L APOSTOLAT DU KNOL'T
et s'en va. Après midi, le pope arrive pour préparer le malade à la mort. La veuve lui bouche le passage et le salue de la belle manière. L'autre ne s'effrayait pas pour des cris de femme, il était habitué à ces réceptions-là. Mais dès que je lui parlai de la petite vérole, voilà mon homme qui change de mine et détale assez peu fier; il avait de la marmaille, huit! Le garde nous surveilla toute la semaine sans se douter de rien. A la fin, il sut tout, mais la pluie avait efTacé les traces, le diable luimême n'y aurait vu que du feu. J'ai cru qu'il en deviendrait fou. Il cherchait le le jour et la nuit, — attrape donc le vent en plein champ I Le tour me valut quelques semaines de prison. Comment faire, Monsieur? Eux-mêmes nous forçaient à
mentir. Nous vivions sous terre^ comme des taupes, il fallait bien se défendre comme des taupes. Mon Dieu ! que de fois vous faisiez des dizaines de lieues pour prier dans une église; et devant l'autel même, le garde vous attrapait par la tête, pour vous mener prier à votre aise au violon. Et souvent, c'étaient les prêtres qui nous chassaient comme des chiens galeux, ils avaient plus peur des opposants que du péché mortel! — conclut-il en se signant comme pour chasser tous ces mauvais souvenirs.
Quand le fort de la chaleur fut passé, nous reprîmes notre route, et il me raconta en détail la navrante histoire de sa paroisse. Il parlait bas, d'un ton naturel, monotone, comme s'il se fût agi d'événe-
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menls quotidiens auxquels chacun devait s'attendre. Je Técoutai, retenant mon souffle, envahi d'une douloureuse stupeur. II me semblait entendre par instant une tragédie invraisemblable, — et tout cela était vrai, réel, comme ce jour brûlant, comme cette route poudreuse, comme ce vieux paysan rabougri. Je ne dirai pas tout, il me faudrait conter l'histoire de chaque personne, de chaque maison, de chaque motte de cette terre imbibée de sang et de larmes. Je me contenterai d'un seul fait qui donne à juger du reste.
En 1883, au commencement de mai, mourut à Janow en Podlachie une certaine Agnès Semeniuk, fervente catholique, comme tous les « opposants. »
Avant de mourir, elle avait conjuré sa
famille et ses proches, sur ce qu'ils avaient de plus saint, de l'ensevelir suivant sa confession, fût-ce dans un champ de pommes de terre. La chose né tait pas facile, caries autorités, à cette époque, exerçaient déjà sur les cimetières une surveillance rigoureuse, la nuit surtout, afin d'empêcher les enterrements clandestins. A bon chat, bon rat. On prit donc le parti de la transporter en plein jour au moment où les gardes s'en défieraient le moins.
En effet, le surlendemain du décès, une quinzaine de femmes s'assemblèrent chez la morte, enlevèrent le cercueil sur des draps enroulés et se dirigèrent par les rues de traverse vers le cimetière. Elles marchaient avec toute la prudence possible, glissant silencieusement au long
des murs comme des fantômes noirs; mais quelque n preneur d'âme » les aperçut et la police fut avertie. Bientôt les agents leur barrèrent le chemin. Gomme elles étaient les plus fortes, elles en eurent vite raison, les dispersèrent et reprirent leur charge en se hâtant.
Derrière elles, des coups de sifflet, des appels, des galops de chevaux retentirent, et avant qu'elles n'eussent le temps de parvenir jusqu'à la tombe, une troupe tombait sur elles sabre au clair. Elles entourèrent le cercueil, le couvrirent de leurs corps et le défendirent des poings et des dents. Le bruit se répandit dans la ville. Les gens accoururent, et la bagarre continua de plus belle. Le cercueil qui passait tour à lour d'un camp à l'autre
finit par éclater sur le pavé, et la défunte tomba dans la neige. Les cris, cette fois, montèrent jusqu'au ciel, et les femmes exaspérées se jetèrent sur les agents avec une telle fureur qu'on ne vit plus bientôt qu'une masse mouvante de corps enchevêtrés qui roulait en hurlant d'un bout de la rue à l'autre. D'autres femmes qui se trouvaient présentes profitèrent du désarroi, saisirent le corps, l'enveloppèrent de leurs châles et s'enfuirent. Mais un autre groupe d'agents, le starszy à leur tête, les eurent bientôt rejointes, reprirent le corps, le remirent dans le cercueil et envoyèrent promener les femmes. Elles durent céder devant la force et s'en retournèrent en chargeant les sacrilèges de malédictions.
Il ne resta plus, sur le champ de bataille, que le cercueil et les policiers qui ne savaient trop qu'en faire, car l'église était loin et aucun d'eux ne voulaient le porter.
Sur ces entrefaites, une voiture se montra. Ils ordonnèrent au paysan de les aider, mais l'autre, voyant ce dont il s'agissait, fouetta sa bête et s'esquiva.
Et personne, dans toute la ville, en dépit des prières ou des menaces, ne consentit à leur prêter des chevaux; et le cercueil raccommodé avec des cordes attendait toujours au plein milieu de la rue.
Enfin, vers le soir, un propriétaire arrivant de Błonie fut contraint de céder sa voiture et d'emmener la morte à l'église.
Le lendemain, elle n'eut à son enterre-
ment que le pope, son diacre et toute la police de la ville; mais, dans chaque maison, des larmes silencieuses coulaient pour elle.
La nuit tomba, trouble, orageuse. Le vent balayait les routes en sifflant et soulevait des tourbillons de poussière. Dans le ciel couleur de plomb le tonnerre battait la charge, et, à la lueur aveuglante des éclairs, je voyais se tordre les arbres et mousser les champs de blé écumeux.
L'orage pouvait éclater d'un moment à l'autre.
— Peut-être que ça passera de côté et peut-être aussi que nous serons saucés ! me dit mon conducteur d'un air consolant.
Il pressa ses chevaux qui traînaient la
jambe, car la route était dure, défoncée, pierreuse et longée de fossés profonds, cachés dans Fombre. Depuis la fin de la journée nous marchions à celte allure et au petit bonheur. Apercevant donc un profil humain qui nous croisait, je me hâtai de crier :
— Par où va-t-on à Ghelm?
— Par la chaussée, à droite, et puis à gauche.
— Et celte chaussée, elle est loin ?
L'homme s'était évanoui comme une
ombre. Tire-toi d'affaire maintenant, et cherche le vent dans la plaine ! Ni moi, ni le cocher ne savions le chemin.
— S'il faisait jour seulement, je trouverais bien, quand le diable y serait ! grommelait l'autre.
— Mais vous disiez que vous connaissiez la route.
— Sûr! Je lai faite plus d'une fois pour mener le vieux monsieur à Chelm, seulement de l'autre côté.
Nous allions à l'aveuglette, dirigés uniquement par les fils télégraphiques qui gémissaient au-dessus de nos têtes. Les ténèbres s'épaississaient, l'orage approchait ; plus personne par les chemins ; impossible même de trouver une indication à l'aide des villages qui avaient disparu dans une obscurité impénétrable.
— C'est qu'il n'y avait pas encore de chaussée de mon temps, fît le cocher après un silence. *
— Quand êles-vous venu la dernière fois?
— Voilà bieu quarante ans... pour l'insurrection
Je n'en demandai pas plus long, car la chaussée sonnait déjà sous les roues. La voiture s'arrête tout court.
— Devine maintenant si tu es malin !
grognait le pauvre homme d'un air piteux.
— Par la chaussée, à droite, et puis à gauche, répétai-je.
Les chevaux partirent à fond de train.
Quelques lumières percèrent la nuit, et de très loin un sifflement de locomotive nous arriva.
— Et après, je n'y suis plus venu. Ils nous ont emmenés mon maître et moi, de l'autre côté du Baïkal. Alors, vous savez, on oublie... continua-t-il pour se justifier.
Nous passions au bas de longues collines
boisées, quand soudain des aboiements désespérés retentirent et une puanteur abominable nous enveloppa.
— La charogne sent. Chelm ne doit pas être loin.
— Filez ! Filez ! criai-je, car c'était à n'y plus tenir.
— C'est le vent, expliqua-t-il, sans s'émouvoir. Toutes les villes ont des voieries. Mais tout de même, qu'on les permette, comme ça, le long d'une chaussée!,,.
Tout en faisant ses réflexions, il fouettait les chevaux à tour de bras et nous eûmes bientôt dépassé cette zone empestée. Nous prîmes à droite, par une large rue bordée de petites maisons basses, au-dessus desquelles de larges coupoles enflaient leurs ventres de citrouilles. Bientôt le che-
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min devint monlueux, et les lumières multipliées dansaient comme un essaim de lucioles.
Chelm était devant nous, étagement confus de maisons, de jardins et d'églises, saupoudré de lueurs papillotlantes, et se dessinant sur le ciel en contours noirs, menaçants.
Depuis plusieurs semaines, le nom de cette ville me sonnait aux oreilles, mêlé à tant d'horribles choses que j'y entrai avec avec un étrange sentiment d'appréhension. Il y a des villes méchantes comme il y a de méchantes gens, qui répandent autour d'eux une inquiétude inexplicable. Chelm me fit l'effet d'une de ces villes.
Pourquoi les légendes populaires peuplent-elles toujours les sommets de sor-