‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 48 sur 81 · DÉFINITION DU SOPHISTE · texte numérisé non relu

DÉFINITION DU SOPHISTE

Rohde la rattache à l’éloquence asiatique ‘, Kaïbel? veut la faire remonter à l’ancienne sophistique grecque, combattue par Platon et développée par Isocrate. Nous n'avons pas à prendre parti dans cette discussion, ni à nous occuper des origines historiques de la seconde sophistiqueÿ : la seule chose qui nous intéresse pour le moment, c’est de savoir à quelle notion correspondait au second siècle le terme de sophiste.

Pour Rohde, de même que les rhéteurs ramenaient toute la culture de l'esprit, comprise sous le nom de xarsdsiæ, à l’étude de l’art oratoire, considéré d’un point de vue purement formel, de même les orateurs que Philostrate nous fait connaître sous le nom de sophistes sont uniquement des artistes de style. Sans doute, un sophiste pouvait s’adonner à l’étude des sciences ou de la philosophie, mais ce n’est pas là ce qui fait le sophiste : sa fonction, l’objet propre de son activité, c’est la connaissance théorique et l’application pratique des préceptes et des procédés qui constituent l’art de bien dire.

Assurément, cette façon de voir pourrait se justifier par plus d’un exemple, et le représentant le plus authentique de la sophistique chez les Latins serait alors non pas Apulée, mais Fronton. Mais d’autre part, voilà, à la même époque, des hommes qui sont, eux aussi, des virtuoses de la parole, qui recherchent les mêmes succès oratoires, mais dont l’éloquence, située sur les confins des genres, tient à la fois de l’érudition, de la rhétorique et de la philosophie ; et ceux-là, on comprend

1 Griech. Rom. p. 288 ss. — Die asianische Rhelorik und die sweite Sophistik (Rh. M. XLI, 1886, p. 170 = XL. Schr. Il, p. 75).

2 Hermes XX, 1885, p. 507 sq. Cf. Norden, Kunstprosa, p. 126 s.

3 1 était d’ailleurs difficile, dans les termes où la question était posée, d'arriver à une solution satisfaisante, Les choses, depuis lors, ont été remises au point par Wilamowitz-Moellendorff, Asianismus u. Atticismus (Hermes XXXV, 1900, p. 1).

4 «Der Redekuenstler, der rhetorische Schriftsteller kann sich, fuer seine eigne Thaetigkeit, der verschiedensten Stoffe bemaechtigen, die ihm sein Wissen zugaenglich macht: Lehrer dieses Stofflichen ist er nie geworden. Sophistik und Polyhistorie aller Art, Sophistik und Philosophie koennen wohl in Einer Person vereinigt sein, « doch dass es zwei Geschaefte sind, dass laesst sich nicht verneinen. »Sophist ist, in einer solchen Personalunion getrennter Gebiete, ein Jeder nur soweit als er Redekuenstler ist.» (A! Schr. IX, p. 76/7).

qu'ils fassent songer aux talents variés et à la culture universelle des sophistes anciens.

Qu'il y eût une différence entre Dion, Maxime de Tyr, Favorinus, et Hérode Atticus, Aelius Aristide, Polémon ou d’autres de moindre renom, Philostrate lui-même s’en était rendu compte. Aussi bien est-ce à dessein que nous avons choisi de préférence les premiers pour les rapprocher d’Apulée. Mais n'a-t-on pas le droit, malgré cela, de les considérer comme formant simplement, parmi les sophistes, un groupe à part? La différence estelle si profonde, que les seconds seuls puissent passer pour des représentants de la sophistique grecque au temps de lPempire romain ? Qui déterminera ce qui emporte soit chez Favorinus, soit chez Maxime de Tyr, soit peut-être même chez le Dion de la dernière période, du désir de se faire applaudir, ou de la préoccupation d’instruire et d’être utile? Sont-ce des rhéteurs teintés de science et de philosophie? Sont-ce des érudits ou des philosophes qui ont recours, pour répandre leurs connaissances, à des procédés et à des habiletés de rhéteurs ? Dion, une fois converti à la philosophie, malmène les sophistes : cela prouvet-il qu'il ait perdu tout rapport avec eux ? Les habitudes de la sophistique paraissent au contraire se concilier avec ses tendances philosophiques dans les discours qu’il prononça quand, après son retour dans sa patrie, 1l eut un peu atténué la rigueur du cynisme qu'il professait au temps de son exil. Et si Philostrate a soin de ne pas confondre avec les sophistes proprement dits des orateurs tels que Dion et Favorinus, expression bien connue qu'il leur applique, qguocogioævres êv d6£n Toû cogiovedoait, indique bien qu’à ses yeux, entre leur éloquence et celle des sophistes, il existe tout au moins certains caractères communs.

Mais après tout, peu importe le mot, pourvu qu’on s’entende sur la chose. Donnons donc, si l’on y tient, à cette catégorie spéciale d’orateurs, pour les distinguer de ceux auxquels on veut réserver l'appellation de sophistes, le nom de philosophes, qu’eux-mêmes ont parfois revendiqué, mais reconnaissons qu’à

1 V. S. I, 8, p. 492 (p. 11, 17 Kayser), et le début,

son tour ce nom soulève des objections. Tout au moins, Pidée que le terme de philosophe éveille naturellement dans notre esprit correspond-elle mal à ce qu’entendent par là, quand ils se appliquent à eux-mêmes, un Favorinus ou un Apulée.

Le rapport que nous venons de signaler entre Apulée et tels orateurs grecs de la même époque, n’avait pas échappé à Rohde, qui invoque précisément, comme un argument en faveur de son point de vue, l'exemple du philosophe de Madauret. II est vrai que Rohde, d'autre part, ne veut voir dans les Ælorides que des œuvres de sophiste. Mais ce n’est pas là qu’Apulée se réclame avec le moins d’insistance de sa qualité de philosophe. Qu’entend-il donc par là ?

A. Polymathie.

Ses propres déclarations sont à cet égard assez nettes. La philosophie, c’est bien, au sens courant du mot, non pas peutêtre une explication — ni surtout, nous le verrons, une explication rationnelle — de l’univers, un système, mais un ensemble de spéculations sur lâme, sur Dieu, sur la providence, et un certain genre de vie. Mais la philosophie ne consiste pas moins dans des études scientifiques ; être philosophe, c’est être savant.

La vraie philosophie embrasse tous les ordres de connaissances. (rardons-nous, dit Apulée, de la confondre avec l’image déformée qu’en donnent ces gens grossiers et sans culture qui n’ont du philosophe que lhabit (For. 7, 26). De même, dans l’'Apologie, Apulée oppose indifféremment la science et l’ignorance, le philosophe et le vulgaire. Les travaux par lesquels il continue les recherches d’Aristote et de ses successeurs, c’est

1 «Einen kennt man ja, der sich solcher Allseitigkeit vermass, den Apulejus von Madaura. Nennt nun dieser « Lehrer alles Wissens » sich etwa einen Sophisten ? Nein; ihm schien, so sehr er thatsaechlich Schoenredner blieb, zur Bezeichnung eines so vielumfassenden Studien Hingegebenen einzig treffend der Name des philosophus. » (Æ1. Schr. Il p. 77).

comme philosophe qu’il s’y livre; c’est une étude philosophique que celle de la médecine’. Et certes, en principe, il n’a pas tort. Mais la science, pour Apulée, nous savons ce qu’elle est : c’est celte abondante moisson de connaissances diverses, recueillies pêle-mêle un peu partout, et qui sont la matière de ses discours. Il donne très nettement à entendre que philosophie, pour lui, signifie érudition variée. « Venez-vous au théâtre, dit-il, pour voir un mime? vous rirez; un danseur de corde ? vous aurez le.frisson; un comédien? vous applaudirez; un philosophe ? vous vous instruirez. » (Flor. 5, 18). Or nous savons de quel bois il se chauffe, et comment il comprend linstruction de ses auditeurs. Et nous savons aussi maintenant que si Apulée, dans les Ælorides, se donne pour philosophe avec tant d’insistance, c’est qu’en effet, en prodiguant ainsi les trésors de sa science anecdotique et fragmentaire, il pense en Jouer le rôle et en exercer la fonction. Philosophie suppose donc pour lui la æolvuæÿiæ que possèdent ou que se vantent de posséder soit les polygraphes, soit les sophistes du temps.

B. Talent littéraire.

Mais la profession de philosophie comprend en outre le talent littéraire et oratoire. C’est dans l’étude des lettres que consiste pour Apulée la véritable éducation intellectuelle, et l’éducation intellectuelle, il ne la sépare pas de l’éducation morale. Depuis que le jeune Pudens a abandonné les leçons d’Apulée, il a tout oublié ; c’est à peine s’il sait encore le latin ; et il est devenu en même temps le dernier des vauriens (98, 594). Cette observation fournit à Apulée un jeu de mots comme il les aime : « Numquam matris tuae litteras attigisses, si ullas alias litteras atügisses. » (86, 573).

Mais il y a plus : la notion de philosophe implique celle d’homme de lettres. Apulée s’est exercé dans tous les genres. L’Apo-

1 Le médecin, à partir du rer siècle et surtout du 2e siècle de l’ère chrétienne, doit être philosophe, et même philosophe d’abord, médecin ensuite. La vie de Galien le montre (voy. Ilberg, Aus Galen’s Praxis). Cf, Geffcken, Aus der Wellanschauung spaetantiler Zeit (Preussische Jahrbuecher, 127, 1907, p. 1.sS.)-p. 5.

logte présente quelques échantillons de ses amusements poétiques; lui-même se vante d’exceller «non in uno genere studiorum »!: poëmes lyriques, poëmes épiques, satires et griphes, histoires variées?, dialogues philosophiques. Or, quand Apulée fait allusion à ses œuvres littéraires, ce n’est pas la qualité de poète où d'écrivain, c’est toujours celle de philosophe qu’il met en avantÿ.

Mais s’il comprend sous le nom de philosophie la variété des genres et des talents littéraires, c’est cependant à ses discours qu'il songe tout particulièrement.

Il établit bien une distinction entre le philosophe et le rhetor, mais il le fait dans des termes qui montrent qu’à ses yeux la parole publique est une des fonctions essentielles du philosophe. Après avoir rappelé que Démosthène préparait ses discours devant un miroir, il ajoute : « Vtrum igitur putas maiorem curam decoris in adseueranda oratione suscipiendam rhetori iurganti an philosopho obiurganti, apud iudices sorte ductos paulisper disceptanti an apud omnes homines semper disserenti, de finibus agrorum litiganti an de finibus bonorum et malorum docenti? » (Apol. 15, 421). Sans vouloir serrer de trop près des expressions dont le choix est déterminé moins par le sens que par les besoins de l’antithèse, on peut remarquer que disserere

s lor. 9, 31. CF. 9, 37 ; 20, 98.

2 D’après Buerger (Hermes XXV, p. 345) «historiae» aurait le sens de roman. Mais Rohde (Rh. M. XLVITI, p. 131, n. 1 = AT. Schr. II, p. 31) fait remarquer que Flor. 20, 98, Apulée n’énumère pas ses œuvres, mais indique seulement les genres qui lui sont communs avec des philosophes de la Grèce ancienne. Quand il dit: «canit.… Xenophon historias », il ne peut être question que d'histoire. Apol. 30, 460, historiae désigne un récit quelconque en prose. C’est en effet vraisemblable. Mais s’ensuit-il que les historiae uariae (Flor. 9,37) soient la même chose que les historiae auxquelles il est fait allusion ailleurs ? Apulée s'efforce, nous le savons, de donner aux termes grecs leurs équivalents latins. Le plus simple est donc de voir dans « historiae uariae » la traduction de xoutkn iaropia . C’est d’autant plus vraisemblable que les mélanges, dont on sait la vogue à cette époque, étaient un genre tout à fait conforme au tour d’esprit d’Apulée.

8 Flor. 9, 29 : « Contemplatus frequentiam tantam quanta ante me in auditorio philosophi numquam usitata est.» V. d’ailleurs le fragment entier : c’est comme philosophe qu'il parle, et c’est là qu’il énumère ses œuvres littéraires (37). De même 20, 98, où, comme on vient de le remarquer, c’est parmi les philosophes grecs qu'il

prend ses points de comparaison.

est précisément le terme qu'Apulée applique à ses conférences publiques. Apulée ne veut pas dire seulement que les conseils du philosophe s'adressent à tout le monde?, et non à un public d'occasion : il distingue en réalité deux sortes d’orateurs; à une éloquence spéciale et de portée restreinte, comme l’est celle du barreau (car ici, un rhetor, comme on voit, c’est un avocat), il oppose léloquence du philosophe, qui se déploie sur une scène plus vaste et atteint un plus grand public. Le philosophe tel qu'il se le représente ici, c’est le conférencier qu'il était déjà lorsqu'il fut accusé de magie.

Car il ne s’agit pas d’un enseignement oral qui ne sacrifie rien à l'extérieur : le philosophe doit avoir les qualités de forme qu’on est en droit d’exiger des rhéteurs de profession. N’appelle-t-il pas la philosophie «disciplinam regalem tam ad bene dicendum quam ad bene uiuendum repertam » ? (Flor.7, 26) «Bene dicere » n’est pas pris dans une acception morale : Apulée s'exprime ainsi dans l'endroit où il attaque les prétendus philosophes, ces « rudes, sordidi, imperiti », qui déshonorent la philosophie par leur langage et leur conduite, « male dicendo et similiter uiuendo », qui font à leurs auditeurs le double outrage de tenir devant eux des propos injurieux pour les gens de bien, et d'employer des mots grossiers et des locutions vicieuses, « mala et uitiosa uerba » #, Revêtez de l’habit du philosophe le dernier des portefaix ou des cabaretiers, il s’en tirera tout aussi bien. On voit qu’Apulée a en vue non seulement la bassesse de l'âme, mais la trivialité et l’incorrection du langage.

1 Apol. 55, 517 (p.63, 3 H.) ; 73, 547 (p. 81, 12 H.) Cf. Sen. Ep. 5, q.

2 Sénèque écrit : « Quid est ergo, quare tale otium non conueniat bono uiro, per quod futura saecula ordinet, nec apud paucos contionetur, sed apud omnes omnium gentium homines, quique sunt quique erunt ?» (De Olio 6, 4). Mais l’idéeest toute différente. Sénèque oppose l’activité de l'homme que les circonstances obligent à se retirer du monde et qui trouve dans la philosophie l'emploi le plus utile de sa vie, aux divers genres d'activité pratique au sein de la société civile, C’est la suite du développement sur les deux cités (ce. 4).

3 CF. Boissier, Afr. romaine, p. 236 sq.

#9, 27. C£. 9, 29 (p. 155, 6 VL) : «incondita et uitiosa uerba. » Il dit aussi à propos des mêmes personnages : «barbare alios insectari audientium contumelia est. » C£. 9, 29 : €syllabam barbare pronuntiatam. »

Quelle sera au contraire la marque du vrai philosophe? Dans un fragment où il s'adresse au public de Carthage en qualité de philosophe {FÆlor. 9), Apulée reconnaît à ceux qui lécoutent le droit d’avoir à son égard des exigences particulières ; ses paroles ne sont pas de celles qu'emporte le vent; aussi, avec quel scrupule n'est-il pas obligé de veiller sur ses moindres propos! Et que doit-il s’interdire en particulier, le philosophe? c’est de laisser échapper aucun solécisme, aucune impropriété, aucune intonation barbare 1. Il ne songe d’ailleurs ni à se plaindre de ces obligations, ni à s'y soustraire; mais qu’au moins on ne le confonde pas avec ces mendiants qu'on voit rôder sous la livrée de la philosophie, « palliata mendicabula » (Flor. 9, 30). C’est donc bien sa dignité de philosophe qui lui impose un sévère et rigoureux contrôle sur sa langue et sur son style.

Il faut convenir que c’est étendre beaucoup le sens des mots. Les contemporains durent trouver parfois qu’Apulée se livrait à des amusements plus dignes d’un sophiste et d’un rhéteur que d’un philosophe. La philosophie affectait de dédaigner ces vaines frivolités. La rhétorique, de son côté, la payait en railleries de son mépris pour les belles choses. On sait quel chagrin Marc Aurèle causa à son bon maître Fronton, quand il abandonna la rhétorique pour la philosophie : il semblait que c’en fût fait pour lui de toute élégance et de toute civilité?. Bien des gens pensaient comme Fronton, et s’obstinaient à considérer les deux professions comme contradictoires et incompatibles entre elles5. De là précisément, pour Apulée, la nécessité sans cesse renaissante de défendre ses droits au titre de philosophe.

1 «Quis enim uestrum mihi unum soloecismum ignouerit? quis uel unam syllabam barbare pronuntiatam donauerit ? quis incondita et uitiosa uerba temere quasi deli-

rantibus oborientia permiserit blaterare ? » (9, 29). 2 Front. Ad M. Anton. de eloquio, HI, p. 150 N.

3 Que d’autre part le terme de philosophe s’employât également dans une acception plus large, et assez voisine du sens que lui donne Apulée, c’est ce qui semble résulter de l'indication du « filosofi locus » sur une mosaïque connue retrouvée dans les environs de Cirta. V. là-dessus le spirituel commentaire de Boissier, Afrique ro-

maine, p. 1015.

Page 1