PROFESSION DE PLATONISME
Talent oratoire et littéraire, érudition variée qui s'étend à tout, et s'intéresse avec une égale facilité aux objets les plus divers — la profession de philosophie, nous l’avons vu, suppose tout cela. Etre philosophe, c’est être instruit de toutes les sciences, y compris la philosophie elle-même. Mais Apulée a fait plus que l’étudier ; il a adopté pour son compte une doctrine philosophique ; il se range dans une école, et à la profession de philosophie il ajoute celle de platonismet. Il ne prétend donc pas avoir un système à lui, il ne veut être qu'un disciple.
Dans quelle mesure ce disciple est-il fidèle à la pensée du maître? On ne saurait ici se contenter de répondre : Apulée se donne pour platonicien, c’est donc qu’il admet intégralement la philosophie de Platon, et partout où il n’exprime pas une opinion personnelle, il faut supposer chez lui une adhésion implicite. Un tel langage serait admissible, à la rigueur, s’il
1 Apol. 10, 4o7; 12, Arr ; 64, 536; 65, 537 ; For. 15, 60. etc.
s'agissait d’un épicurien : l’épicurisme est une des sectes qui ont compté le moins d’hérétiques, — ou même d’un stoïcien, encore qu'il y ait eu parmi les disciples de Zénon bon nombre de dissidents et d’éclectiques. C’étaient là des doctrines relativement simples, faciles à saisir dans leurs traits essentiels, et dont, le plus souvent, on acceptait par surcroît, sans y regarder de près, la partie théorique, quand une fois, attiré vers l’une ou vers l’autre par ce qu’elle avait d’applicable à la vie, on en avait adopté la morale. Mais la pensée de Platon n’est pas de celles qu’on puisse aisément réduire en formules : trop complexe, trop souple et trop fuyante pour ne pas se trouver à l’étroit entre les barrières d’un système, elle est en même temps d’une trop noble et trop harmonieuse ordonnance pour qu’il soit possible, sans la mutiler, d’en donner une image incomplète. Et personne peut-il se flatter de lavoir parfaitement saisie ? Conçoit-on même, à vrai dire, le platonisme sans Platon? Privé des grâces de la vie, dépouillé de la parure de poésie qui en fait le charme, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Aussi bien ceux qui se sont réclamés de Platon n’ont-ils guère fait ou que l’emprisonner dans un système, ou que se partager ses dépouilles, comme on emporte d’un temple mis au pillage, qui une statue, qui un bas-relief, qui un vase ou un trépied de prix. Faut-il rappeler qu’on a pu voir s’abriter sous son patronage des tendances aussi opposées, quels qu’en puissent être d’ailleurs les rapports historiques, que le scepticisme académique et le mysticisme religieux des disciples attardés qui crurent renouveler la tradition authentique du platonisme primitif, et se borner à le continuer, à l’élargir et à en tirer les dernières conséquences ? Il ne suffit donc pas qu’Apulée se dise platonicien : que recouvre cette étiquette ?
Une étude détaillée de la philosophie d’Apulée — à supposer qu'il ait une philosophie — considérée dans ses rapports avec celle de Platon, nous entrainerait trop loin de l'objet de la présente étude; c’est un point cependant qu'on ne peut laisser entièrement de côté, quand ce ne serait que pour comprendre la position prise par Apulée, et son attitude envers ses ennemis.