L APOSTOLAT DU K>'OUT
cières et de diables? Il doit y avoir là le symbole profond d'une vérité cachée, Chelm est situé sur une colline assez élevée qui domine au loin la région, et, comme pour confirmer les croyances du peuple, un esprit malfaisant niche dans ces hauteurs, qui, depuis de longues, longues années, répand à Tentour les semences empoisonnées de la haine, de l'iniquité, du malheur, semences qui lèvent, fructifient et donnent une ample moisson de larmes, de sang et de souffrances.
Il se faisait déjà tard, et comme nous étions au vendredi soir, toute la ville sentait la bonne cuisine préparée pour le sabbat. Les rues étaient désertes, les magasins fermés; çà et là, seulement, derrière
les vitres éclairées, je voyais passer de vieilles têtes recueillies.
Le lendemain, dès le matin, je sortis en ville.
II ne restait plus trace de l'orage de la nuit, le temps s'était mis au beau, sur l'azur immaculé du ciel l'or des coupoles étincelait, et des champs, soufflait une brise légère parfumée de luzerne coupée. La ville, malgré sa charmante position, est laide, bâtie à la diable, effroyablement sale et farcie de boutiques juives. Bref un cheflieu de district, comme nous les connaissons, composé d'une unique rue, spacieuse, qui suit la crête jusqu'à la cathédrale, et de quelques dizaines de ruelles qui dégringolent pêle-mêle les flancs escarpés. Ce qu'elle a d'imposant, c'est le nombre.
la grandeur et la magnificence de ses sanctuaires orthodoxes. Il va sans dire qu'ils sont richement dotés et qu'on n'y voit pas un chat, car tout ce que Ghelm compte de schismatiques ne suffirait pas à en remplir un seul. L'église catholique, par contre, qui a plus de vingt-cinq mille paroissiens, ne peut, même les jours ordinaires, contenir les fidèles qui veulent y entendre la messe. Telle est notre destinée, et le proverbe polonais dit bien : « L'un se rase au tranchet, l'autre ne peut rien faire du rasoir. »
L'ancienne cathédrale uniate, transformée depuis l'abolition de l'Union en Sobor orthodoxe, couronne la hauteur.
On a élevé à côté un nouveau campanile.
Sur le large escalier de pierre, par
lequel on accède du côté de la ville à la place de la cathédrale, était accroupie toute une rangée de mendiants du plus pittoresque efFet. J'avais à peine posé le pied sur les premières marches, que leurs yeux d'éperviers s'abattaient sur moi, et qu'une trentaine de mains crochues me barraient la route, tandis que des voix enrouées et geignardes entonnaient automatiquement un chœur de supplications, où les vierges de Czenstochowa, d'Ostrobrama et de Koden étaient tour à tour appelées à ouvrir mon cœur et ma bourse à ces pauvres malheureux.
Ils mendiaient en si bon polonais, que je me laissai soutirer quelques roubles.
Je m'étais arrêté au sommet des escaliers, ébloui par la vue splendide qui
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s'é tendait de là sur les campagnes d'alentour, quand le chant des mendiants retentit de nouveau à mes oreilles.
Un officier montait en compagnie de quelques dames. Les mains tendues couraient après lui, et le chœur des suppliants reprenait, mais cette fois en une autre langue, et avec d'autres invocations: N.-D. de Kazan, de Potchaïev, saint Michel et quantité d'autres noms de saints que j'entendais pour la première fois de ma vie. Ils durent faire bonne recette, car les bénédictions et les actions de grâces n'en finissaient plus.
Suffisamment édifié de cette politique de béquillards, je me rendis à la cathédrale. Je tombai mal : on la réparait.
Le maître-aulel et les principales icônes
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étaient voilées. Des échafaudages obstruaient la grande nef; la peinture giclait de tous les côtés, et un maçon juché sous la voûte sifflait une polka, à plein gosier. Les nefs latérales sombres et silencieuses étaient également vides.
— Il n'y a jamais plus de monde qu'à présent? demandai-je à un ouvrier.
— Quand on Tamène, il y en a, répliqua-L-il en me fixant bien en face, et il disparut dans le fond.
Je sortis sur la place inondée par le soleil et la réverbération des murs blancs. Je ne vis pas âme qui vive, et, malgré mes recherches dans le parc voisin, je ne pus trouver trace de ces foules dévotes qui, d'après les assertions orthodoxes, viennent assiéger nuit et jour le
sobor, de tous les points du pays de Ghelm.
J'entrai au musée, édifice très propre, très monotone et d'un style très officiel, comme tous les édifices d'alentour. Il se compose de quelques petites pièces et d'une énorme salle destinée aux réunions de la Confrérie. Sur l'un des murs, s'alignent les portraits des anciens évêques et métropolites uniates, ces Pociej, ces Terlecki, ces Rutski, créateurs, bienfaiteurs, défenseurs et martyrs de l'Union, tandis que sur le mur d'en face, pendent les tètes fanatiques des pasteurs russes contemporains, y compris le trop fameux Euloge. De ces yeux muets qui se croisent, deux mondes se mesurent, deux civilisations, séparées par
un abîme que rien ne comblera jamais.
J'aperçois dans un coin l'image miraculeuse de N.-D. de Ghelm, révérée depuis le xvii" siècle par l'Eglise uniate, maintenant dégradée et rejetée du sobor, pour cette raison sans doute qu'elle n'est pas habillée et peinte dans les formes. L'A Imanach populaire de Kholm pour l'année 1909 commente, en ces termes, un détail de cette image : « A l'épaule droite de la Mère de Dieu, on voit l'ordre de l'Aigle Blanc, que le roi de Pologne Jean-Casimir eut la sottise d'y suspendre après avoir gagné la bataille de Berestetchko ^ »
1. Cette bataille, gagnée contre les Cosaques l'an 1630, figure en bas-relief sur le monument de Jean-Casimir à Saint-Germain-des-Prés. (N. du T.)
Où est la Crimée? Où est Berestetchko?
Où sont les temps de l'Aigle Blanc?
Le savant auteur ne s'en tient pas là. Tout le reste de son article n'est qu'un ramas de burlesques mensonges et de grossières insultes à l'adresse des anciens évêques uniates, de Pociej notamment, qu'il traite de fripon, de voleur, de bourreau, et qui, en fin de compte, dit-il, <( était plus un brigand qu'un métropolite. » Tout l'almanach est écrit de ce ton, el c'est celui des brochure» orthodoxes que la Confrérie répand par dizaines de mille parmi les peuples. Le& seuls noms de Pologne et de catholicisme suffisent à pousser les arrivistes russes au paroxysme de la rage. Ils écument et vomissent l'injure et la menace :
c'est à inspirer plus de pitié que d'horreur.
Dans les autres pièces du musée, on a réuni tout ce qu'on a pu sauver de la dévastation des églises uniates. Débris de sculptures et de boiseries, cloches, saints moines, anges, clirists et vierges, bannières, ostensoirs, missels, vases sacrés et ornements, — tout cela, dépenaillé, crasseux, ébréché, bancal, encombre péle-méle les cloisons, les planchers, les armoires et les vitrines, se presse en foule mélancolique vers les fenêtres grillées, et, comme emprisonné entre ces murs froids, semble écouter dans les souffles du dehors Técho des lointaines campagnes
Le jour louchait à sa fin quand je me retrouvai au milieu de la grand'rue.
Les trottoirs étaient envahis par le public bruyant du sabbat qui grossissait à chaque minute comme un fleuve débordé.
De temps à autre seulement passait une casquette de fonctionnaire, un sabre d'officier sonnait, ou quelque rare civil, descendant de Japhet, se glissait prudemment le long des gouttières.
— Où sont donc les Russes dans cette antique ville russe? demandai-je à mon ami.
— Nous en avons en tout cinq familles, sans compter les employés, cela va de soi. Mais attendez; quand Ghelm sera promu chef-lieude gouvernement, nous en aurons à souhait, car il faudra bien remplir les nouvelles places. Les Juifs, du reste, se prêteront au changement avec la
meilleure grâce, dès qu'ils y verront leur intérêt. Je suis on ne peut plus certain qu'ils prendront d'eux-mêmes la touloupe et la chemise rouge, changeront de langue, repeindront leurs enseignes, s'abonneront aux nouveaux journaux, répéteront à satiété : « Nous sommes Russes » et seront plus acharnés contre nous que les Russes eux-mêmes. Bref on donnera à la ville le caractère qui convient.
— Mais il leur sera difficile de transformer Ghelm du jour au lendemain.
— Transformer l'extérieur ne sera rien, et d'ici quelques années, la ville paraîtra ce qu'on veut qu'elle paraisse. Du reste, avec une petite ville où personne n'osera souffler mol, le gouvernement a beau jeu. On passera un badigeon vert sur les toits,
un badigeon rouge framboise sur les murs qui auront l'air d'être écorchés tout vifs, on rembourera les cochers de fiacres jusqu'à ce qu'ils ressemblent à des meules de foin, on défendra de parler polonais dajis les rues, on effacera tout ce qui rappelle de près ou de loin V « occident pourri, » ce qui reste d'églises sera donné aux popes, on publiera des brochures qui démontreront scientifiquement que jamais Polonais n'a mis le pied à Chelm, et les Russes même finiront par croire que la ville est russe depuis la création du monde. Ajoutez quelques pogroms de Juifs et quelques pillages de caisse publique, en quoi la ville différera-t-elle de Homol ou de Berdytchev? Peut-être par un renforcement de police
— Et que gagneront-ils à cette mascarade?
— L'Etat? rien. Mais ceux qui font tout ceci : des ordres, de l'avancement, des gratifications. De loin, ils auront l'air d'agir dans l'intérêt général et de défendre l'orthodoxie; en réalité, ils ne cherchent que des prétextes à mérite et à distinction.
— Vous pensez donc que la séparation se fera?
— J'en ai la certitude. Trop de gens y trouveront leur intérêt. Il faut conquérir le pays de Chelm, pour le jeter au Moloch toujours affamé de grasses places. Et que le paysan polonais ou russien en pâtisse, que des régions entières retournent à l'état sauvage, que des océans de
larmes coulent, que des millions d'hommes soient opprimés, qu'importe à ceux dont le seul Dieu est le « tchin » et la seule fête, le 20 de chaque mois?
Ceux-là seront toujours à leur aise, au chaud et la panse garnie !