avait reproché à Apulée la possession d’un miroir, c’est encore comme dénotant une vanité et un soin de sa personne inadmissibles chez un philosophe. C’est ce que prouvent d’ailleurs les paroles mêmes de Tannonius Pudens : « Un philosophe avoir un miroir! Posséder un miroir, un philosophe! Habet speculum philosophus, possidet speculum philosophus ! » (13, 416). Indignation risible à coup sûr, mais dont le motif, si elle s’était tempérée de quelque ironie, pouvait à la rigueur paraître plausible.
D'ailleurs Apulée, très probablement, ne nous dit pas tout. Il y avait autre chose sans doute dans la longue et virulente harangue (longa et censoria oratio) de Tannonius Pudens. Cétait devant ce miroir, peut-être, qu'avant d'aller dans le monde ou de parler en public, Apulée embroussaillait savamment sa longue chevelure, ou que, comme Démosthène, dont il cite exemple (15, 421), il répétait ses discours et réglait son geste et son maintien. Le miroir venait à point pour confirmer le reproche de coquetterie.
Mais même alors, il n’y avait pas de quoi faire pendre un homme ; c’était péché véniel, et qui pouvait se passer de justification. Aussi, comme tout à l’heure, Apulée ne se donne-t-il l'air de se défendre que pour faire paraître l’ingéniosité de son
1 Spartian. Did. lulian. 7, 10. Paus. VII, 21, 12. La même pratique était en vigueur au moyen âge. Jean de Salisbury (qui connaît bien Apulée) parle d’un prêtre « qui speculariam magicam exercebat », et qui se servait pour cela d’un chaudron poli. (Polycr. I, 28).
? «Aggredior... iam ad ipsum crimen magiae » (25, 450).
AFFRANCHISSEMENT DE TROIS ESCLAVES 5h)
esprit et l'étendue de ses connaissances. Les arguties l’amusent, et les sophismes ne l’embarrassent pas. D'abord, qui dit possession ne dit pas usage : de ce qu’il a un objet chez lui, s’ensuit-il qu'il s’en serve? L’a-t-on jamais surpris devant son miroir? Mais quand même, où serait le mal? Non seulement l'usage d’un miroir n’a rien de contraire à la profession de philosophie, mais il en fait partie. Car ce qui n’est pour le vulgaire qu'un objet de toilette est, entre les mains du philosophe, un instrument d’expériences scientifiques. Ce qu’Apulée demande à son miroir, c’est la connaissance des lois de loptique. Voilà ce que les rustres qui l’accusent ne pouvaient soupçonner. Et l’argument par lequel ils croyaient démontrer qu’il usurpait le titre et la qualité de philosophe, il le retourne triomphalèment contre eux.