‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 49 sur 81 · C. La philosophie dans les Ælortides · texte numérisé non relu

C. La philosophie dans les Ælortides

Nous n'avons pas, quant à nous, à lui donner tort ou raison : la seule chose qui nous importe est de savoir comment il l’entendait. Mais il en est même parmi les critiques modernes à qui ses explications n’ont pas paru suffisantes. Dans les Æ/orides, a-t-on dit, Apulée n’a que le mot de philosophie à la bouche; cette philosophie, où est-elle? Et ne la trouvant pas dans les fragments qui nous sont parvenus, on a supposé qu’elle était toute dans les parties perdues. Pour Rohde, il faudrait voir dans les Florides un recueil de morceaux oratoires à la manière des sophistes, et destinés à servir de préfaces à des discours d’un caractère plus philosophique 1.

Il n’est pas impossible en soi qu'il y ait du vrai dans cette hypothèse. On pourrait même être tenté d’en trouver une confirmation dans l’œuvre d’Apulée. Le de deo Socratis est certainement un discours?, et un discours qui veut avoir l’air d’une improvisation, Voilà donc, à part l’Apologte, le seul discours d’Apulée qui nous soit parvenu en entier, le seul, en tout cas, dont nous ayons autre chose que de courts extraits; et cette conférence, malgré l'effort visible pour présenter des idées faciles sous une forme agréable, malgré les jeux d’esprit, la symé-

1 (Es ist auffaellig, dass sich Apuleius in seinen Florida wiederholt als philosophus bezeichnet, waehrend doch gerade diese Bruchstuecke sogut wie nichts Philosophisches enthalten. Ich glaube, dass sich dies daraus erklaert, dass die Florida, und jedenfalls die uns daraus erhaltenen Excerpte, lediglich nach rhetorisch-stylistischen Standpunkten ausgewaehlt, nur Bruchstuecke der von Apuleius seinen quasiphilosophischen Srgke£as vorausseschickten praefationes, rpoakrat geben, in denen ja allein der Redekuenstler zum Wort kam und nach den Gesetzen der Gattung zum Wort kommen sollte (Rh. M. XLI, 1886, p. 172 = AT. Schr. Il, p. 77 n. 1). Ailleurs Rohde appelle les Ælorides mêmes des èmôst£eux (Rh. M. XL, 1885, 72/3).

? «Quid igitur, orator, obiecerit aliqui...» (5, 129 ; p. 12, 4 Th). La ponctuation de Hildebrand: « Quid igitur (orator obiecerit aliqui)...» donne un sens peu yraisem-

blable.

3 Apulte demande un instant de réflexion pour trouver la traduction d’un vers d’Homère (11, 145 ; p. 19, 13 Th). Cf. Helm, De prooemio Apuleianae quae est de deo S'. oralione (Philologus LIX, 1900, p. 598). L'argument qu'on pourrait tirer du de deo S. en faveur de l'hypothèse de Rohde serait plus concluant (mais non encore décisif) si le fragment oratoire que les mss, donnent comme étant le prologue de ce discours

devait être considéré comme tel. Nous aurions alors un morceau tout sophistique ser-

trie de la phrase et la recherche du trait, a néanmoins, comparée aux lorides, un caractère philosophique nettement accusé. « Cest ce que nous appellerions aujourd’hui une conférence de philosophie populaire. 1» Mais sommes-nous en droit de conclure de ce cas particulier aux autres discours d’Apulée ? Il est permis d’en douter.

Remarquons d’abord que la philosophie n’est pas aussi complètement absente des F/orides qu’on l’a prétendu. Apulée vise à instruire, et sa science a beau n’être qu’une érudition superficielle et fragmentaire, n’importe : pour Apulée, la science, c’est encore de la philosophie. Les applications morales ne manquent pas non plus. Et lon peut enfin, avec un peu de bonne volonté, trouver les éléments d’un enseignement philosophique soit dans les anecdotes biographiques sur les philosophes illustres, soit dans les détails curieux sur les pays des sages.

Il n’en reste pas moins que, par l’impression générale qui s’en dégage, les Ælorides ont plutôt le caractère d’exercices sophistiques. Mais l’impression serait-elle différente si nous avions autre chose que des extraits? À supposer que les /#/lorides fussent de simples xçgolaluai, les conférences auxquelles elles servaient d’introductions devaient s’adresser aux mêmes auditeurs, à un nom-

vant d'introduction à une dissertation philosophique. Mais plusieurs éditeurs, depuis la Renaissance, considèrent le soi-disant prologue comme n’ayant aucun rapport avec le de deo Socratis, et le rattachent aux Florides. En dernier lieu, Helm (art. cit.) a essayé de démontrer qu'Apulée avait traité du démon de Socrate d’abord en grec (partie perdue), puis en latin, Le fragment auquel le Monacensis attribue le titre de praefatio serait bien l'introduction d’un discours dont notre de deo Socratis formerait la seconde partie. Parvenu à la fin de la première partie, laquelle est perdue, Apulée passerait du grec au latin, et les quelques lignes qui, dans les mss., font suite au prologue («am dudum... defectior : » p. 5 Th., 194 v.d. Vliet) serviraient de transition. Je crois toutefois qu'il faut admettre avec P. Thomas (Rem. crit. 3e série, 1900) que le premier fragment («Qui me uoluistis... compotiuit »: p. 1-4 Th., 190-194 VL.) se compose en réalité de quatre morceaux indépendants les uns des autres, sans rapport avec le de deo Socratis, et qui doivent figurer parmi les Florides. Sur le deuxième fragment (lam dudum”...defectior) la solution de Helm, déjà proposée par Mercier, n'est pas invraisemblable. Mais tout ce qui nous intéressait pour le moment, c'était de savoir sile de deo Socratis était précédé, à notre connaissance, d’une rpokaka à la

manière des sophistes. Et là-dessus il semble bien qu'il faille répondre négativement,

1 P. Thomas, Rem. crit. 3° série, p. 156.

breux public par conséquent. Apulée avait donc à tenir compte des exigences d’une certaine moyenne, qui demandait à être divertie plutôt qu’à être instruite, et qui eût trouvé un peu austère le plaisir d'entendre parler science et philosophie, si Apulée n’avait su tourner la leçon en amusement. Même un discours comme le de deo S'ocratis n’était peut-être pas au niveau de tout le monde. Apulée n'avait pas affaire à des Grecs.

Nous avons remarqué d’ailleurs qu’en parlant de l’éloge d’Esculape qu’il avait prononcé, peu de temps après son arrivée, dans la basilique d’Oea, Apulée se servait de l’expression «disserere» ; il appelle ce discours une «disputatio ».! Il est probable que ces termes correspondent dans sa pensée au grec didsëis?. Faut-il en conclure que cette conférence avait un caractère philosophique? C’est peu probable. Il semble que le sujet ne se prêtât guère qu'à une sorte de panégyrique religieux à la manière d’Aelius Aristide. Ce qui n'empêche pas que ce ne soit là une disputatio, comme lorateur lui-même est un philosophe. Et il en était sans doute de même pour plus d’un discours d’Apulée.

Un dernier mot sur Favorinus : la comparaison avec Apulée peut aider à les mieux comprendre en les expliquant lun par l'autre.

À la considérer dans ses caractères extérieurs, l’éloquence de Favorinus est d’un sophiste. Il eut avec plusieurs sophistes soit des relations d'amitié, soit des rivalités comme il s’en élevait fréquemment entre ces courtisans de la gloireë. Il enseigna la sophistique, et l’on comprend qu’on lui ait parfois attribué la qualité de sophiste. Mais d’autres lui donnent le titre de philosophe, et c’est celui qu'il revendiquait #. Dans une certaine mesure, il en avait le droit. Non qu'il faille aller jusqu’à mettre au nombre des sujets philosophiques certaines de ces «materiae infames » qu’il a traitées, comme l'éloge de Thersite ou celui de la fièvre

1 Apol. 55, 517 (p. 63, 5 H)

2 Ce terme est appliqué par exemple aux diatribes d’Epictète (Gell, M. A. XIX, x, 14).

8 Il fut l’ami d'Hérode Atticus etse brouilla avec Polémon (Philostr. V. 8. I, 8 ;p. 10 Kayser),.

4 Colardeau, De Fauor, c. I. III.

quartet; il n’y a qu'un rapport très lointain entre de tels développements et les arguments que la philosophie opposait à ce qu'on appelle calamités. A ce compte, l’éloge de la négligence de Fronton serait une œuvre philosophique.

Mais Favorinus avait du goût pour la philosophie, et certaines préférences : il-paraït avoir penché vers un éclectisme teinté de scepticisme, assez voisin de celui de la Nouvelle Académie. D’autre part, Favorinus était non seulement un lettré épris de philososophie, mais un érudit, un curieux; il a composé entre autres une zaærrodaæmr iotogie. Faut-il admettre que pour lui, comme pour Dion Chrysostome, il y ait eu évolution, changement, qu'il ait passé de la sophistique à la philosophie?? Rien ne le prouve. C’est dans un discours tout sophistique, malgré les quelques considérations philosophiques de la fin, qu’il se donne comme philosophe 5. De même qu’à Apulée, si on lui conteste ce titre, c’est en raison probablement de ses exercices de sophiste. Il est donc vraisemblable que Favorinus, orateur, érudit et philosophe #, comprenait sous le nom commun de philosophie cet ensemble d’aptitudes et d’occupations intellectuelles. Ce serait une ressemblance de plus avec Apulée.

D. Valeur pour Apulée du titre de philosophe.

Dans une déciamation attribuée à Quintilien (268, p. 92 R.), trois frères, l’un orateur, l’autre médecin, le troisième philosophe, se disputent l’héritage que leur père a attribué par testament à celui de ses fils dont la profession serait reconnue la plus utile à l'Etat. Pareille question ne se serait pas posée pour Apulée.. Orateur, philosophe, médecin (et il faut ajouter : naturaliste, physicien), il est tout cela à la fois, et c’est à tout cela qu'il applique le terme de philosophe.

Si c’est en cherchant à nous faire une idée de la nature de son

1 d. üibid. p. 47 ss.

2 id. ibid. p. 36; 37, n. 1.

3 [Dio Prus.] XXXVII, 26 (T. II p. 23 A.)

# &’Ayn ouadnce ad näsav T0 DEA À ANSE RES OE Mr D ua jp TOANNC ns LOT SAV TRULOELGV, t 0GO0QLUS HEGTOS, pnToptxr de HLAAAOV emtdeuevos. » (Suidas).

éloquence que nous avons été amenés à nous rendre compte de la valeur qu’il attache à ce mot, c’est que son éloquence est la mise en œuvre des études et des connaissances que ce mot représente pour lui.

On comprend mieux dès lors la distinction, si essentielle à ses yeux, sur laquelle repose toute son apologie : il ne s’agit pas seulement d'établir son innocence dans une circonstance déterminée : c’est l’idée qu’il se fait de son rôle dans la vie, c'est sa profession et son caractère qu’il entend justifier devant l'opinion comme devant le magistrat.

Nous pouvons donc dire maintenant, en empruntant son propre langage, qu’Apulée est philosophe quand il compose des traités tels que le de Platone ou le de Mundo, ou des discours tels que le de deo Socratis: il est philosophe quand il ouvre le ventre à des poissons ou traduit en latin les travaux scientifiques des Grecs ; il est philosophe quand il donne des tonférences publiques ; et dans l’Apologie enfin, attaqué à raison de sa qualité de philosophe, c’est comme philosophe et en philosophe qu’il se défend.

Page 1