‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 62 sur 81 · IDENTIFICATION AVEC DIEU · texte numérisé non relu

IDENTIFICATION AVEC DIEU

plus de le voir amalgamer et interpréter à la lumière les unes des autres, des conceptions de source et de nature différentes. Toujours souple et commode, la doctrine des démons lui fournissait un terrain de conciliation.

Si l'âme est un démon, et si l’homme même, c’est l’âme, l’homme, à le bien prendre, est un démon, ce qui revient à dire qu'il est dieu. Un dieu captif, c’est vrai, mais à qui il suffira de secouer ses chaînes pour recouvrer ses facultés divines.

Faisons un pas de plus. Nous savons que cet état est l’une des conditions de la connaissance philosophique la plus parfaite, puisque c’est dans les instants fugitifs où son âme s’extériorise que le philosophe peut espérer entrevoir Dieu. S'il est possible à l’homme de s’élever à la contemplation de Dieu, c’est dans la mesure où il entre en possession de sa qualité de démon. Mais les démons, nous lavons vu, se laissent concevoir, suivant le point de vue d’où on les considère, de deux manières différentes. Par rapport à l’homme, un démon est un être doué d’une individualité propre. Mais vus d’en haut, si l’on peut s'exprimer ainsi, les démons ne sont plus que les aspects multiples sous lesquels Dieu se manifeste. De même qu’en Isis, déesse souveraine, tous les dieux se confondent, de même ces puissances divines que sont les démons se ramènent toutes, en fin de compte, au principe universel. Ni entre les démons et Dieu, ni entre l’homme et les démons, il n’y a de différence essentielle, et les différences accidentelles peuvent aller s’effaçant jusqu’à disparaître. Dès maintenant nous pouvons dire, sans être accusés de jouer sur les mots, que la connaissance de Dieu telle qu’Apulée se la représente, c’est l'absorption de la personne humaine dans l’unité divine.

On est d’ailleurs conduit à la même conclusion par un chemin différent. Pour l'âme isolée du corps, les conditions de la connaissance sont modifiées. Les sens, qui nous mettent en relations avec le monde extérieur, sont aussi une barrière; la vue que nous avons des choses reste incomplète et fragmentaire, tant que la matière oppose à l’âme un mur d’airain contre lequel se brise son essor. Faits au contraire d’une essence plus subtile et plus fluide, âmes et démons se passent du secours de cet instru-

ment grossier ; ils n’ont plus de la réalité une image déformée en un miroir brisé, ils en ont une intuition immédiate, et ils sont entre eux en communication directe .

Appelons-en plutôt aux expériences de l’humanité. Toutes les fois que, lasse de vains mirages et de spéculations impuissantes, elle a cherché, pour atteindre ses dieux, de moins décevants moyens, elle à trouvé d’instinct, par delà les sens et la raison, le chemin par lequel se rejoignent les âmes. Quand la Bacchante célébrait, dans les montagnes de Thrace, le culte orgiaque de Dionysos, enivrée de sa propre ardeur, du son des instruments, de parfums capiteux peut-être et de breuvages, dans cet état où les limites de la personnalité se reculent et s’évanouissent, il pouvait lui sembler que son âme allégée s’élançait vers son dieu et s’unissait à lui dans une union mystique ?. À plus forte raison l’homme espère-t-il entrer en contact de cette manière avec l'intelligence et la volonté suprême, le principe de l'univers et l’essence des choses.

Ce rêve, qu'ont caressé toutes les générations, et qui n’a pas cessé de hanter nos esprits, devenait une obsession au temps du paganisme finissant. «Un temps viendra peut-être, et bien des choses annoncent qu’il approche, un temps viendra peut-être où nos âmes s’apercevront sans l'intermédiaire de nos sens ©. »

1 « Vt enim deorum animi sine oculis, sine auribus, sine lingua sentiunt inter se, quid quisque sentiat..…., sic animi hominum, cum aut somno soluti uacant corpore aut mente permoti per se ipsi liberi incitati mouentur, cernunt ea quae permixti cum corpore animi uidere non possunt. » (Cic. Diu. I, 57, 129).

2 « Communion directe avec la divinité, assimilation à la divinité, identification avec la divinité, tels sont les buts que se propose partout et toujours le mysticisme religieux, Mais si ce but est toujours le même, les chemins qui y conduisent sont d'autant plus nombreux. Aujourd’hui c’est le bruit sourd des tambourins, le son grave des flûtes, le fracas assourdissant des cymbales ; demain c’est le tourbillon furieux d'une danse où sombre la raison; d’autres fois, le fidèle s’abîime dans la contemplation la plus monotone ; enfin il s’hypnotise en fixant ses regards sur un objet brillant, Ainsi la bacchante grecque ou l’ascète brahmanique, le derviche musulman ou le moine bouddhique se plongent dans une extase qui les délivre du fardeau de la conscience et les transporte dans le sein de la divinité ou dans les ‘abîmes de l'absolu, » (Gomperz, Les penseurs de la Grèce, trad. Reymond, I p. 144). Rohde, Psyche I? p. 1-37, montre comment, dans le culte de Dionysos, s’est développée, chez les Grecs, la croyance à

une vie de l’âme séparée du corps, et d'autre part la divination prophétique.

3 Maeterlinck, Le Trésor des Humbles, p. 29. (Le réveil de l’âme).

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