Revue des Deux Mondes, 15 octobre
« médiocrité » sulpicierme, ne lui auraient pas été inutiles. Comme philologue, ouest son originalité, sa supériorité? Ce furent des livres allemands, envoyés en cachette par sa sœur, qui lui firent perdre sa vocation : depuis lors, il a remué ces énormes entassements de menus détails, qui sont L'érudition allemande ; il y a puisé à pleines mains ; il a transcrit avec une docilité de copiste, reproduisant jusqu'aux bévues des philologues d'outre-Rhin.
Dans dix ans, ou dans dix mois, s'il est encore question de lui, les vrais savants hausseront les épaules à propos de sa science ; comme les gens de bonne foi riront des vertus que lui prêtent les harangueurs boulevardiers ou officiels ; entre autres M. Bertrand, qui, sans rire, appelle Renan un « homme de bien ».
Au lieu d'enguirlander son cadavre de fleurs plus ou moins fraîches et de phrases plus ou moins sincères, qu'on nous cite donc des traits de vertu, des services rendus, un tout petit acte d'héroïsme civique ou autre ; dans une vie de soixante-dix ans, il a pu s'en produire : qu'on nous le dise. Michelet, dont on veut faire un acolyte de Renan au Panthéon, a du inoins sauvé la vie à un chien en train de se noyer. Mais Renan, le jouisseur, l'égoïste, quand donc s'est-il dévoue pour quelqu'un ou pour quelque chose ? Quelles misères a-t-il consolées? En l'ait de souffrances, en a-t-il jamais connu et
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senti d'autres que les siennes? Où sont les blessures reçues dans le combat de la vérité ? Il a vécu pour lui-même ; et de tous les panégyriques écrits ou prononcés autour de son cercueil, on a le droit de dire, comme Hamlet : Des mots, des mots, des mots.
On nomme Renan un homme de bien ; mais a-t-il même été ce qu'on appelle un homme ? A-t-il eu une volonté, un caractère, une conviction vigoureuse ? A-t-il une physionomie franche et fière Ses blasphèmes et ses attaques révèlent-ils même un semblant d'énergie ? Certes, il y a loin d'un Luther, ou du Satan de Milton, à ce professeur orné de décorations et nanti de beaux revenus. Renan eut à peine la hardiesse d'affirmer ses négations ; il niait, en regardant d'où vient le vent. Il avait pris pour devise : « Je ne suis qu'un curé manqué ; » ce ne fut point le renégat audacieux, conservant je ne sais quoi de grand jusque dans sa révolte ; par exemple, Lamennais, foudroyé, haineux, frémissant.
Renan, lettré douceâtre, fut un Judas épicurien, ne sachant que murmurer des ave rabbi, à demivoix, avec des demi-sourires. Il blasphémait en se moquant ; il n'était hardi que jusqu'à Timpertinence.
De là son influence sur les âmes à qui toute énergie répugne ; influence néfaste, influence profonde. L'un de ses disciples, un de ceux qui le
représentent le mieux, M. Jules Lemaître, écrivait l'autre jour : « Je suis pénétré de Renan... Nul esprit n'a si puissamment agi sur moi ». » Par malheur, M. Lemaître n'est pas le seul, ni peut-être le plus atteint.
Des littérateurs et des penseurs ont déclaré, avec non moins de certitude, que l'esprit de Renan avait imprégné la société contemporaine : il y a là du vrai, et beaucoup : le mal est plus grave que d'aucuns ne se l'imaginent. Le renanisme, le scepticisme, ironique, frivole, iigaresque, gouailleur, règne partout ; il brise, amollit, réduit les volontés : il paralyse les élans généreux : il tue les caractères. Quand on se moque de tout, on ne se gène plus pour rien; le dévouement, le courage deviennent des balivernes dont il faut rire, ou ne pas s'inquiéter.
Maintenant, qu'on porte Renan de Montmartre au Panthéon, dans cette nécropole « en discrédit », comme parle M. Ranc ; mais qu'on dise pourquoi. M l'homme, ni le savant, ni l'écrivain ne mérite ces honneurs coûteux : et jamais le gouvernement • 1»' la République n'aurait songé à lui, s'il avait été chrétien fidèle. On exalte en lui l'ennemi et l'insulteur de Jésus-Christ : pas autre chose.
Renan a écrit, en parlant de la basilique nationale de Montmartre, non loin de laquelle il aura