RECHERCHE D'UNE DÉFINITION
il aura pour lui l'autorité d’une institution reconnue, et où les rites qu’il accomplit seront solidaires de croyances obligatoires !, il agira comme prêtre. Les mêmes rites, exercés en dehors du culte et au profit d'intérêts particuliers, feront de lui un magicien.
De ces divers points de vue, une fois faites les légères réserves qui nous ont paru s'imposer, voyons si l’on peut retenir les éléments d’une définition qui convienne au cas particulier d’Apulée. C’est lui-même d’ailleurs qui va nous mettre sur la voie.
La magie suppose une doctrine et un art. Le magicien possède certains secrets, et cette science, convenablement appliquée, lui donne prise sur les phénomènes. Or Apulée, nous l’avons vu tout à l'heure, oppose au magus, qui est tout à la fois un prêtre et un philosophe, le magicien au sens vulgaire du mot. L’un est un homme à part en vertu des révélations qu’il a reçues ; il possède la plus haute sagesse, ou, ce qui revient au même, il est, par opposition avec les autres, l’homme qui connaît ce qui est dérobé aux profanes. Mais le langage courant l'entend autrement. « Sin uero more uulgari eum isti proprie magum existimant, qui communione loquendi cum deis immortalibus ad omnia quae uelit incredibilia quadam ui cantaminum polleat....?» Aïnsi donc, ce qui paraît, dans son esprit, caractériser le magicien, c’est une puissance résultant de ses rapports avec les dieux ou avec les démons. Entre les deux sortes de magie qu’il distingue, il n’y a que la distance qui sépare la notion de savoir de celle de pouvoir. |
Nous avons donc chance de nous trouver d’accord avec les faits et avec Apulée lui-même, en disant que le magicien est un homme à qui des connaissances spéciales, secrètes par conséquent, et supérieures à celles du commun des mortels, confèrent un pouvoir, qui, lui aussi, bien entendu, est supérieur aux facultés normales de l’homme. S'il semble dire ici que ce pouvoir n'existe que dans l'esprit des sots et des superstitieux, il en concède d'autre part la réalité en avouant qu’il croit à la magie, et en citant des prodiges accomplis par des hommes dans certaines circonstances et par certains moyens déterminés.
1 Cf. Durkheim, Année sociol. II p. 21.
2 Apol. 26, 452.
La question revient donc à savoir si le philosophe, tel que le comprend Apulée, remplit cette double condition, qui est aussi, de son propre aveu, la marque du magicien : avoir des connatssances spéciales, et, en vertu de ces connaissances, détenir un
pouvoir.
S'il suffisait, pour être magicien, de connaissances spéciales, la cause serait entendue : le philosophe serait, de ce seul fait, identique au magicien. Nous l’avons vu en effet, le philosophe, tant par ses connaissances que par la manière dontilles a acquises, se distingue de la foule. Apulée paraît moins préoccupé encore de connaître la vérité que de savoir ce qu’ignorent les autres. Etre l’homme de son temps qui manie le plus adroitement la parole, exceller dans tous les genres littéraires, avoir tout vu, tout lu et tout appris, c’est déjà quelque chose: mais si peu de gens arrivent à cette science et à cette maîtrise, il n’y a rien encore là qui, pris en soi-même, dépasse le niveau normal des facultés humaines. Ce n’est encore que la connaissance vulgaire. La qualité de philosophe, au contraire, nous l’avons vu, ne se réalise dans sa plénitude que par la communication de vérités que la raison humaine est impuissante à atteindre, et dont la révélation est accordée à ceux-là seuls qui ont commerce avec les démons. Ces révélations, Apulée paraît y attacher d’autant plus de prix qu'on sera moins à s’en partager le privilège. L’initiation, par exemple, est un moyen de connaître la vérité ; mais à combien de gens il est commun ! Aussi Apulée ajoute-t-il les mystères aux mystères ; et quand Isis donne au héros du dernier livre des Métamorphoses l’ordre de passer par une troisième initiation, elle le déclare heureux entre tous d’avoir été gratifié à trois reprises d’une faveur que les autres hommes obtiennent à peine une seule fois au cours de leur existence. Enfin — et plus rares encore ceux auxquels pareille grâce est accordée — le philosophe peut, dans des conditions données, s’élever à la contemplation du principe inintelligible et ineffable de lunivers. Parvenu
à ces sommets de la connaissance où plus rien ne borne la vue, il sera non seulement un philosophe au regard de la foule et un initié au regard des profanes, mais un philosophe entre les philosophes, un élu entre les élus, un initié entre les initiés.
Le goût désintéressé de la vérité ne suffit pas à expliquer la soif de connaître, sous la forme où elle se manifeste chez Apulée. Et ce ne sera pas davantage l’amour-propre ni le simple désir d'en savoir plus que les autres. Sans doute, cette ambition sied bien à sa vanité, et même un peu de mystère convient à son rôle. Mais pourquoi se mettre en peine de révélations inaccessibles à la foule, incommunicables par nature, à tout le moins secrètes en fait? Ou toute sa profession de philosophie n’est que cabotinage charlatanesque — et même dans ce cas un peu de magie ne gâterait rien — ou il faut admettre qu’Apulée attend de la connaissance à laquelle il vise une supériorité réelle et effective. C’est là, en général, le propre des doctrines secrètes, en particulier de celle du magicien : s’il lui importe de la garder pour lui, c’est qu'elle lui assure un pouvoir; s’en laisser dessaisir, c'est rester désarmé et devenir un homme comme les autres.
L'idée, d’ailleurs, que la connaissance confère un pouvoir est assez répandue à cette époque pour que nous puissions, avec beaucoup de vraisemblance, la prêter à Apulée lui-même. Savoir, dit-on, c'est pouvoir. Mais ici, il ne s’agit pas seulement de la faculté, que procure la science, de tirer parti des ressources de la nature et de prévoir l’avenir ; il s’agit d’une mainmise sur les phénomènes, sur la nature, sur la fortune, résultant directement, immédiatement de la connaissance. Cette idée est à la base de toutes les spéculations gnostiques. Dans les mystères, nous Vavons vu, l'initiation s'accompagne d’une transformation, le salut est lié à la connaissance du salut, la possession de la vérité désarme la fortune ennemie. Et si le philosophe est un initié, ne faut-il pas en conclure que lui aussi tient un pouvoir des révélations dont il est le dépositaire privilégié, et que plus ces révélations seront nombreuses et parfaites, plus ce pouvoir sera supérieur à tout autre?
En tout cas, nous l’avons vu, les questions qui intéressent Apulée sont avant tout celles qui ont une valeur pratique, et que l’homme
peut appliquer au soin de sa destinée. Et de là vient aussi qu'avec un grand nombre de ses contemporains, il cherche la vérité non dans l’homme, mais hors de l’homme. Zeller a bien montré ! comment, du scepticisme et de l’éclectisme philosophiques réagissant l’un sur l’autre, devait sortir une tendance de plus en plus marquée à attendre la connaissance de la vérité non d’un effort de l'esprit, mais d’un secours extérieur, d’une illumination de l’âme, d’une révélation. Mais c’est aussi par cette voie que l’homme cherchera à atteindre les vérités dont dépend son sort, son bonheur dans ce monde et dans l’autre ?. Quel refuge peuvent offrir, quand de tels intérêts sont en jeu, les constructions spécieuses, mais fragiles, que la raison se plaît à élever sur le sable mouvant de lillusion et de lerreur ? Ce qu’il faut, ce sont des garanties et des certitudes : à qui les demander, sinon à ceuxlà mêmes qui sont à la fois la source de la vérité et les maîtres de la destinée humaine ?
Mais plus cette connaissance, plus cette gnose est précieuse et indispensable, plus on sera porté à mettre en œuvre les moyens les plus puissants et les plus efficaces pour forcer la réalité à livrer son secret; plus l’homme est incapable par lui-même d’y parvenir, plus il sera tenté de recourir à des forces agissant par elles-mêmes et sans sa participation : nombres, combinaisons mystérieuses de lettres et de syllabes, ou agents matériels, peu importe. De là, en particulier, le rôle de la magie, signalé tout à l’heure, dans le néo-platonisme et dans les sectes gnostiques. A supposer que la connaissance ainsi acquise n’ait pas. une vertu propre qu'on puisse qualifier de magique, il résulte de sa nature même que, pour l’ébtenir, les moyens les plus sûrs sont ceux dont se sert la magie. La magie, dans ce cas, consistera dans l’application de secrets transmis par tradition ou empiriquement
1 Philos. der Griechen, WE, 13 p. 540 ss. — 93, p, 70 ss.
2 «Weil die Weltraetsel, welche (die Gnosis) loesen will, nicht eigentlich intellektuelle, sondern praktische sind, weil sie letztlich +v@sts cwrnptaç sein will, so versetzt sie die Maechte, die dem menschlichen Geiste Kraft und Leben verleihen sollen, in das Gebiet des Uebervernuenftigen. Dorthin fuehrt aber nur eine auf Offenbarung ruhende, mit BUGTAYWYLE verbundene Mathesis, » Harnack, Lehrb, der Dogmengeschichte, 3, p*
o1. Cf. Liechtenhan, Die Offenbarung in Gnosticismus.
découverts, et qui donnent à celui qui les possède le pouvoir d'atteindre les plus hautes et les plus précieuses vérités, ou, si l’on préfère, et en se plaçant au point de vue d’Apulée, d’agir sur les démons, considérés comme instruments des révélations divines.
Mais ces révélations qu'Apulée se flatte apparemment de recevoir, puisqu'elles sont le privilège du philosophe, en quoi pouvaient-elles bien consister ? Quel en était Pobjet ? le contenu ? La science et la philosophie d’Apulée ne dépassent pas le niveau de la connaissance vulgaire. Qu'il nous parle des démons, qu’il nous montre le philosophe vivant dans leur société, c’est fort bien; mais quel bénéfice le philosophe retire-t-il du commerce qu’il entretient avec ces êtres divins? c’est là ce qui nous intéresserait, et c’est justement ce qu'Apulée nous laisse ignorer. Vaut-il la peine d’être si bien avec les démons pour ne savoir, en somme, que ce que chacun peut savoir? IL est probable qu’Apulée ne nous dit pas tout. Sa curiosité devait s’étendre plus loin. Est-il croyable, par exemple, qu’il ne se soit jamais interrogé sur l’origine du monde et les fins dernières de l’homme? N’avait-il même pas sur ces questions des lumières spéciales? Et cependant, làdessus, c’est en vain qu’on chercherait dans ses œuvres aucun renseignement précis.
Il est vrai que, de ces œuvres, une partie seulement s’est conservée. Mais quand tout nous serait parvenu, en serions-nous plus avancés? Nous savons que des narrations cosmogoniques, des prophéties eschatologiques étaient parfois récitées en manière d’incantations, et avaient comme telles une vertu magique {. Si Apulée s’est montré si réservé, ne serait-ce pas précisément pour ne pas se dépouiller, en en livrant le secret, du pouvoir que lui conféraient ces révélations ?
Mais il y a une explication plus simple. Les vérités de cet ordre devaient, sous quelque forme qu’elles y fussent présentées, faire parüe de la doctrine des mystères : Apulée ne pouvait divulguer le secret de linitiation sans commettre un sacrilège ni trahir
1 Heim, Zncantamenta, p. 495 ss. — Vict. Henry, La magie dans l’Inde antique, SAC
son serment. Soit. Mais les révélations des mystères n'étaient pas seulement secrètes : elles avaient un effet pratique et certain. L’initié connaissait les mots de passe capables de réduire un Jour à l'impuissance les génies malfaisants qui guettent les âmes dans leur voyage vers l’autre monde, et d’affronter victorieusement les dangers qui les y attendent; il avait de ce fait un pouvoir, et un pouvoir dont l’effet n’était pas nécessairement limité à l’objet qui lui était assigné par les enseignements et les prescriptions du culte. De là à attacher Pidée d’un pouvoir spécial à toute révélation obtenue dans des conditions semblables, il n’y avait qu’un pas.
Mais nous pouvons même nous passer de ces révélations. Si les fins de la connaissance sont d’ordre pratique, si le but, en d’autres termes, est d’exercer une influence sur le cours des événements, l'essentiel sera de tenir les démons sous sa dépendance, d’avoir prise sur eux, et, pour cela, de les connaître. L'objet de la connaissance, ce sont les démons eux-mêmes. Cette connaissance, en quoi consiste-t-elle et comment s’obtientelle ? è
Peut-être un dernier trait, emprunté à lApologie elle-même (c. 6r ss.), va-t-il mettre un peu de clarté et de précision dans les conclusions trop vagues auxquelles nous sommes arrivés, et nous aider à nous rendre compte du rôle que jouent, dans la vie et dans la philosophie d’Apulée, les pratiques et les spéculations magiques.