‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 72 sur 81 · RECHERCHE D’UNE DÉFINITION · texte numérisé non relu

RECHERCHE D’UNE DÉFINITION

maintenant à admettre que ces rites ont tous eu, au moins à l'origine, un caractère d’efficacité pratique, que leur mode d’action est le même que celui des rites magiques, et que les uns et les autres reposent sur le principe connu : le semblable engendre le semblable. Il en est de la religion comme de l’art : aucune, peut-être, de ses manifestations n’a commencé par être désintéressée. Les drames sacrés, plus ou moins rudimentaires, plus ou moins développés, dont la plupart des cultes offrent le spectacle, ont pour but primitif non de célébrer, mais de produire ou de conjurer certains phénomènes. Ce caractère peut, au cours des temps, s’atténuer dans certains cas jusqu’à être presque oublié; mais ailleurs il demeure vivant. De là, par exemple, l’assimilation, justifiée dans une large mesure, des mystères et des pratiques magiques. Et non seulement un acte religieux peut ressembler à un acte magique au point de lui être identique, mais le même acte peut être à la fois magique et religieux t. Il faut donc, semble-t-il, quelque autre signe, qui permette de reconnaître, entre deux pratiques semblables, ou, le cas échéant, dans une même pratique, ce qui est religion et ce qui est magie; de distinguer le prêtre du magicien, ou, si le même homme réunit les attributions de l’un et de l’autre, de déterminer en quoi et quand il est magicien. Et la question pourrait se poser dans des termes analogues soit pour le médecin, soit même, au temps d’Apulée, pour le philosophe.

Apulée, lui, pour se justifier, se tient prudemment sur le terrain de la légalité. Il sait que la magie n’est pas susceptible d’une définition rigoureusement précise, et applicable sans hésitation à tous les cas particuliers. Voilà pourquoi, d’une part, il substitue partout le nom de philosophe à celui de magicien, et pourquoi, d’autre part, il s’efforce d'établir que les faits qui lui sont reprochés, pris isolément, ne tombent pas sous le coup de la loi. Ce que la loi punit, ce sont les actes nuisibles. « Nihil quod salutis ferendae gratia fit criminosum est, »

Cette distinction, quoique n'ayant qu’une valeur légale et pratique, n’est pas dépourvue de tout fondement scientifique. La

1 Cf. Durkheim, Année sociol. II, 1848, p. 21 (Définition des phénomènes religieux).

prohibition est même, d’après une théorie récente, un des caractères essentiels et presque la marque propre du rite magique. Il y a... des rites. qui sont régulièrement magiques. Ce sont les maléfices. Nous les voyons ainsi qualifiés constamment par le droit et la religion. Illicites, ils sont expressément prohibés et punis. Ici l'interdiction marque d’une façon formelle l’antagonisme du rite magique et du rite religieux. C’est même ce qui fait le caractère magique du maléfice........ L’interdiction est la limite dont la magie tout entière se rapproche 1. »

Rien de plus juste en général. Mais appliqué à certains cas particuliers, et notamment quand il s’agit d’interdictions inscrites dans la loi, ce système soulève une objection que nous avons indiquée incidemment à propos d’Apulée lui-même. Le législateur, nous l’avons vu, se plaçant à un point de vue tout empirique, est tenté d’envisager l'effet produit plutôt que le mode d'action, et parfois à l’exclusion de celui-ci. Des actes identiques essentiellement pourront dès lors, suivant le résultat, être conçus soit comme innocents, soit comme coupables, et compris ou non, par conséquent, dans la notion de magie. La définition de la magie risque ainsi de varier non seulement avec la définition, mais parfois même avec l’appréciation du délit.

Néanmoins, la distinction subsiste en principe, et l’on ne peut que souscrire à cette autre affirmation, plus juste peut-être parce qu’elle est plus souple : « Ce qu’on appelle communément magie n’est qu'un reliquat disqualifié, une survivance mal famée et souvent proscrite des plus anciennes formes du culte?.» On pourra avoir recours au magicien pour produire une action qui ne sera nullement nuisible, qui même sera bienfaisante: son art n'en restera pas moins suspect, et lui-même sera réputé dangereux, parce que sa supériorité sur ceux qui n’ont pas les mêmes connaissances les livre à sa discrétion, et fait de lui une menace pour la société. Sans doute, le prêtre pourra détenir le même pouvoir, etil est tel état social où la différence n’est guère perceptible entre le prêtre et le sorcier. Néanmoins, dans la mesure où

1 Hubert et Mauss, T'héorie gén. de la magie, p. 17.

? Bouché-Leclercq; Lustratio.(Daremberg et Saglio) p. 1412.

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