ANNEXES
Auguste Comte et Clotilde de Vaux
L'histoire a consacré le souvenir, la poésie a idéalisé la légende des' amours d'Héloïse et d'Abélard, de Dante et de Béa- . trice, de Laure et de Pétrarque.
On peut douter si, sans le chaste roman qui traversa sa vie, le nom même du moine disputeur dont le brumeux génie ne se distingue guère de celui des scolastiques de son temps, fût arrivé jusqu'à nous. L'image de Béatrice est gravée dans le poème du Florentin et sa céleste figure resplendit, divinisée, dans l'apothéose. Quant à Pétrarque, que serait son œuvre si l'on en retranchait les sonnets, directement inspirés par une persévérante et pure passion?
Or, qu'étaient-ce qu'Héloïse, et Laure, et Béatrice? Étaientelles dignes de l'amour qu'elles inspirèrent ? Qu'importe ! et pourquoi dépouiller ces douces héroïnes du nimbe de poésie qui les enveloppe? Il suffit que leurs ombres, discrètement voilées, nous apparaissent derrière les lumineuses ombres de ceux qui les adorèrent. Elles étaient femmes; elles furent aimées : voilà toute leur histoire, et la postérité n'en a pas demandé davantage pour accueillir leur souvenir.
C'est ainsi, sans doute, quand les âges futurs auront fait au fondateur du positivisme la place qui lui revient parmi les génies et initiateurs de l'esprit humain ; c'est ainsi que nos descendants, qui admireront et respecteront Auguste Comte comme un des plus grands philosophes des temps modernes, aimeront à évo-
quer l'image de celle qu'il appela son « éternelle compagne », à laquelle il voua, pendant les treize dernières années de sa vie, un véritable culte domestique et public, comme un païen à sa déesse, ou plutôt comme un catholique dévot à la sainte sous le patronage de laquelle il s'est placé.
Cette liaison, qui ne cessa pas d'être pure, que la mort de j[me de Vaux, loin de briser, rendit plus étroite et plus passionnée, marque dans la vie intellectuelle du philosophe une période absolument distincte de celle qui la précéda. On peut discuter sur le point de savoir si la Politique positive, ainsi que le soutiennent les comtistes, est le couronnement nécessaire et logique de la Philosophie. Ce qui est hors àe doute, c'est que l'influence sentimentale sous laquelle Auguste Comte se trouva placé, par le fait de sa haison avec Clotilde de Vaux, imprima à ce rigoureux et sévère esprit une direction morale, l'inclina de plus en plus vers des dispositions mystiques qu'il devait systématiser dans sa religion de l'humanité. Comment ne pas attribuer à cette influence souveraine l'idéalisation du type féminin, proclamée comme l'essence même du culte positif, et de laquelle devait sortir la fameuse utopie de la Vierge-Mère, hardiment proposée sous la forme d'une hypothèse scientifique qui, lorsque Comte l'osa formuler, put paraître le fruit d'une imagination égarée, et qui ne semble plus aujourd'hui aussi dénuée de toute rationalité I
Du jour où Auguste Comte fit la connaissance de M^^ Clotilde de Vaux, date une passion qui désormais remplira sa vie, qui pénétrera profondément son esprit et son cœur, et, d'abord traversée de désirs charnels, finira par s'affranchir de toute attache matérielle, pour ne plus briiler dans le fond de l'âme du philosophe que comme une chaste flamme dans un sanctuaire.
A mesure que cet amour naît, grandit, se fixe en une adoration mystique dont les effusions quotidiennes sont par lui systématiquement réglées.comme les prières et les méditations d'un croyant voué à la vie contemplative, les idées d'Auguste Comte subissent de plus en plus une influence dominatrice qui détermine leur orientation vers une philosophie plus douce, plus tendre, plus réellement humaine. C'est ainsi que, à cette religion de savants,
froide et académique, ne s'adressant qu'à l'esprit et ne visant qu'à convaincre la raison, dont la Philosophie positive semble devoir être le dogme, s'ajoute ce couronnement imprévu d'une religion d'amour, de pitié et de dévouement, dont la morale pure et virile commande à la raison au nom du coeur, et résume toute l'existence dans cette trilogie : « Aimer, penser, agir. »
Il m'a semblé que cet épisode capital dans la vie du grand philosophe, et qui éclaire d'une si vive lueur la genèse, dans ses puissantes conceptions sociales, de son œuvre suprême, la Politique positive, méritait d'être raconté.
Celui qui a érigé en axiome fondamental de la morale humaine l'obligation de vivre au grand jour, s'est appliqué à lui-même cette prescription, en ordonnant la publication, après sa mort, de toute sa correspondance intime avec son « ange gardien », de ses Confessions annuelles et de son testament.
C'est dans le livre édité par ses exécuteurs testamentaires que je puise les éléments de ce récit.
Auguste Comte avait quarante-six ans et M^e Clotilde de Vaux en avait trente, lorsqu'une circonstance fortuite les rapprocha. Il y avait déjà deux ans que le philosophe vivait seul, à la suite de sa séparation d'avec M"»» Comte.
Pendant une année environ, leurs relations furent purement mondaines ; Auguste Comte voyait M^e de Vaux chez ses parents, auprès desquels elle était venue demeurer, après des revers et des malheurs qui avaient à jamais brisé sa vie. Mariée de bonne heure, sans amour, elle avait été l'innocente victime d'un homme frappé par la justice d'une peine infamante. Veuve sans être libre, elle portait dignement le fardeau d'un nom déshonoré.
Auguste Comte dut, dès l'abord, être frappé de cette situation douloureuse, à laquelle il ne manqua pas de trouver quelque analogie avec la sienne. Ce fut, sans doute, ce qui éveilla
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— sachez lui un premier sentiment de pitié, cet irrésistible attrait qu'éprouvent les âmes généreuses pour les âmes souffrantes. De ce sentiment entretenu, puis transformé par des fréquentations au cours desquelles se révélèrent l'exquise nature, l'intelligence fine et droite, la touchante résignation de M"» de Vaux, jaillit dans le cœur de l'austère philosophe une passion d'abord discrète et contenue, puis débordante.
C'est à propos d'un livre {Tom Jones, de Fielding) prêté par Auguste Comte à Clotilde de Vaux que commença entre eux un échange de correspondance qui tout de suite devint quotidien, dura toute une année, et ne fut brisé que par la mort.
Dès les premières lettres, il est facile de deviner, sous les formules respectueuses du style, le tendre sentiment qui a déjà envahi le cœur d'Auguste Comte. Les visites banales chez les parents, où la conversation avec W^^ de Vaux ne peut se départir de l'allure et du ton ordinaires ; ces visites, qui suffiraient à un ami, ne suf lisent plus à un amoureux :
« Le prix que vous voulez bien attacher à ma conversation m'enhardit à vous déclarer que je serais très satisfait de voir se multiplier de telles relations autant que vous le jugerez convenable. J'ai souvent été jugé peu sociable, faute de trouver, chez les autres, une disposition d'esprit, et surtout de cœur, suffisamment en harmonie avec la mienne . . . Outre l'élévation d'idées et la noblesse de sentiments qui semblent propres à toute votre intéressante famille, une triste conformité morale de situation personnelle constitue encore, entre vous et moi, un rapprochement spécial. (2 mai 184S.) »
Pauvre grand philosophe, il croyait son secret bien caché, et avec quelle prudence délicate il évitait de le trahir par un mot trop hardi ! ,
Mais déjà, et depuis longtemps sans doute, celle qu'il aime l'a » deviné. Déjà, on le sent, elle est en garde contre un aveu, et toute prête à se défendre :
« Ma situation isolée m'a portée ^ recevoir rarement
des visites d'hommes; mais cependant /'en reçois quelquefois et je tiendrai à honneur de vous accepter du nombre. (15 mai 1845.) »
Remarquons qu'elle a mis treize jours à répondre et à bien peser les termes de sa réponse. Aussi, avec quelle sûreté marque-t-elle l'intimité au point précis où elle doit rester, pour ne pas prendre ce caractère de « rapprochement spécial » que sollicite Auguste Comte !
Mais l'amour peut-il discerner ces réserves du tact féminin? Ce consentement si nettement Umité équivaut pour le philosophe à un consentement absolu. Le cœur se persuade si aisément qu'il a obtenu ce qu'il désire !
L'aveu, cet aveu sans doute depuis longtemps contenu, il n'hé' site plus dès lors à le révéler :
. H Sans attendre strictement cette heureuse autorisation, j'avais, Il est vrai, spontanément cessé déjà de combattre le doux ensemble de sentiments qui m'a graduellement entraîné vers vous, et dont l'essor importe tant à la juste satisfaction de ma vie morale, jusqu'ici trop comprimée extérieurement ; mais l'incertitude de votre indulgente approbation eût bientôt arrêté cet élan d'un cœur qui craindrait par-dessus tout de vous déplaire, tant que vous ne lui auriez pas permis de vous consacrer ouvertement toute l'intime affection d'un frère aîné. Puisque je ne saurais, hélas ! devenir plus jeune, que n'êtes-vous, Madame, moins belle et moins aimable, afin de compenser un peu le fatal disparate de ma verdeur morale à ma maturité physique ! Mais l'un n'est guère, au fond, plus possible que l'autre...
« Combien ne vous dois-je pas de reconnaissance pour avoir ainsi ranimé ma vie morale par l'impulsion la plus imprévue, au temps même où j'avais dû tristement renoncer à tout pareil bonheur ! Sans doute, les grands sentiments d'amour universel où m'entretiennent habituellement mes travaux propres sont délicieux à éprouver ; mais combien leur vague énergie philosophique est loin de suffire à mes vrais besoins d'affection ! Ni yous. Madame, d'une part, ni mes adhérents spéculatifs de l'autre, n'aurez jamais à craindre d'ailleurs aucun véritable conflit jBntre deux ordres d-éniptions que je me §ens disposé à cpqcilief
pleinement, et môme à fortifier l'un par l'autre. Quand le noble Vauvenargues a dit : « Les grandes pensées viennent du cœur », il ne sentait probablement pas toute l'intime réalité de cet aperçu instinctif. Je suis bien certain, en effet, que toutes les hautes inspirations, morales ou mentales, sont spontanément solidaires, et se stimulent mutuellement. La beauté physique, la beauté morale, la beauté intellectuelle deviennent réciproquement mieux appréciables par leur intime affinité graduelle. Cette heureuse connexité entre l'essor mental et l'essor affectif s'applique, en général, à tous les grands travaux quelconques, quoi qu'en puisse
dire la sotte austérité de nos froids pédants. Mais elle convient
assurément davantage aux travaux qui, comme les miens, directement relatifs à la philosophie sociale, se proposent continuellement de développer autant que possible la grandeur de la nature humaine, laquelle doit surtout dépendre de la générosité des
sentiments plus même que de l'étendue des conceptions. C'est
donc, ma charmantfe amie (puisque vous daignez tolérer ce titre), sans aucune vaine affectation sentimentale, peu convenable à mon caractère, mais d'après une conviction aussi raisonnée qu'intime, que je me félicite de l'heureuse coïncidence de la douce résurrection morale que je vous dois avec l'élaboration naissante de mon second grand ouvrage qui, loin de souffrir
d'un tel concours, en vaudra certainement beaucoup mieux, comme une agréable expérience me l'indique déjà directement.
Quel précieux contraste elle m'offre avec le triste état de compression affective où j'étais, malgré moi, plongé, en commençant, il y a quinze ans, mon ouvrage fondamental, presque entièrement exécuté ensuite sous cette accablante impression ! Je suis tellement pénétré de cette salutaire réaction, que je n'hésiterais pas à vous adresser un jour la dédicace publique d'un travail où VOUS aurez ainsi indirectement coopéré, si des convenances respectables ne m'interdisaient point un tel aveu. Mais quels que soient ceux de mes amis que je doive ultérieurement honorer de cette manifestation, une secrète réserve dirigera toujours la meilleure partie de mon intime gratitude vers celle qui, en ranimant l'essor de mes plus doux sentiments privés, aura si efficacement secondé mon impulsion philosophique. (17 mai 1845.) »
Comment ne pas se sentir pénétré d'admiration pour ce noble et fier esprit, moins préoccupé des joies d'un amour qu'il croit partagé, que de la réaction produite sur ses conceptions sociales par les tendres sentiments qu'il éveille en lui ! Tout ce que cet amour peut donner de bonheurs, il le reporte, dans son enthousiasme philosophique, au bénéfice de l'œuvre de rénovation humanitaire qu'il a entreprise.
Déjà, il voit cette œuvre accomplie sous l'impulsion, sous l'inspiration de celle à laquelle il a, dès ce jour, voué un culte éternel, et il lui en décerne la dédidace.
Hélas 1 la réponse ne se fait pas attendre, et il n'y a pas à s'y méprendre. Comte a offert son amour, M^e de Vaux refuse cet hommage.
« J'ai trop souffert pour ne pas être au moins sincère. Monsieur ; et si je n'ai pas répondu à votre lettre de samedi, c'est parce qu'elle m'a causé des sentiments pénibles, que je n'aurais pas su vous cacher.
« En acceptant votre amitié et votre intérêt, je croyais, je vous l'avoue, contribuer à votre bonheur et au mien : il m'a été douloureux d'avoir à craindre le contraire.
« Si je ne m'étais pas fait depuis longtemps unfe habitude de
cacher mon cœur, je vous aurais inspiré encore plus de pitié que
(Je tendresse, j'en suis sûre. Il y a un an que je me demande
chaque soir si j'aurai la force de vivre le lendemain ce n-est
pas avec de tehes pensées qu'on peut faire des coups de tête. (21 mai 1845.) »
La lettre est triste, douce, tendre si l'on veut. Mais elle est bien d'une femme que le coup de foudre n'a pas touchée, et qui ne veut pas se donner.
La déception est rude pour ce cœur qui s'est si naïvement,
si pleinement ouvert ; pour cet orgueilleux et puissant esprit qui s'est mis aux pieds d'une femme, et qu'une femme repousse.
Auguste Comte reçut la blessure, et quelque profonde et douloureuse qu'elle fiit, sa mâle énergie ne trahit aucune amertume.
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« ... Le douloureux billet que je viens de parcourir me fait subitement sentir toute l'étendue de mes torts... Ceux qui se proposent de diriger les autres ont bien souvent besoin de toute leur indulgence, et je crains d'avoir trop peu mérité la vôtre. Une terrible phrase de ce billet saisissant m'inspirerait de graves alarmes et de profonds remords si je ne pensais que votre douce sagacité aura su discerner mes honorables impulsions réelles à travers les formes de l'inexpérience et de la précipitation. (21 mai 184S.) »
Le philosophe se soumet. Il lui a suffi d'un avis pour dompter (il le croit du moins) une passion inutile. II a imposé silence à ses sentiments, et il s'estime assez fort pour répondre que, désormais, ils sont « réglés ».
M""" Clotilde de Vaux n'en fut peut-être pas aussi persuadée. Mais elle se garde d'en paraître douter :
« Je vous remercie de votre dernier billet, Monsieur. J'aurai toujours grand plaisir à vous voir, et j'espère que nous éviterons les causeries embarrassantes... Adieu, Monsieur Comte, croyez à mon affection et gardez-moi celle d'un ami. (21 mai.) »
Ainsi tout est fini. Le roman d'amour, à peine commencé, est clos. Pourtant la correspondance continue ; et trois jours après cette lettre virilement résignée, dans laquelle Auguste Comte déclare qu'il a irrévocablement « réglé ses sentiments », que la blessure est fermée, et qu'il ne lui permettra pas de se rouvrir, il écrit :
« L'indispensable transformation que vous avez dû prescrire à mes sentiments est beaucoup plus douloureuse que vous ne pouvez l'imaginer. Mais elle n'en sera que plus méritoire, et je travaille loyalement à l'accomplir, ayant reconnu maintenant combien elle importe à votre bonheur et au mien. Je sens aujourd'hui que ce grave combat se terminera bientôt à mon honneur
et à notre profit, de manière à permettre la réalisation graduelle des douces espérances que vous attachiez cl'^b,Ord à Cette VCr-
tueuse intimité, et qu'un instant d'égarement m'exposait à vous faire perdre. (24 mai.) »
Il insiste quatre jours après :
« Ma lettre de samedi vous indique ma ferme résolution de respecter désormais les vertueuses limites que vous avez été forcée de me rappeler, quand ma pensée avait osé les franchir un moment. Outre votre connaissance générale de ma loyauté, cette même impossibilité de rien dissimuler qui m'avait involontairement conduit à vous alarmer, doit aujourd'hui vous garantir spécialement la sincérité de mon repentir, et l'efficacité d'un combat, aussi noble que douloureux, maintenant près de finir à mon honneur.
« La grossièreté de mon sexe m'imposait, sans doute, cette orageuse transition, pour aboutir au pur état d'une véritable amitié, que la délicatesse féminine vous permettait d'atteindre directement sans aucun tel préambule. Vous avez dû, comme tout le monde, remarquer en moi cette exception frappante, encore plus relative au cœur qu'à l'esprit, et toutefois étrange sans être unique, qui me fait conserver, dans ma pleine maturité physique, toute la verdeur et l'impétuosité de la jeunesse, avec tous les avantages de sa spontanéité, mais aussi avec tous les inconvénients de son inexpérience. Tel est, sans doute. Madame, le premier fondement, peut-être môme à voti:(Li«su, de votre sage indulgence pour mes récentes folies. Mais vous ne pouviez savoir que ce cœur si expansif devait être d'autant plus sensible qu'il
n'avait jamais pu jusqu'ici s'ouvrir Convenablement. Il était si peu vraisemblable que vous rencontriez là l'unique sentiment, à la fois pur et profond, que j'aie encore éprouvé. (28 mai.) »
Il y revient le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, dans toutes ses lettres. Il est guéri, il veut qu'on le sache. Il analyse, il discute sa passion ; il en fait l'anatomie, comme d'un cadavre. Il est guéri; il a refréné les élans de son coeur; il est heureux.
Mais, sous ces cris de triomphe, sous ces assurances qu'il croit
sincères, la pénétration féminine distingue, entend le sanglot étouffé de l'amant qui souffre et ne peut maîtriser sa peine.
Il faut frapper encore ; mais celte fois il faut que le coup soit tel que cette passion mal tuée ne s'en relève pas.
Mme (Je Vaux écrit alors cette cruelle, cette terrible confidence :
« Je n'aurais pas cru qu'il fût possible de rien ajouter à ce que j'ai souffert depuis longtemps ; mais je viens de voir qu'on peut ressentir le contre-coup des douleurs des autres en même temps qu'on subit les siennes. Mon cœur est comme mutilé; et quand je vous ai dit que je me demandais chaque soir si j'aurais le courage de passer le lendemain en ce monde, c'est vrai à la lettre. Au nom de l'intérêt que je vous porte, je vous en prie, travaillez à surmonter un penchant qui vous rendra malheureux. Un amour sans espérance tue le corps et l'àme ; il vous fauche comme un brin d'herbe. Il y a deux ans que j'aime un homme de qui je suis séparée par un double obstacle. En vain j'ai essayé de métamorphoser ce sentiment funeste en maternité, en tendresse de sœur, en dévouement, il m'a dévorée sous toutes les formes. Il n'y a que quand j'ai eu le courage de m'éloigner que j'ai pu commencer à vivre... Conservez-moi votre amitié et croyez que j'apprécie votre cœur tout ce qu'il vaut. Le mien est comme flétri; il faut qu'il se retrempe aux sources de la résignation et de la solitude. Je désire que vous ne veniez pas me voir chez moi : épargnons-nous les émotions l'un à l'autre ; elles ne peuvent que nous être funestes. Explorez toutes vos armes d'homme pour cette lutte, monsieur Comte ; une femme n'a que son cœur pour combattre^ et elle n'en est pas moins tenue au succès. (5 juin.) »
L'excès même de la douleur semble retremper l'âme du philosophe. A peine une plainte s'échappe-t-elle de sa plume ; et encore se hâte-t-il de la reprendre, de l'atténuer, dans sa sollicitude attentive à ne pas effleurer celle qui pourtant le frappe si impitoyablement :
<i J'aurai le courage, Madame, de vous remercier cordialement
pour votre douloureuse confidence, et de vous témoigner avec sincérité combien votre admirable lettre d'iiier confirme ma haute opinion de votre rare noblesse morale. Sans doute, il eût été encore préférable que cette irrévocable déclaration eût aussitôt suivi la fatale explosion de mes malheureux sentiments, qui dès lors n'auraient pu s'enraciner aussi profondément. Mais pourrai-je blâmer ce retard de quinze à vingt jours, quand je pense au violent eflort qu'a dû vous imposer un tel aveu, que la vivacité môme de mes émotions pouvait d'ailleurs vous faire craindre de trop hâter ? Quoi qu'il en soit, le remède, j'espère, vient encore à temps pour prévenir un cours d'affection qui pouvait, à mon insu, finir par tout compromettre en moi, tout jusqu'à ma raison...
« Pour vous et pour moi, je dois éteindre de toutes mes forces, dès son énergique début, le seul véritable amour que j'aie jamais ressenti; et certes, après cette cruelle épreuve, vous concevez avec quelle sollicitude je fuirai maintenant toute semblable atteinte I Car vous, du moins, vous aviez apprécié mon cœur et pas seulement mon esprit...
« Ma chère philosophie, qui ne se perd point en vaines paroles, peut aussi bien inspirer, suivant le cas, la résignation que l'activité ; elle saura me préserver de toutes folles luttes contre des obstacles évidemment insurmontables. Quelque rude que soit cette épreuve, vous reconnaîtrez, j'espère, que je l'aurai dignement subie...
« Je vais de nouveau, comme en tant d'autres cas antérieurs, chercher dans ma vie publique la noble quoique imparfaite com^ pensation des malheurs immérités de ma vie privée. Puisse l'Humanité profiter de cet inévitable sacrifice extrême ! Je dois désormais redoubler d'amour pour elle. Le passé m'apprend, certes, qu'elle ne fut jamais ingrate: mais hélas I elle ne me rendra sa sainte affection éternelle que longtemps après que j'aurai cessé de pouvoir goûter cette ineffable consolation, dont il n'est donné à personne de pouvoir jouir autrement que par une idéale anticipation.
« Adieu, ma noble sœur ; j'accepte sincèrement la main que vous me tendez. Espérons tous deux une meilleure situation
mutuelle, que je vais m'eiforcer de préparer avec un courage digne de l'amicale sérénité que vous me laissez encore entrevoir au bout de tant d'orages. (6 juin.) »
Et maintenant, l'amour est mort, bien mort, et la sainte et fraternelle amitié, comme une fleur de ruines, va s'épanouir sur les restes de la passion éteinte.
Trois semaines ont passé depuis la crise finale provoquée par la cruelle confidence. Les lettres d'Auguste Comte, apaisées, graves dans leur intimité, ne trahissent plus aucun vestige de sentiments sans doute enfin irrésistiblement « réglés ».
Un incident survint, qui eut été peut-être sans portée dans un autre moment ; mais qui, étant donné l'état de cœur du philosophe, devait le ramener, si mal affermi, aux troublantes et délicieuses pensées qui l'avaient naguère égaré.
La belle-sœur de M^e de Vaux devint mère d'un enfant dont Auguste Comte et elle avaient été désignés, probablement bien avant la naissance, pour être le parrain et la marraine.
En ce lien qui les rapprochait ainsi d'une manière étroite, Auguste Comte, avec les tendances sentimentales de son esprit, vit le symbole d'une sorte d'union spirituelle avec celle qu'il adorait toujours.
« Le saint engagement que j'ai accepté, et où je suis si heureux de votre association, se fait déjà sentir en moi, écrit-il. Tous deux dépourvus de postérité, nous ne saurions, avec des cœurs comme les nôtres, voir une formalité vulgaire dans cette sorte de paternité volontaire, dont je me sens prêt à remplir tous les touchants devoirs, quelque extension qu'ils puissent jamais acquérir. Si déjà la parenté vous y invile spécialement, j'y suis moi-même poussé, non moins fortement peut-être, par le besoin des émotions domestiques, qui, depuis trop longtemps, me manquent à la fols de tous les côtés. (25 juin.) »
Plus il réfléchit, en ses méditations nocturnes, et plus il se confirme dans cette idée d'un mariage possible où se réfugie son amour :
a Permettez-moi de caractériser aujourd'hui l'ensemble de mes vrais sentiments en vous déclarant ici, avec une parfaite sincérité, que si un jour je redeviens libre, je me sens résolu à ne jamais prendre d'autre épouse que vous, sauf à rester toujours isolé si alors vous ne m'acceptiez pas. Mon cœur voit donc finalement en vous, dans la réalité actuelle, une véritable amie, et, dans mes rêves d'avenir, une digne épouse. (3 juillet.) »
Ainsi, tout est oublié, tout est effacé. Et le voilà ressaisi tout entier par cette passion qui, à vrai dire, ne l'a jamais quitté. En vain, il cherche à se faire illusion, à ne la vouloir pas reconnaître, à la spiritualiser, à la transformer, comme le lui écrivait Mme (Je Vaux à son propre sujet, « en paternité, en fraternité, en dévouement ». C'est toujours l'homme qui aime, qui désire, qui appelle, qui sollicite le bonheur, le bonheur tel que tous les hommes qui aiment le conçoivent, c'est-à-dire la possession de la femme aimée.
Mais Clotilde qui n'aime pas, qui n'a pour Comte qu'une estime profonde, qu'une affection, hélas 1 exclusivement faite de respect et de pitié ; Clotilde ne le laisse pas se reprendre au rêve duquel, une fois déjà, elle l'a si rudement réveillé :
« Cher monsieur, je voudrais pouvoir répondre d'une manière précise à votre lettre de ce matin...
« Quant à l'état de mon cœur, permettez-moi de n'y pas penser moi-même. Je serai votre amie toujours, si vous le voulez ; mais je ne serai jamais plus. Considérez-moi comme une femme engagée, et soyez bien convaincu qu'à côté de mes douleurs il y a place pour de grandes affections.
« Je vous l'ai dit, dès le commencement de nos relations, je désire que vous ne vous occasionniez ni trouble ni souffrance à mon sujet. Personne plus que moi ne compatit aux tempêtes du cœur ; mais elles m'ont brisée, et je suis impuissante devant elles. (3 juillet.) »
De nouveau, l'ardent philosophe s'humilie, et semble résigné à se contenter de ce que l'on veut lui accorder :
« J'accepte, avec une respectueuse reconnaissance, la sainte amitié dont vous daignez me renouveler la constante assurance, et je sens combien elle importe au bonlieur de toute ma vie, malgré votre irrévocable résolution de ne jamais dépasser une douce fraternité. Résigné désormais à me contenter toujours de ce que vous voudrez bien m'accorder, ne craignez plus, chère Clotilde, aucune indiscrète sollicitation. Aurais-je même pu, il y a six mois, espérer, pour aucun temps, cette félicité restreinte ? C'est à moi, du reste, à régler mon propre cœur autant que je le
pourrai, sans jamais murmurer contre des limites involontaires
qui, comme vous le remarquez très bien, n'interdisent pas de grandes affections. Il est toujours si doux d'aimer, quels que puissent être le mode et le degré de la réciprocité ! Espérons donc, ma Clotilde, que cette sincère fraternité embellira tout le reste de notre vie privée, en même temps qu'elle perfectionnera, j'en suis certain, l'ensemble de notre vie publique. (4 juillet.) »
Cette fraternité d'âmes, à laquelle il semble se plier, remarquons néanmoins combien elle tend sans cesse à dépasser l'expression juste, dans les lettres de Comte ; tandis qu'au contraire Clotilde s'efforce de la contenir dans les termes d'une politesse presque froide.
Auguste Comte a depuis longtemps délaissé l'appellation cérémonieuse de « madame » pour ne plus donner à Clotilde que
le titre affectueux de « chère amie ». M»» de Vaux, elle, en est
toujours au « monsieur ». Et la correspondance quotidienne, ou à peu près quotidienne, se poursuit, alternant avec des entrevues chez la mère de Mn»*» de Vaux. Toujours retenue et soigneusement contenue, par la jeune femme, dans les limites purement amicales, elle reprend vite, chez Auguste Comte, son allure passionnée. Et son intensité amoureuse donne aux hautes et sévères leçons du philosophe, initiant sa sainte Clotilde à tous ses pensers, à tous ses travaux, à toutes ses vues profondes sur l'éducation, l'art et la morale sociale, un charme singulièrement poétique. Cependant, subissant insensiblement, et à son insu peut-être»
l'ascendant d'un amour dont rien ne rebutait la constance, et dont les témoignages ardemment répétés eussent à coup sûr fini par pénétrer le cœur le plus insensible, Clotilde de Vaux se
laissait aUer à une intimité plus grande avec « son cher phUosophe ». Aux entrevues en quelque sorte officielles, et dont Auguste Comte ressentait vivement la gêne, s'était ajoutée la douce — et dangereuse — habitude d'entrevues plus secrètes. M"»* de
Vaux avait fini par venir une fois par semaine chez Auguste Comte. Il est naturel de supposer que ces entretiens, dans lesquels le philosophe pouvait librement s'abandonner aux épan- Chements de son cœur ; où l'amie, malgré sa réserve, devait prêter une oreille indulgente à ces protestations passionnées qu'une femme n'entend jamais sans être flattée et remuée, quel que soit l'homme qui lui en adresse l'hommage ; il est, dis-je, naturel de supposer que ces entretiens renouaient et resserraient la chaîne d'une liaison brisée à son début.
On s'en aperçoit, on suit pas à pas les progrès rapides de Cette liaison renaissante, à travers les lettres de plus en plus énamourées de Comte, celles de plus en plus tendrement affectueuses de Mme de Vaux.
C'est au lendemain d'une de ces entrevues que nous pouvons constater qu'Auguste Comte est repris, et repris tout entier :
« A chaque suspension quelconque de mon travail, votre chère image revient doucement s'emparer de moi ; et loin de nuire
ensuite à ma méditation, elle la soutient et l'anime. C'est en
vous invoquant à votre autel, que j'ai plus d'une fois senti surgir mes meilleures inspirations. Aussi ai-je déjà souhaité de pouvoir librement répandre à vos pieds des larmes déUcieuses de reconnaissance et de joie. (26 août.) »
A cette déclaration si passionnée, Clotilde de Vaux n'oppose plus un front sévère. Elle ne proteste plus contre ces sentiments d'adoration que ses rigueurs n'ont pu détruire. Elle ne cède pas encore, mais elle est assurément touchée comme eUe ne l'avait été jamais : ,
« Je voudrais avoir un cœur aussi sain que le vôtre à mettre dans notre association de sentiments ; soyez sûr toutefois que je sens bien vivement vos bontés, et que je vous en tiens tout le compte possible. J'aurai à causer avec vous... Nous nous verrons mercredi, et puis je vous verrai ou je vous écrirai après. Je vous tends la main tendrement ».
Quel chemin franchi depuis les premières lettres d'il y a quatre mois 1 M"« de Vaux est visiblement entraînée par cette passion contre laquelle elle a en vain lutté, qu'elle a voulu tuer et qui semble, au contraire, s'être fortifiée par les blessures qui lui étaient faites.
Malgré tout, rien ne permettait de prévoir, chez une femme aussi mesurée dans ses sentiments, aussi en garde contre toute Surprise du cœur, et qui n'a jamais senti et ne ressentira jamais pour Auguste Comte qu'une respectueuse et en quelque sorte filiale affection ; rien ne faisait prévoir l'étrange proposition que, cinq jours après cette dernière lettre, elle se décide à lui adresser :
R Je ne veux pas que vous redeveniez malade ou malheureux à cause de moi. Je ferai ce que vous voudrez. La tendresse que vous me témoignez et les qualités élevées que je vous connais m'ont attachée sincèrement à vous et amenée à réflécliir sur nos deux sorts. J'ai essayé de débattre intérieurement les question^ sur lesquelles je vous ai souvent fait jeter un voile. Je me suis demandé comment, dans une situation comme la mienne, on pouvait s'approcher le plus près du bonheur ; et j'ai fini par penser que c'était en se confiant à une affection solide.
« Depuis mes malheurs, mon seul rêve a été la maternité î mais je me suis toujours promis de n'associer à ce rôle qu'un
homme distingué et digne de le comprendre. Si vous croyez
pouvoir accepter toutes les responsabiUtés qui s'attachent à la vie de famille, dites-le-moi et je déciderai de mon sort...
« 11 y a des convenances que je désire respecter ; mais avanî de m'étendre davantage sur ces matières, il faut que j'aie votre opinion sur le point capital. Écrivez-moi, et avec toute la raison
et le calme que commande un tel sujet. Je vous répondrai exactement mes sentiments. (S septembre.) »
En écrivant cette étrange lettre, en offrant ainsi de sang-froid à l'homme que, même en ce moment, elle ne peut se résoudre à considérer que comme « un père », ce que la pudeur féminine
n'abandonne à l'amant aimé qu'en ayant l'air, jusqu'à la fin, de le refuser. M"' de Vaux, on va le voir, cédait, non pas à un caprice des sens, non pas davantage à une illusion du cœur, mais bien plutôt à une sorte de pitié exaltée, et aussi aux ennuis intimes qui l'assaillaient. Malade déjà du mal qui dans quelques mois la conduira au tombeau, sa nervosité plus excitable devait, malgré les efforts de sa raison, et sous l'influence des moindres jncidents de sa vie, heureux ou fâcheux, la jeter en des accès de iésespoir ou d'enthousiasme. Comment d'ailleurs justifier cet acte extraordinaire pour une femme dont l'honnêteté, la distinction, l'éducation parfaite respirent dans toute cette longue cor* respondance ? Comment expliquer cette démarche dont l'étrange hardiesse ne se peut concevoir que d'une femme pervertie ? Il est, en tout état de cause, bien difficile au psychologue le plus subtil de pénétrer les mystères et les contradictions de « l'éternel féminin ». Quel moraliste, quel observateur saisira la cause de ces troubles subits, de ces aberrations imprévues qui emportent la femme de trente ans la pluâ vertueuse, la plus calme, la moins romanesque, en d'extravagantes folies ?
Cette lettre produisit sur Comté l'effet que, dans l'état de Sort cœur, on peut facilement deviner. Il y répond le lendemain, et il faut citer tout entière cette belle réponse :
« J'ai dû, ma Clotilde, exercer hier sur moi-même un véritable effort pour ne pas répondre à votre divine lettre aussitôt après l'avoir relue à genoux devant votre autel. Mais je n'ai pas tardé à sentir,
suivant votre digne recommandation, que l'entraînement même le plus légitime devait être scrupuleusement écarté de l'acte le plus décisif de toute ma vie. Je me suis donc prescrit de ne vous répondre que ce matin, sans avoir jusque-là cessé un moment de méditer, avec une intime soUicitude, sur l'ensemble d'une teUe résolution.
« Ma réponse se trouve essentiellement préparée déjà par la sincère déclaration spontanée de ma lettre du 3 juillet, dont la libre ratification journalière a toujours constitué, depuis, le fond principal de ma pinère du matin. Je n'ai plus en effet qu'à rapporter aujourd'hui, avec une énergie encore plus profonde et plus sacrée, à un avenir immédiat et certain, ce que j'appliquais alors à un avenir éloigné et éventuel. En un mot, je vous considère, dès hier, comme ma seule véritable épouse, non seulement future, mais actuelle et éternelle.
« Votre généreuse confiance veut bien permettre que cette union reçoive, s'il le faut, sa plus extrême garantie, par cet ineffable sceau qui rend complet et irrévocable le mutuel engagement des
cœurs honnêtes. En exprimant à vos pieds la gratitude que m'inspire une telle concession, je vous promets que sa réalisation vous sera toujours respectueusement déférée. Après avoir, comme VOUS, et depuis une époque bien plus éloignée, ardemment souhaité et vainement attendu les sublimes émotions de la paternité, qu'il me serait doux de les devoir enfin à ma Clotilde 1
« Dès l'orageux début de notre liaison, je vous exprimai, par ma lettre du 17 mai, sur les droits exceptionnels moralement propres à notre situation exceptionnelle, une opinion bien arrêtée, que la plus mûre appréciation me permet aujourd'hui de ratifier pleinement. Pour tous ceux qui sentent, d'esprit et de cœur, le vrai caractère des saintes règles sociales, toujours générales mais jamais absolues, notre entière union, loin de nous écarter davantage de l'état normal, nous y fait, au contraire, rentrer autant que le comporte notre fatalité respective.
« Aussitôt que nous le pourrons, je serai heureux de solenniser mes engagements devant le magistrat temporel et le fonctionnaire spirituel, en un mot par toutes les voies quelconques que l'humanité a pu instituer pour consacrer publiquement les liens privés. Mais jusqu'à ce jour désiré, et quand même hélas I il ne devrait jamais venir, je ne cesserai de me considérer comme tout aussi indissolublement lié, dès aujourd'hui, que si nos serments avaient reçu toutes les garanties sociales qui, quoique
profondément utiles à tous, ne sont vraiment indispensables qu'aux cœurs et aux esprits vulgaires. Il y a longtemps que je vous considère intérieurement sous cet aspect; j'ai donc pu apprécier dignement tous les divers devoirs qui s'y rapportent de ma part. Vous pouvez ainsi croire déjà à la pleine maturité des réflexions que je n'ai cessé de faire depuis hier sur l'engagement sacré que je contracte maintenant, avec joie mais sans fougue, d'accepter, suivant vos expressions caractéristiques, toutes les responsabilités quelconques qui s'attachent à la vie de famille...
« Vous à qui je dois déjà les plus pures et les plus sublimes émotions de toute ma vie, je vais donc vous devoir aussi le bonheur inespéré qui distinguera la seconde moitié d'une carrière que j'avais cru désormais vouée à un affreux isolement. Acceptant avec assurance la précieuse vie que vous me confiez, je vous offre, dès ce moment, tous les sentiments inaltérables de votre époux dévoué. (6 septembre.) »
Clotilde de Vaux, elle aussi, dans la journée et la nuit qui se sont écoulées depuis sa lettre, a dû réfléchir, peser la gravité de la détermination qu'elle a prise, et dont les conséquences personnelles, domestiques et sociales, sont pour elle capitales.
Elle a réfléchi, elle est décidée. Et elle confirme sa résolution et ne se préoccupe plus que des moyens de la réaliser.
« Votre affectueux billet m'apporte l'espérance que nous sympathiserons dans les actions importantes de notre vie comme dans les plus ordinaires. Recevez donc la nouvelle assurance de ma tendre estime et du bonheur que je trouverai à contribuer au vôtre. -^
<k Vous connaissez ma situation matérielle. Je ne (possède rien maintenant. Et quoique je puisse compter sur les tendresses de ma mère en cas de besoin, en renonçant au toit commun, je dois renoncer aux ressources qui m'y étaient assurées. Je ne vous considère pas comme un homme ordinaire ; et, en me plaçant sous votre protection, je sens que je n'aurai jamais à
souffrir dans ma fierté : j'accepte ce que vous pourrez me faire de bien dans notre association, et je me vouerai alors exclusivement à l'étude et à la culture de mon talent en herbe. Voilà mon plan de vie : l'affection et la pensée. Le reste est accessoire, mais importe pourtant au degré de tout ce qui est convenances : j'irai en causer avec vous demain, à une heure. Pensez-y d'ici là de votre côté... Adieu, mon tendre père. (6 septembre.) ». , •
L'entrevue secrète convenue entre eux eut lieu, en effet, le lendemain. Quels sentiments troublés, hésitants et confus y apporta M™" de Vaux, le brusque dénouement de cet épisode unique va nous le faire connaître. Quant au philosophe, il est facile d'imaginer les transports, les serments auxquels son cœur rajeuni, son esprit enivré se livrèrent aux pieds de la femme adorée. En cette heure divine, il goûta ces joies exquises, idéales, de l'amour qui, une dernière fois, se concentre et se recueille dans une sorte d'extase ayant que de consacrer ses droits» Heure chaste, où les baisers échangés ne sont encore que des promesses.
Cette entrevue décisive, qui parut à Comte le premier nœud d'une liaison complète, le premier acte d'une irrévocable unionj brisa, au contraire, et sans retour désormais, toute espérâhce, et fit écrouler ce rêve dans lequel l'imagination amoureilse du philosophe avait édifié tout un avenir de bonheur.
Oui, ce n'était bien qu'à une surprise de l'esprit, à une impulsion irréfléchie, à une illusion, peut-être à ce désir maladif de maternité dont elle a parlé, qu'avait une minute cédé M«ne de. Vaux. Ressaisie par la réalité des choses, quand elle vit Comte à ses pieds, quand elle vit que c'en était fait, qu'elle allait être la femme (aux yeux du monde la maîtresse) de cet homme dont la supériorité puissante lui inspirait le respect, mais non l'amour, elle recula. Pas l'ombre de coquetterie, chez elle. C'est une nature droite, qui, sans doute, a pu se laisser un instant fléchir, qui a pu avoir sa minute de crise et d'oubli. Mais la raison, en son esprit, a vite repris son équilibre. Cette liaison coupable, en
somme, avec un homme qu'elle estime profondément, mais ponr lequel elle n'a jamais ressenti autre chose que de l'estime ; cette union est impossible, elle ne s'y résignera jamais. Et, avec cette promptitude de décision et cette énergique franchise qui sont les traits saillants un peu virils de son caractère, aussi hardiment, aussi délibérément qu'elle s'était offerte à Auguste Comte, le vendredi ; aussi nettement, aussi résolume'nt, le lundi suivant, eUe s'empresse de lui déclarer que ce sacrifice d'eUe-même, qu'elle s'était cru capable d'accomplir, est au-dessus de ses forces :
« Je veux vous écrire tout de suite : pardonnez-moi mes imprudences. Hélas I je me sens encore impuissante pour ce qui dépasse les limites de l'affection. Personne ne vous appréciera mieux que je ne fais ; et ce que vous ne m'inspirez pas, aucun homme ne me l'inspire : mais le passé me fait encore mal, et j'ai eu tort de vouloir le braver. Soyez généreux à tous égards, comme vous l'êtes à certains. Laissez-moi le temps et le travail ; nous nous exposerions à des regrets cruels maintenant.
« Je compte beaucoup sur votre équitable raison. Moi j'ai fait essai de mes forces ; pardonnez-le-moi en faveur de la volonté. .. (8 septembre.) »
Et comme le pauvre grand philosophe, qui ne peut rien comprendre à un tel revirement, s'écrie :
« Quoi I vous me faites spontanément vendredi la promessse imprévue d'un bonheur prochain, vous la confirmez samedi, vous l'éludez dimanche, et vous la retirez lundi ? N'est-ce pas un peu abuser du privilège féminin ? »
Et comme il essaie de lui démontrer, par des arguments de raison qui lui paraissent irrésistibles, la nécessité qui s'impose à « son épouse « de lui donner le « gage sacré » qu'il réclame ; comme il avoue qu'après tout, il est homme et qu'il ne se targue pas de « planer au-dessus des sentiments généraux et des pen. chants essentiels de l'humanité » ; comme il lui dit, non sans une
certaine amertume : « En invoquant mal à propos ma générosité, voudriez-vous donc me faire regretter d'avoir été trop généreux
avant hier ; car si j'avais insisté davantage, vous cédiez sans répugnance » ; elle lui réplique, offensée dans sa délicatesse de femme, et d'autant plus irritée qu'au fond elle doit bien s'avouer que c'est elle, en somme, qui a tous les torts :
V ...Je suis incapable de me donner sans amour, je l'ai senti hier. Je me ferais horreur en passant une espèce de traité sur moi-même...
« N'essayez pas de m'amener de nouveau à des actions regrettables... (9 septembre.) »
Et le lendemain :
a Si vous me contraigniez, par quelque moyen que ce soit, à vous céder sur le point en question, je ne vous reverrais plus de ma vie, Yous ne savez pas à quel degré d'exaspération mepous-
serait une violence de ce genre ; une femme qui a vécu dans la continence pendant longtemps ne peut se donner qu'avec enthousiasme ou la résolution de devenir mère. Je connais le mariage,
et je me connais mieux que le premier savant dU mondC. N'OP'
posez donc plus la moindre observation à mes sentiments ; elles ne me feraient pas changer, et elles me rendraient profondément malheureuse.
« Je vous supplie de ne pas rappeler vos droits et vos sacrifices de dimanche : l'un et l'autre 50nt illUSOirCSi OH D'aglt PdS avec une femme de trente ans comme avec une petite fille. J'en souffre; mais j'en souffre trop pour que vous mêle rappeliez...
«...Là où je n'ai point de passion, j'ai au moins de la raison; et ce que je vous dis ici est réfléchi. Je ne vous rapppellerai pas que je ne voyais en vous que le père d'un enfant, et non un amant. Notre conversation de dimanche a changé mes vues actueUes à ce sujet; rien ne me fera revenir de mon nouveau plan. Je vous le demande donc de nouveau avec énergie et affection,
plus uiumot.
« Soignez-vous, et prenez les moyens les meilleurs pour votre santé. Qui vous parle d'édifier la nature humaine en nature séra-
phique ? Est-ce que ja suis jamais tombée dans le ridicule des spiritualistes?... Voyons, mon cher ami, relevez-vous, et ayez votre part de raison ; il m'en faut bien, à moi femme... »
Et maintenant, c'est flni. Le dernier mot est dit, et il ne sera plus rétracté. Le temps seul eût pu modifier des résolutions qui, après tout, n'étaient pas irrévocables. Mais le temps était refusé à Clotilde, déjà promise à une mort prochaine.
Auguste Comte comprend que pour le moment, çt pour longtemps encore, il ne faut plus essayer de ramener un cœur qui, du reste, il le sent, il le sait, on le lui a assez dit, ne lui a jamais appartenu, ne pourra jamais lui appartenir. Sa vaillante générosité, la sincérité inaltérable de son affection, lui inspirent une résignation où Ton chercherait en vain la moindre trace de ressentiments pour l'injure subie «t la blessure si cruellement rouverte :
« ...Efforçons-nous donc, ma chère amie, d'oubUer, comme un rêve orageux, la crise avortée d'où nous sortons, pour reprendre paisiblement l'heureux cours de nos relations cordiales. Vous m'avez inspiré, il est vrai, la seule passion profonde que j'aie jamais ressentie ; et je sens trop qu'elle ne peut cesser qu'avec ma vie :
mais elle est, j'ose le dire, aussi pure qu'énergique. Depuis la
Minie-Clolilae, vrai début de nos relations suivies, aucune pensée charnelle n'avait jusqu'alors, ni en votre présence, ni même en votre absence, jamais troublé mon intime adoration. L'ensemble de ma correspondance et de ma conduite tient certes beaucoup plus du don Quichotte que du don Juan. Malgré cette secousse involontaire, je reviens donc sans effort à mes chères habitudes de noble tendresse chevaleresque, en laissant toujours à votre aff"ectueuse sagesse le gouvernement général de nos relations quelconques. Bientôt, j'espère, le dernier orage ne nous laissera plus d'autre souvenir permanent que celui d'une mémorable
■Ti
confirmation mutuelle de la sincérité de votre affection et de la plénitude de mon dévouement. (10 septembre.) »
Il se défend, par exemple, avec vivacité du soupçon que Mme (Je Vaux a exprimé sur la probité de son amour. Ce soupçon est pour lui un outrage. Et pour la première fois, pour l'unique fois, il ose formuler un blâme sévère contre celle qu'il révère pourtant et qu'il adore comme une sainte :
« ...Il m'en coûte beaucoup, Clotilde, de devoir vous exprimer, quoique je ne puisse m'en taire, combien m'a affligé l'injurieux
soupçon qui commence votre lettre. De toutes les actions odieuses, la plus antipathique à l'ensemble de mon caractère c'est, asassurément, de forcer une femme, par crainte ou par fraude, à une brutale satisfaction : je me glorifie d'être du très petit nombre de ces hommes qui, même dans leur plus grande fougue juvénile, n'ont jamais mérité envers personne le moindre reproclie de ce genre. Comment avez-vous donc pu, un seul instant, me croire capable d'abuser aussi indignement, à votre égard, d'aucun incident quelconque ? Est-ce donc de ma Clotilde que devait me venir l'unique accusation semblable que j'aie jamais reçue ? (10 septembre.) »
A partir de ce jour la passion de Comte pour « sa Clotilde >, épurée au feu des terribles orages qu'elle a traversés, affermie par les secousses mêmes qu'elle a subies sans en pouvoir être ébranlée, s'élève peu à peu, se dégageant non sans efforts — mais qu'est-ce que la vertu, sinon l'effort sur soi-même? — de toute pensée impure, de tout désir charnel, à une incomparable hauteur. Cette passion qui, pour le commun des hommes, est presque toujours la source de perturbations et de déviations morales, et qui, en somme, en développant les instincts grossiers, contrarie l'essor des meilleurs sentiments de notre nature ; cette passion, qu'une femme aimable, bonne et distinguée, mais insensible, a suscitée, puis refrénée, et qu'elle saura contenir désormais avec une adresse, une délicatesse, un tact charmants,
d'un mot comme indifféremment jeté, d'un geste à peine esquissé; cette passion, dans une âme forte comme celle de Comte, dans un cœur noble et pur comme le sien, deviendra le foyer toujours brûlant, mais chaste, autour duquel se grouperont, s'éclaireront les conceptions que son vaste esprit systématise.
Bien qu'il conservât toujours et qu'il ait gardé jusqu'à la fin l'espoir secret qu'un jour Clotilde de Vaux consentirait à l'accepter pour époux, Auguste Comte s'était résigné à ne plus voir, au moins de longtemps, en elle, qu'une amie, une épouse purement spirituelle.
Il la fait confidente de toutes ses pensées; il n'est pas un acte, pas une démarche de sa vie publique de philosophe, qu'il ne lui soumette, qu'il ne lui explique. Quant à sa vie privée, en dehors des occupations quotidiennes rigoureusement — j'allais dire mathématiquement — réglées et invariablement observées par le* grand prêtre de l'Humanité, elle se résume, s'absorbe tout entière dans le culte de sa sainte, de son ange, de celle qu'il proclame son éternelle et divine compagne.
De son côté, Clotilde de Vaux n'ayant plus à redouter de son ami aucune surprise, irrévocablement fixée, d'ailleurs, sur ses propres sentiments, et bien assurée de ne plus jamais retomber dans l'imprudence qu'en un jour de folie elle avait commise, s'abandonnait à la douceur pénétrante d'un amour qui l'enveloppait de sa tendre et constante sollicitude^ qui la flattait aussi dans son orgueil féminin. Ses lettres deviennent par degrés plus familières, plus confiantes, plus affectueuses.
C'est alors qu'elle fait à Comte l'entière confidence de son cœur, qu'elle verse dans le sein de l'ami tous les détails de l'aveu qu'elle lui jeta naguère, au début de leur liaison, pour enlever tout espoir à l'amant.
« J'ai aimé de toute ma puissance un être dont j'étais digne, et qui m'a également aimée. Il vivait seul, et paraissait n'avoir d'autres liens que ceux de sa famille. Des circonstances nous rapprochèrent, et nous rendirent bientôt également nécessaires l'un à l'autre. Il paraissait prendre un intérêt très tendre à mon
sort, et me conseillait souvent de contracter des liens pour leS' quels je lui semblais si bien faite. Il ajoutait qu'il serait éternellement mon ami, et que je le trouverais toujours disposé à me le prouver. Ses actions étaient en parfaite harmonie avec ses paroles, et je n'ai pas rencontré un homme plus pur et plus élevé de sentiments que lui. Pourtant, je ne pouvais comprendre sa conduite à mon égard; et le jour qu'il me l'expliqua, je crus, à plusieurs reprises, que j'aUais cesser de vivre, tant la douleur me causa d'angoisses terribles. Lui aussi avait des liens; et de plus il avait des devoirs. Nous nous étions assez appréciés réciproquement pour comprendre toute l'étendue de notre malheur. Nous essayâmes de le braver en nous aimant ardemment de cœur. Mais cette épreuve était au-dessus de mes forces ; cUe me
plongea dans l'état où j'ai passé l'année dernière ; et il m'a fallu renoncer même au bonheur le plus pur et le plus vif que j'aie goûté dans ma vie. (14 septembre.) »
A cette noble confidence qui, à coup sûr, désespère son amour et exaspère sa pitié, Auguste Comte répond par cette admirable lettre :
* « Divers incidents m'ont empêché de répondre plus tôt à la touchante lettre que j'ai reçue hier matin. En complétant et précisant vos douloureuses confidences de juin, elle achève de me dévoiler votre admirable nature morale. A chaque nouvelle appréciation, je suis ainsi toujours conduit, ma Clotilde, à t'adorer davantage. L'auguste décoration du malheur devient par là inséparable de votre noble image, et caractérise mieux l'ensemble de mes devoirs envers toi.
« Ils peuvent se résumer désormais dans l'obligation sacrée de vous faire, s'il est possible, oublier ce triste passé. Si j'y parvenais un jour, ce serait là pour moi le comble du bonheur intime. Je sens combien cela m'est difficile ; mais je ne saurais proposer un plus noble but à mon ambition privée. Dussé-je n'y jamais atteindre, sa constante poursuite deviendra, j'espère, une source de félicité, et même d'amélioration pour tous deux.
( En ce qui me concerne, je vous remercie de l'effet durable propre à cette précieuse communication. Une secousse involontaire me rendait indispensable une certaine purification passagère. Déjà, j'ose le dire, ma délicatesse d'abord, puis ma raison, l'avaient spontanément presque accOQiplie ; mais votre salutaire*
révélation devait l'achever, et surtout la consolider. Je sens au jourd'hui combien vos nobles répugnances nous ont servis tous deux, en nous empêciiant de succomber à la dernière crise, qui, au lieu de tendres souvenirs d'estime mutuelle, nous aurait laissé finalement, comme vous l'avez si bien jugé, de longs regrets. Quoique mon sexe ne puisse prétendre à l'exquise délicatesse dont le vôtre est susceptible, je vous assure, pourtant, Clotilde, que si j'eusse connu à temps ce que vous m'avez appris iiier, je
VOUS aurais épargné, la semaine dernière, d'indiscrètes sollicitations, dont vous n'avez donc plus à craindre le retour, même en reprenant nos libres entrevues amicales.
« Tant que l'état de votre propre cœur nous interdira la plus complète intimité, et c'est vous seule qui en jugerez, quand même j'en gémirai en silence, je ne vous importunerai jamais. Cette situation finale dût-elle rester toujours impossible, je vous dois déjà un inestimable bienfait, par cette noble amitié, maintenant acquise, et que je m'efforcerai de mériter de plus en plus. Après avoir goûté trois ans un indispensable repos intérieur, je vous ai dû une source inespérée de bonheur pur et durable : je saurai, j'espère, malgré la tendance constante de notre nature, contenir toujours cette douce ambition entre les limites que vous m'imposerez. J'aimerais à rapporter à toi, ma Clotilde, tout mon progrès privé, en vertu comme en bonheur... Une semblable intimité, loin d'altérer jamais mon propre caractère public, ne peut, comme je l'avais aussitôt pressenti, que l'anoblir davantage. C'est à moi, Clotilde, à me demander en tremblant si je serai toujours complètement digne de toi. (16 septembre.) »
Ainsi, pendant six mois encore, se poursuit cette ineffable correspondance, dont la pureté ne sera plus désormais troublée, et qui montre l'amour de Comte, loin de faiblir, croissant en inten-
-•r.^i-^TT^V!^
site, au point de s'idéaliser, après la mort de Clotilde, en une adoration subjective dont les Prières quotidiennes et les Confes' sions annuelles sont les témoignages sacrés.
„ A elle, il dédia son œuvre suprême ; à elle, il voua une inviolable fidélité. Elle ne fut pas seulement pour lui un cher souvenir : elle fut une image toujours vivante, toujours évoquée, toujours présente. Et ce culte réel de la sainte mémoire, minutieusement réglé par le philosophe, cette ardente dévotion à l'ombre impérissable de Clotilde, qui ne pourrait être comparée qu'à la dévotion du plus fervent catholique romain envers la Madone, pendant onze années continuèrent sans une défaillance. Irrévocablement uni à Clotilde pendant sa vie, il se sentait encore plus étroitement lié à elle après sa mort.
Il eût voulu que la communauté du cercueil consacrât publiquement, aux yeux de la postérité, l'intime identification de leurs deux existences. Des résistances de famille, que l'on comprend, empêchèrent la réalisation de ce vœu, inscrit dans son testament. Du moins, à défaut de cercueil, un cénotaphe portant l'inscription suivante : « Clotilde de Vaux, éternelle compagne d'Auguste Comte, née le 3 avril 1815, à Paris, et décédé le S avril 1846, à Paris, » fut placé dans la bière qui renferma les restes du plus grand penseur des temps modernes.
Et maintenant, je le demande, l'amour d'Abélard pour Héloise, l'amour de Pétrarque pour Laure, l'amour de Dante pour Béatrice, se peuvent-ils comparer à l'amour de Comte pour Clotilde de Vaux ? Quelle femme fut plus et mieux aimée ?
L'influence, sur les idées et sur l'œuvre d'Auguste Comte, de cet amour, plus grand, plus pur, plus profond qu'aucun de ceux que jamais poète humain ait chanté, cette influence fut souveraine.
C'est elle qui, en ouvrant l'âme du philosophe aux sentiments de tendresse, de dévouement et de pitié, en donnant l'essor à toutes les qualités bonnes et généreuses qui étaient en son cœur, adoucit cet esprit puissant mais austère, et lui fit concevoir un idéal d'humanité régénérée par l'amour, dont la morale est tout
entière exprimée dans cet axiome que ni Bouddha, ni Confucius, ni Mahiomet, n'avaient formulé :
Vivre pour autrui, afin de revivre dans autrui. '
. Aussi longtemps que durera l'humanité, durera la mémoire de celui qui fut et qui est encore l'un de ses guides les plus lumineux.
Dans l'éternelle gratitude que les générations de l'avenir devront au génie d'Auguste Comte, qu'une humble part soit réservée à celle qu'il aima.
(De la Nouvelle Revue.)
Henhi AIMEL.
Des diverses éditions successives de la bibliothèque positiviste
Sous ce titre M. Laffitte vient de publier dans sa Revue Occidentale (n. 3 de cette année), un petit article à la suite duquel il a reproduit les quatres premières éditions de ^ la Bibliothèque Positiviste.
Voici comment M. Laffitte caractérise ces quatre éditions : « La première édition, dit-il, est du 8 Octobre 1851 ; la seconde, du 4 Septembre 1852. Elles ont été publiées, la première en deux feuilles et la seconde en quatre sans pagination. Quant à la troisième édition, elle est du 18 Juillet 1854 ; elle fait partie du quatrième volume du Système de politique positive, et Auguste Comte en a fait faire un tirage à part de quatre feuilles sans pagination. Quant à la quatrième édition, elle a été publiée après la mort d'Auguste Comte dans la Notice que lui a consacrée le docteur Robinet ». Celle-ci a été faite,explique ensuite M. Laffitte, d'après des annotations manuscrites laissées par Auguste Comte sur un exemplaire de la troisième édition.
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^.■sK..^.A,di
M. Laffitte continue plus loin ; « Si l'on compare la première édition à la seconde, on voit une certaine oscillation dans les idées de Comte. Ainsi dans la première il place Plante, Térence et Horace, qu'il supprime dans la seconde, mais qu'il rétablit dans la troisième ».
Eh bien, M. Laffitte a fait là une bévue impardonnable. Nous allons le démontrer.
D'abord, il faut dire que la seconde édition, du 4 Septembre 1852, est celle qui fait partie de la première édition du Catéchisme Positiviste, et dont il a été fait un tirage à part. C'est celui-ci seulement que M. Laffitte semble indiquer.
Cette seconde édition de la Bibliothèque Positiviste, ne contient pas, en effet, les noms de Plante, Térence et Horace, ainsi que celui de Virgile, (M. Laffitte a oublié OU n'a pas vu ce terme de V oscillation). Mais ce ne fut là qu'une omission involontaire, comme Auguste Comte le constate lui-même, dans un errata . ajouté à la fin du Catéchisme Positiviste (première édition) et • que je vais transcrire textuellement :
ERRATA (l)