‹ L'"Apothéose" de RenanChapitre 3 sur 27 · M. de Mazade, Revue des Deux Mondes, 15 octobre · texte numérisé non relu

M. de Mazade, Revue des Deux Mondes, 15 octobre

le 7 octobre : notre but n'est pas de raconter à nouveau ce que tout le monde connaît. Mais il nous semble à propos de recueillir quelques fragments de cette histoire peu glorieuse et instructive: d'y joindre quelques menus souvenirs glanés au pays même d'Ernest Renan : enfin de tirer de tout cela quelques leçons pour ceux qui peuvent voir et entendre.

Commençons d'abord par féliciter les compatriotes bretons de Renan. On ne leur infligera point, comme ils le craignaient encore il y a trois mo s, la présence de cet odieux cadavre dans leurs murs. Il restera où il doit rester: dans la ville où cet homme a commis son apostasie et ses livres: là où pendant de longues années il a poursuivi son apostolat de «Joute et de corruption. Il sera bien à sa place au centre ou au sommet du quartier des Écoles, où il distribuait à la jeunesse universitaire des conseils trop faciles à suivre et trop bien suivis. Qu'on l'y transporte, c'est justiee: mais à Tréguier, on se réjouit d'en être débarrassé; et l'on a raison.

Au n;< is d'août dernier, nous visitons Tréguier, petite ville bretonne qui s'échelonne sur les lianes d'une collin verte, en face d'autres collines fertiles, au pied desquelles la mer se glisse ••! se .joue, en 1rs entourant (l'une ceinture bleuâtre ; ville antique, aux rues tortueuses, étroites, silencieuses comme

les corridors d'un monastère : ville toute catholique, composée en bonne partie de couvents et de chapelles, serrant ses maisons blanches contre sa cathédrale, sons son clocher à jour, presque rival du Kreisker, et autour du tombeau de son apôtre saint Yves. A Tréguier, on vint à parler de Renan. 1 était, disait-on, à quelques lieues de là, malade, usé, impotent et ne pouvant plus même tenir sur ses pieds. Le bruit courait, à Louannec et dans les environs, au lieu où il achevait de vivre, qu'il était frappé d'un mal beaucoup plus affligeant que le zona, que la congestion pulmonaire et l'affection cardiaque dont il est question dans les bulletins officiels1. N'était-ce qu'un bruit populaire? Toujours est-il qu'aux alentours de Roz-map-hamon, son mal inspirait peu de compassion, pas plus que sa personne n'inspirait de sympathie.

Les courtisans de Renan ont traité la réalité navrante des derniers mois et des derniers jours, comme le maître traita lui-même l'Évangile ; ils ont brodé, ils ont falsifié, ilsont arrangé, ils ont menti; adoucissons les termes : ils ont sollicité les textes pour embellir celte triste fin et lui donner une couleur d'idylle. Renan avait écrit, dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, qu'il redoutait les humilia-

1. Voici comment s'exprime M. Qaellien, secrétaire de Renan : « On n'ignore pas que M. Renan lut atteint du zona, a son retour d'Amibes, il y a dix mois; d'après le bulletin médical, il est mort d'une congestion pulmonaire, compliquée d'une ancienne affection cardiaque. » Le Temps, 3 octobre 1 •

tions d'une vieillesse « où l'on se décompose lentement. Une telle vieillesse, ajoutait-il, est le pire don que les dieux puissent faire à l'homme. » Les dieux ne lui ont pas épargné ce don fatal.

On le rencontrait parfois dans une attitude qui ne ressemblait guère à celle d'un triomphateur : la figure abêtie, la tète pendante, traîné par les chemins dans une voiture qu'on menait au pas; tellement le malheureux vieillard était à bout de forces et d'haleine. Voici du reste le tableau que nous a tracé de ces tristes promenades un des nombreux témoins oculaires : « Malgré toutes les précautions que Ton prend, en avançant au pas, Renan, tout affaissé sur lui-même, est obligé, pour se tenir assis, de s'appuyer des deux mains sur son bâton. Il cherche à poser sur ses mains son menton aux chairs pendantes; mais inutilement : la tète ballotte en tous sens. Le sourire de convention, d'ordinaire stéréotypé sur ses lèvres, a fait place à une expression de morne découragement. Est-ce l'effet de la maladie, ou d'une sombre préoccupation? Ses yeux éteints, obstinément baissés, semblent contempler avec une fixité inconsciente le fond de la voiture, sans jamais se relever, ni pour admirer la nature au milieu de laquelle il passe, ni pour répondre a l'intarissable babillage de Mme Rouan. Il n'a d'autre contenance que celle de nature morte.»

Aux curieux qui jetaient un regard par delà son enclos de Louannec, il offrait un spectacle plushu-

miliant encore. Un voyageur qui parcourait les environs de Tréguier en même temps que nous, un peu avant l'Assomption, a raconté au public, dans VÉtoile de la Vendée, en <piel état lamentable il avait vu Renan chez lui, à Roz-map-hamon. Ce témoin, qui signe : Joseph Chouan, a bien voulu nous confirmer lui-même son récit. Le pauvre homme, courbé, les yeux fixés au sol, affublé d'une redingote en forme de soutane et coiffé d'une sorte de chapeau ecclésiastique, essayait de faire quelques pas dans son jardin, en s'appuyant sur le bras d'une personne de son entourage. « 11 se traînait, toussant, crachant, souffrant, gémissant, tremblant, pleurant comme une àme en peine. » Après quelques essais de marche haletante, il s'arrêta; deux valets s'approchèrent avec un fauteuil en bois auquel sa forme assignait un double usage, sur lequel on assit le malheureux tout épuisé.

Encore une fois, nous ne nous arrêterions pas à ces misères d'une vieillesse infirme, si les admirateurs et courtisans de Renan n'avaient pas amoncelé les fleurs et les phrases sur les derniers jours de ce « demi-dieu » », de ce sage, de ce poète» exquis », de cet aimable et adorable vieillard. A les entendre, on s'imaginerait presque qu'il était allé, pour son plaisir, respirer les brises d'Armor, voir fleurir la bruyère et les blés jaunir, ou rêver sur les rochers de la baie de Perros, comme Platon au cap de

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