‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 30 sur 81 · LA DOT · texte numérisé non relu

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crime même, Apulée croit s'être suffisamment expliqué ; il se flatte d’avoir montré que la pratique de la magie est en contradiction avec sa vie et son caractère; il pourrait se mettre au bénéfice de ces présomptions morales : il y renonce ; et pour qu'aucune ombre de soupçon ne puisse planer sur sa conduite, il tient à établir que, n’ayant aucun intérêt à épouser Pudentilla, il n’en aurait eu aucun à user de sortilèges pour triompher de ses résistances, s’il y en avait eu: « nullam mihi causam fuisse Pudentillam ueneficiis ad nuptias prolectandi. » (91, 582.) Oui, qu’on prouve qu'il avait un avantage, un seul, à épouser Pudentilla, et il consent à passer pour un Carmendas, un Damigéron, un Moïse — bref, pour celui qu’on voudra des magiciens célèbres, depuis Zoroastre et Ostanès.

Mais voilà que cette énumération seule soulève dans lauditoire des clameurs hostiles (91, 581). Que faire en présence de tant d’inculte grossièreté? s’écrie Apulée avec un découragement comique. Ce sont des noms que nul n’ignore : entrez dans une bibliothèque publique, vous les trouverez tout au long chez les meilleurs auteurs. Faudra-t-il prouver maintenant que, pour connaître des magiciens, on n’est pas magicien soi-même? Mais peu importe, désormais c’est pour le juge que parle l’orateur ; et pour ces rustres, il n’en a cure.

Ainsi donc, pour en revenir à ces questions d'intérêt, on prétendait qu'Apulée, n’ayant pu sérieusement s’éprendre d’une femme d'âge müûür et sans beauté, l’avait épousée uniquement pour son argent, et qu'il s’était empressé de mettre la main sur la dot, une fort belle dot, ma foi!! Première inexactitude : le contrat en fait foi, la dot n’est que de trois cent mille sesterces, et encore cette somme doit-elle revenir aux enfants du premier lit, en entier si cette nouvelle union reste stérile, et sinon, pour moitié. Trois cent mille sesterces, c’est peu de chose assurément pour un Rufinus, qui en emprunte quatre cent mille pour faire une dot à sa fille; un tel homme ne peut concevoir qu’on soit assez insensible aux avantages matériels pour renoncer aux plus beaux partis, et n’estimer dans le mariage que le mérite per-

1 «Primo dotem in congressu grandem et uberem rapuisse, » (91, 582.)

sonnel et lPharmonie du ménage. Et pourtant, n’est-ce pas une chose reçue qu’une veuve un peu passée offre à un homme encore jeune et bien fait quelques compensations en échange de la seule dot qu’elle ne puisse plus lui apporter? C’est ce que Pudentilla aurait fait avec tout autre prétendant: Mais le philosophe, lui, méprise la dot: (gr, 582-92, 585).

Autre preuve de désintéressement (c. 93) : si Apulée avait fait les calculs qu’on lui prête, il avait tout à gagner à brouiller la mère avec les fils, pour la dominer plus sûrement. Or, que fait Apulée? Non content de favoriser la bonne entente, il travaille à ektirper même les vieux germes de dissentiment. Pudentilla devait quelque argent à ses fils (71, 544) : Apulée (qui, à les en croire, avait déjà tout dévoré), lui persuade de le leur rendre, et cela en évaluant au taux le plus bas les terres qu’elle leur donne en remboursement; et elle y ajoute bénévolement, toujours sur les instances d’Apulée, des terres, une grande maison richement meublée, quantité de froment, d’orge, de vin et d’autres produits du sol, quatre cents esclaves, du beau bétail en abondance. (On voit que si Apulée méprise argent, il en parle en homme qui s’y entend, et qu’il n’ignore pas le prix de sa générosité.) Le tout, d’ailleurs, n’a pas été accordé sans peine. Il:a fallu parlementer, prier, insister, pour vaincre l’irritation de Pudentilla contre ses fils. Maïs Apulée leur a enfin rendu, à ces fils, la bienveillance de leur mère, il a obtenu pour eux une belle donation en argent (n'oublions pas l’argent) : tels sont les titres qu’il s’est acquis dès le début à la reconnaissance de ses beaux-fils.

Tant de bontés avaient fini par avoir raison de l’aveuglement de Pontianus : il s’était jeté aux pieds de son beau-père, l'avait supplié de lui pardonner, déplorant d’avoir écouté Rufinus et ses semblables. La reconnaissance, il faut le dire, n’était peutêtre pas le seul mobile de Pontianus : il désirait surtout retrouver les bonnes grâces de Lollianus Avitus, auquel Apulée Pavait recommandé et avait envoyé quelques jours auparavant une relation détaillée de tout ce qui s’était passé. Apulée consent à tout. Le proconsul félicite le jeune homme d’avoir si tôt reconnu son erreur, et le charge pour Apulée d’une lettre trop flatteuse pour l'accusé et trop belle en elle-même pour que la lecture ne s’en

impose pas (94, b87-96, 590). Evidemment, le prédécesseur du proconsul en charge avait un autre prestige que la bande d’aventuriers de bas étage qui se tenaient aux côtés de l'accusation. Aussi Apulée déclare-t-il qu'après cette lettre il n’y aurait qu’à faire la péroraison, n’était la nécessité de répondre encore aux dernières calomnies de ses détracteurs.

Voilà donc la paix rétablie entre les deux amis, entre le beaufils et le beau-père; et Emilianus continue à gémir de ce qu’Apulée a mis au pillage la fortune de Pudentilla, quand le principal intéressé, revenant de son égarement, a reconnu ses torts, a proclamé qu'il lui devait tout, et s’est félicité de s’être donné un tel beau-père. Ah! si seulement il était revenu sain et sauf de Carthage! ou si son testament pouvait parler pour lui ! Comme il dirait sa reconnaissance ! Au moins les lettres qu'il a écrites à. Apulée, soit pendant son séjour à Carthage, soit, déjà malade, sur le chemin du retour, témoignent-elles assez éloquemment de son affection. Son père, son maître, son guide, tels sont les noms qu'il y prodigue à Apulée. Et d’ailleurs, de Pudens luimême, Apulée assure qu'il pourrait lire des lettres toutes semblables. (96, 590-97, 591.)

Il semble donc que Pudens lui aussi, bien qu’Apulée ne le dise pas expressément, fût revenu un moment à de meilleurs sentiments. Mais Emilianus et Rufinus devaient se charger de le retourner de nouveau, et nous allons les voir s’attacher à lui comme à une proie, pour corrompre sa Jeunesse et exploiter son

inexpérience.

A la mort de Pontianus, en effet, les deux compères n’avaient pas désarmé : ç’avait été au contraire pour eux le point de départ de nouvelles intrigues.

Le testament de Pontianus, assure Apulée, serait la meilleure preuve de la reconnaissance et de Paffection de son beau-fils : si on pouvait le produire, on verrait dans quels termes hono-

rables Apulée y est mentionné. Mais Rufinus l’a intercepté et a même empêché Pontianus de Pachever", par dépit de voir échapper lhéritage qui devait, dans sa pensée, payer la courte possession de sa fille. Car, avant de la marier, il avait consulté des Chaldéens sur le meilleur placement à en faire, et ceux-ci lui avaient prédit (prédiction, hélas! trop véridique) que le premier mari n'aurait que quelques mois à vivre. Quant à l’héritage, ils lui avaient servi, selon leur coutume, un de ces oracles dont les termes sont toujours calculés de manière à flatter les secrets désirs du client?. Mais le testament de Pontianus a déjoué ses plans : « quasi caeca bestia in cassum hiauit. » Pontianus, en effet, avait bientôt perdu toute illusion sur le compte de sa femme; et non seulement il ne l’avait pas constituée son héritière, mais pour bien marquer qu’il agissait à dessein et non par oubli, il avait inscrite sur son testament pour un legs dérisoire, « ad ignominiam ». Ceux que, dans <e testament, comme dans un précédent dont il a été donné lecture, 1l désigne comme ses héritiers, c’est sa mère et son frère. Conséquence : Pontianus a à peine rendu le dernier soupir, que Rufinus jette à la tête de Pudens celle qui, la veille encore, était la femme de son frère. (c. 97.) Le jeune homme se laisse prendre aux séductions de la fille et aux avances du père, et, pour être plus libre, quitte Apulée et va demeurer chez son oncle.

Car Emilianus seconde les projets de Rufinus, et il a en même temps, pour s'intéresser à son neveu, une arrière-pensée personnelle : que Pudens meure intestat, il héritera de lui, sinon d’après l'équité, du moins aux termes de la loi. Apulée, certes, n’eût jamais, quant à lui, lancé pareille insinuation, si des interruptions parties des rangs de l'assistance, ne l’eussent obligé

à dire tout haut — le bon apôtre! — ce qui était sur toutes les

lèvres. (98, 593/4.)

197, 592. CF. 96, 590 : « Quod utinam incolumis Carthagine reuertisset. Vel, quoniam sic ei fuerat fato decretum, utinam tu, Rufine, supremum eius iudicium non impedisses. » Rufinus avait sans doute réussi à empêcher Pontianus d'accomplir les formalités légales sans lesquelles le nouveau testament n’était pas valable.

2 Tel, par exemple, l’oracle des prêtres de la déesse syrienne, où chacun croit

trouver, en réponse à sa demande, la promesse de ce qu’il souhaite (Met. IX, 8).

Le désintéressement d’Apulée, qui avait provoqué le repentir de Pontianus, aurait dû de même, semble-t-il, calmer les inquiétudes d’'Emilianus et de Rufinus. Ignoraient-ils vraiment le chiffre de la dot? c’est possible; mais la belle conduite d’Apulée envers ses beaux-fils était connue de tout le monde. Apulée donne même à entendre qu’il s'était produit, à son égard, un revirement dans opinion : « Cognitum hoc est tota ciuitate. Rufinum omnes execrati me laudibus tulere. » (94, 587). Cependant les invectives et les menaces continuent. Emilianus enfin, sans grand enthousiasme il est vrai, traduit Apulée en justice. Etait-ce que la haine survivait comme l'effet à la cause? les jaloux avaient-ils fini, comme il arrive, par se persuader eux-mêmes et par ajouter foi, à force de la répéter, à l’accusation de magie? craignaient-ils de se déjuger? Peut-être. Mais Rufinus et Emilianus avaient encore de bonnes raisons de se méfier d’Apulée, et, même désintéressé, sa présence était un obstacle à leurs projets.

Dans ce testament dont il a été question tout à l’heure, Pontianus, sans doute, léguait autre chose à Apulée que l’expression de ses bons sentiments !. Tombé malade en route, il n’était revenu à Oea que pour y mourir?. Au moins aurait-il voulu auparavant, par ses dernières volontés, témoigner à son beaupère la reconnaissance dont il lui avait prodigué les marques dans ses lettres; mais Rufinus était intervenu à temps pour l'empêcher d’achever ce testament. Le seul, dès lors, qui fût valable, c’est celui que Pontianus avait rédigé antérieurement, et par lequel il désignait comme héritiers sa mère et son frère 5. Et voilà pourquoi Rufinus, comme nous lavons vu, avait imaginé de faire de Sicinius Pudens le mari de sa fille. Mais on pouvait compter qu'Apulée, qui avait déjà cherché à em-

1 « Quas mihi aut coram aut denique in testamento gratias egisset. » (96, 5go). « Testamentum....in quo mei officiosissime et honestissime meminit. » (97,591).

2 C’est du moins la façon la plus vraisemblable de se représenter les choses. Rien ne prouve en effet, bien qu’on puisse tout d’abord en avoir l'impression, que Pontianus soit mort en route.

8 97, b93. C’est probablement dans la première partie des débats qu'on avait donné lecture de ce testament. Apulée n’y a fait aucune allusion jusqu’à présent.

pêcher le mariage de Pontianus!, n’irait pas prêter les mains à ce nouveau projet. Il restait l’éternel gèneur.

Emilianus, de son côté, si vraiment, comme on linsinuait, il lorgnait l'héritage de son neveu, devait trembler que celui-ci ne s’avisât de faire, comme son frère paraît en avoir eu au moins l'intention, un testament en faveur d’Apulée. Ses intérêts, à la vérité, devaient se trouver en conflit avec ceux de Rufinus ; mais une honnête transaction pouvait tout concilier. Pour le moment, le plus urgent était de faire alliance contre l'ennemi commun, et de soustraire le jeune homme à l'influence d’Apulée ?.

C’est à quoi les deux compères travaillent de concert, chacun dans son intérêt. Et voilà la raison, prétend Apulée, de cette soudaine sollicitude pour un neveu que, la veille encore, Emilianus connaissait à peine de vue. Maintenant, il le cajole, il flatte ses vices. Adieu maintenant les maîtres et les bonnes compagnies ; c’est l’oisiveté, la crapule, la débauche organisées. Et le plus triste, c’est l’ignorance où croupit le beau-fils d’un Apulée, le frère d’un Pontianus! Il ne parle que punique, se rappelle à peine le grec ; quant au latin, plus un mot3. Voilà l’œuvre de dépravation de loncle et du candidat beau-père! Bon débarras d’ailleurs pour Apulée de n'avoir plus la charge d’un tel beau-fils! Qu'on ne s’attende plus au moins à ce qu'il aille encore implorer sa mère en sa faveur!

Car il allait oublier, après la mort de Pontianus, Pudentilla avait, par une clause expresse d’un testament rédigé au cours d’une maladie, déshérité son plus jeune fils : c’est encore grâce

1 Cf, 76, 558 : « Mallum... dehortantibus nobis. »

2 «Ad patruum commigrauit, quo facilius remotis nobis coepta perficerentur. » (98,593).

308, 599. Le grec est donc, comme le montre d’ailleurs la lettre dont Apulée a donné lecture, la langue de Pudentilla, qui devait être originaire de quelque ville où on le parlait, comme Carthage et ses environs, Mais on voit que ni le latin ni le grec n'étaient d’un usage courant dans la population moyenne d'Oea ; c'était le dialecte néo-punique qui servait aux relations ordinaires. Il y aurait donc lieu d'apporter un léger correctif aux indications de Toutain, Les cilés romaines de la Tunisie, p. 197 SS. (V. aussi Mommsen, //ist. rom. rad. Cagnat-Toutain, XI, p. 280 ss.) Bien entendu,

dans ce que dit Apulée, il faut faire la part de l’exagération.

à l'intervention d’Apulée qu’elle avait annulé cette disposition, et pour l'y contraindre il n’avait pas fallu moins que la menace d’une séparation. Qu’on ouvre le testament : on verra que le plus dévoué des maris y figure pour une bagatelle, par convenance, et que celui qui y est institué légataire universel, c’est le plus mauvais des fils, celui qui, au lendemain de la mort de son frère, voulait, en compagnie d’une bande de jeunes drôles, interdire à sa mère l’accès de la maison qu’elle-même lui avait donnée, celui qui l’a abandonnée dans son deuil pour vivre avec un Rufinus, un Emilianus, celui qui l’a couverte d’outrages, qui a cherché à la déshonorer en public, qui a intenté un procès criminel au mari de son choix, Mais maintenant, qu'il ne compte plus sur Apulée, qu’il aille lui-même implorer sa mère. Pour Apulée, il lui suffit de s’être pleinement justifié, en montrant qu'il n'avait pas plus à compter sur un héritage qu’il n’avait recherché la dot. (99, 595 — ro1, 599.)

Emilianus n’avait pas eu connaissance de ce testament, et il n’est pas difficile de voir qu'Apulée compte beaucoup sur l'effet de cette révélation imprévuet. Imprévue de toutes manières : quelles raisons pouvait-il avoir d’obliger sa femme à flatter ainsi la cupidité d’Emilianus, de Rufinus, et du cortège de parasites avinés dont s’entourait Pudens ?? Apulée n’a pas tort: si jamais Pudentilla avait perdu le sens, c'était bien dans cette occasion . Aussi ne peut-on se défendre de limpression que ce testament surgit bien à propos. Qui nous dit qu'une fois la sentence rendue, Pudentilla n’en ait pas rédigé un autre qui annulait celui-ci ?

En tout cas, Apulée ne manquait pas de moyens de s’assurer une part de la fortune, objet de tant de convoitises. Il a beau faire, il lui est difficile de prouver qu'il n'ait trouvé à ce mariage aucun avantage matériel, et lon comprend qu’en dépit

1 «Specta quaeso, Maxime, ut hisce auditis subito obstipuerit, ut oculos ad terram

demiserit; enim longe sequius ratus fuerat, nec immerito. » (99,596). ? « Temulentum illud collegium, parasitos tuos. » (100,597).

3 Cf. 100, 597/8

de ses protestations et de ses explications, lPenvie refusât

de désarmer !.

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