‹ L'Apologie d'ApuléeChapitre 75 sur 81 · HERMÈS SN · texte numérisé non relu

HERMÈS SN

part, et c’est là surtout qu'il triomphe, l’image en question représentait en réalité un charmant petit Mercure. Apulée déclare en effet qu’il a l'habitude de porter toujours avec lui la figure de quelque dieu, pour lui présenter ses hommages et lui adresser ses prières. Ce qu’on prend pour un instrument magique est un objet de piété, et témoigne de sa ferveur religieuse. Or, si la magie est crime, la religion est vertu.

À vrai dire, on est un peu surpris qu'Apulée ait pu se flatter d'établir à si bon compte sa parfaite innocence. Cette espèce de fétiche qui ne le quitte pas a tout l’air d’un amulette. Il faut croire cependant que l'argument était décisif, et que sa dévotion ainsi démontrée à une divinité officiellement reconnue devait suffire à écarter tout soupçon de magie.

Cette dévotion peut au moins nous paraître singulièrement matérialiste. Mais la foi du philosophe n’est pas celle du vulgaire. Il voit plus haut et plus loin. Il saisit la réalité derrière les apparences, et du symbole il comprend le sens caché. Le platonicien, en particulier, sait s'élever jusqu’à ces pures et sublimes régions, jusqu’à ce pôle du monde, d’où il rassasie sa vue des perfections qui sont de l’autre côté, ra ë£w voù ovygaroë. Et voilà que brusquement l’idole de bois se transfigure : elle est un démon, elle est un dieu ; bien plus, elle est Dieu. C’est ce que montre tout d’abord le nom de Baoileüs sous lequel Apulée l’invoque. Sans doute, il n’est pas certain, loin de là, que Platon ait toujours désigné par là le Dieu suprême. Mais il la fait au moins dans un passage des Lois (X, 904 A), et le mot a encore ce sens dans une lettre, apocryphe peut-être, mais qu’Apulée cite comme authentique !. Apulée, en tout cas, l’entend ainsi. Qu’est-il en effet, ce Baoulsüs? « Totius rerum naturae causa et ratio et origo initialis, summus animi genitor, aeternus animantum sospitator, assiduus mundi sui opifex, sed enim sine opera opifex, sine cura sospitator, sine propagatione genitor, neque loco neque tempore neque uice ulla comprehensus eoque paucis cogitabilis, nemini effabilis.» (64, 536). On le voit, le dieu

\ Û 1 , ES L« Ilept toy névrwy Baorhéa mavr ati xat éxetvou Evexa mavra. » (Ep. II, 312 E.)

défini de la sorte n’est autre chose que le Dieu souverain luimême Î,

Voilà donc Hermès devenu le maître de l’univers, et assimilé au principe éternel des choses. Or, à l’époque du syncrétisme, Hermès est souvent présenté ou invoqué comme dieu universel. Mais ce n’est plus l’'Hermès hellénique, c’est celui qui Joue un rôle si important dans les spéculations religieuses de l'Egypte, c’est l’'Hermès Trismégiste.

Nous avons eu l’occasion déjà de rappeler les rapports étroits qui existent entre les livres hermétiques et les papyrus magiques découverts en Egypte. Nous avons vu que, dans ces textes, des formules religieuses, des prières, des liturgies sont reproduites pour servir d’invocations, d’incantations dans des cérémonies magiques. Et l’un des dieux auxquels il y est le plus souvent fait appel, c’est Hermès. De longue date, et en Grèce même, Hermès présidait à la magie : Apulée le rappelle lui-même ?. Mais malgré quelques traits qui subsistent de lHermès hellénique, celui auquel s’adressent les prières en question, c’est l'Hermès Trismégiste 3%. Les expressions qui lui sont appliquées dans les livres hermétiques et dans les papyrus magiques offrent la plus grande ressemblance, et sont parfois identiques. Cet Hermès, de plus, a le double caractère de celui d’Apulée : il est présenté, et cela parfois dans le même texte, comme démon subordonné au Dieu souverain et créé par lui, ou comme dieu suprême et universel 4.

1 CF. de deo S. 3, 123/4 : « Quorum parentem, qui omnium rerum dominator atque auctor est, solutum ab omnibus nexibus patiendi aliquid gerendiue, nulla uice ad alicuius rei munia obstrictum, cur ego nunc dicere exordiar, cum Plato etc. »

24 Igitur ut solebat ad magorum cerimonias aduocari Mercurius carminum uector...» (Apol. 31, 467) CF. Wessely, ZP, 102, 2288 ss. où Hermès est appelé ravruwy UdyWY GpYNYTEVNS-

3 ‘Eppñs spioueyas, tpiouéruoros: Wessely, ZP, 67, 886; NZP, 38, 560, etc.

# Dans une formule où on lui demande son assistance contre les voleurs, le dieu grec des voleurs est à la fois Hermès divinité olympienne, Ra monté sur la barque du soleil et Jao. (Pap. Brit. XLVI, 176; Wessely, ZP, p. 131, Cf. Dieterich, Abraxas p. 63 ss.) — V. encore des invocations comme celles-ci : « "Epyss ÉTIXGAODUAL GE TOY Ta mävra mepréyovra. » (Pap. mag. mus. Lugd. Bat. I p. IV. Cf. Dieterich, Abraæas p- 16.) « ‘Epyui xoouoxparwp éyxdpdte xôxle Eelnvns — otpoyyüke xat rerpdyuwy évayove… metbodtxarouve yXauvdnpépe mrnvorédthe x. r. À. » (Wessely, ZP, p. »8).

Mais Hermès, c’est le nom vulgaire du dieu, celui sous lequel les profanes peuvent le connaître et l’adorer. Il en a un autre (et même d’autres), nom mystérieux et secret celui-là, que le fidèle connaît, mais qu’il se garde de divulguer, et qui a par lui-même une vertu.

Nous touchons ici à une idée à laquelle nous avons fait allusion en passant, et qui a, en magie, une importance capitale. Le nom, c’est une réalité, c’est quelque chose de vivant, c’est l’expression la plus profonde de lessence d’une personne et d’une chose ‘. Connaître ce nom, c’est avoir prise sur cette personne ou sur cette chose; le tenir secret, c’est garder pour soi seul ce pouvoir.

Les exemples de cette croyance universellement répandue sont innombrables. Le sauvage, dans nombre de sociétés primitives, cache son vrai nom, dont la découverte le livrerait à la discrétion des sorciers. De même en Inde. « Au dixième ou au douzième jour a lieu la collation du nom (nâmakarana). On donne à l’enfant deux noms : l’un doit rester secret et n’être connu que de ses parents; ainsi, les sorciers adverses et plus tard ses ennemis, ignorant Son vrai nom, ne pourront diriger contre lui aucune imprécation efficace ?. » Rome avait un nom secret, qu'il ne fallait pas livrer à ses ennemis, de peur de la faire tomber elle-même entre leurs mains 3, Dans le dialogue intitulé Æermip- Cf. Wessely, ZP, 137, 414 ss. NZP, 4h, 934. Jouguet, REA, 1905, p. 194. — «’EntxahOdUAT de TO TA TAVTA XTIGAVTA. TOY TavTOÇ ElGova, GÈ TOY aTOYÉVYNTOV Deoy roy RäVra OpOVTA xt Tavra axovoyra ai ph opwuevov. » (Leemans II, 87, 24. Cf. Diete-

rich, Abraæ. 176 ; Reïlzenstein, Poimandres, p. 22.) — Hermès à la fois dieu créé

et dieu souverain : v. Dieterich, Abr. p. 16 s.; p. 66 n. 2.

1 CF. Frazer, The Golden Bough, 1?, p. 443 ss. (trad. franc. p. 374 ss.) — Lefébure, La vertu et la vie du nom (Mélusine VIII. — «Le nom, dans toutes les magies, c’est la personne elle-même. » (V. Henry, La magie dans l'Inde antique, p. 31).

? Victor Henry, La magie dans l’Inde antique, p. 82 s.

8 Plin. N./Æ. I, 65. Macrob. Sat. II, 9.

pos, il est recommandé de changer le nom des morts, si lon veut qu’ils échappent, dans leur voyage aérien, aux puissances malfaisantes. 1

Ce qui est vrai pour les hommes l’est plus encore pour les dieux. «Les noms divins avaient toute puissance quand on les proférait tels qu’ils avaient été dès l’abord énoncés par les premiers auteurs des langues... Les rabbins prétendaient que le Christ n’avait opéré ses miracles que parce qu’il avait trouvé la lecture du nom tétragramme, et ils défendaient, sous les peines les plus sévères, d’essayer de limiter 2. » On sait la valeur attribuée dans la Bible au nom de Dieu. Le christianisme attache une vertu au nom de la croix. Dans l’exorcisme, il n’est pas indifférent de connaître le nom des démons que lon veut chasser.

D'une façon générale, dans les incantations magiques, la connaissance du nom est un des éléments essentiels du pouvoir du magicien {. Mais nulle part peut-être la puissance du nom n’est attestée plus abondamment que dans les textes magiques de l’époque du syncrétisme, et en particulier dans les papyrus égyptiens. Le magicien connaît le nom véritable du dieu, &lnuov Ovouc xai œvpevtixôr ovoua5. Dans les formules d’invocation, les allusions à l’autre ou aux autres noms du dieu que l’on appelle à son aide, sont continuelles. Parfois même, ce qu’on invoque, ce sont simplement des noms : ('E£ogx(to du&c, &yror &yyehot xai Gyua Ovouara 5. » Mais c’est surtout quand il s'adresse à Hermès

1 Hermipp. p. 26 Kroll-Viereck. Cf. Kroll, Antiker Volksglaube (Rh. M. Lil, 1897) p. 345 ss. Radermacher, Zur Hadesmythologie (Rh. M. LX, 1905, p. 584 ss), qui fait de cette idée une application intéressante à Aristophane, Ran. 298 ss.

? Revillout, cité : Mélusine, VIII, 218.

8 «èr Ovopart otavpod. » (Acta apost. apocr. I, p. 78 Lipsius).

4 «La vieille Egypte croyait que le nom d’un individu était comme son être réel ; qui possédait le nom possédait l'être et s’en faisait obéir, comme l’esclave obéit au maître. L'art des magiciens consistait à obtenir des dieux la révélation de ces noms sacrés, et il n’était moyen qu'ils n’employassent pour arriver à leurs fins. » (Maspéro, Ætudes de mythol. et d'archéol. égyptiennes, t. I, p. 298).

5 Dieterich, Abraæas, p. 178.

5 Wuensch, Sefhianische Verfluchungst. p. 52, 51.

Page 1