‹ L'Apôtre de SaguenayChapitre 6 sur 7 · L'année do )ni:iicaine, jarwier 1SS · texte numérisé non relu

L'année do )ni:iicaine, jarwier 1SS

à feu le R. P. Routier, le premier Cauadien qui mourait revêtu de la robe de saint Dominique.

Continuant leur voyage, l'évêque et ses compagnons arrivèrent à Rome, dans les premiers jours de décembre.

Quand les iils de Jacob, d'une lointaine cime, Apercevaient entin les remparts de Solime, L'ardeur se ranimait en leurs cœurs engourdis, Et hâtait la lenteur de leurs pas alourdis. Réjouis-toi, pèlerin de la j^ion nouvelle; Des temples vénérés

Vois-tu les hautes tours et les faîtes sacrés ?

C'est la cité du Christ ! C'est la Ville Eternelle i !

Ce séjour à Rome, dans la ville célèbre entre toutes les villes par son histoire sans égale, fit époque dans la vie de Mgr Racine. Mais s'il fut heureux de contempler les monuments que les siècles ont amassés sur ce sol privilégié, son bonheur fut inexprimable lorsqu'il fut admis en audience particulière par le Souverain Pontife, le 18 décembre. Aussi, dès le lendemain, il adressait à ses diocésains une lettre touchante, oii il raconte en termes émus le paternel accueil qu'il reçut du Vicaire de Jésus-Christ et les faveurs que le Saint-Père accordait au clergé, aux communautés religieuses et aux fidèles du diocèse de Chicoutimi.

1 — Ad limina Ajoostolonim, ode symphonique de M. l'abbé E. DeLamarre, composée à l'occasion du retour de Mgr Eacine de son voyage à Rome.

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Cette audience de X. S.-P. le Pape, son pèlerinage de Lorette et celui de Lourdes, voilà quels furent les plus beaux souvenirs de son voyage, et il n'en parlait japais sans être vivement impressionné.

Le 9 mars 1883, Mgr Racine était de retour dans sa ville épiscopale, après une absence de six mois. 'Dans les paroisses du comté de Charlevoix qu'il traversa pour revenir au Saguenay, mais surtout à Cliicoutimi, on lui fit une réception magnifique. Il arriva à sa cathédrale suivi d'un cortège de trois cents voitures, qui étaient allées à sa rencontre jusqu'à une distance de quatre lieues; et sur tout ce parcours, les chemins étaient ornés de décorations magnifiques. Dans la ville, quatre arcs de triomphe, des drapeaux et des inscriptions partout multipliées, proclamaient hautement l'allégresse qui remplissait tous les cœurs, à ce retour du père bien-aimé.

Deux ans plus tard, Mgr Racine fit un second voyage à Rome, pour s'occuper des intérêts religieux de la Province.

Des personnes parfaitement renseignées nous assurent que les dignitaires de la Cour de Rome, avec lesquels il eut des relations, ont fait les appréciations les plus favorables de son intelligence et de son caractère. Ceux qui l'ont connu seront réjouis, mais nullement étonnés, de ces suffrages honorables.

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En 1884, nous voyons naître une œuvre nouvelle à Chicoutimi. Encore ici nous pouvons reconnaître l'influence et la coopération de Mgr Racine, qui ne furent étrangères à rien de ce qui s'est fait d'important au Saguenaj depuis 1862.

Cédant aux instances de l'évoque de Chicoutimi et (le MM. E. Cimon et J.-A. Gagné, successivement députés du comté à la Chambre des communes, le gouvernement fédéral consentit à établir A Chicoutimi un hôpital de marine. Le grand nombre de navires d'outre-mer qui fréquentent chaque année la rivière Saguenay rendait une telle institution nécessaire en cette partie du pays. Un édifice, d'assez modeste apparence, fut donc construit, par les soins du gouvernement d'Ottawa, sur l'une des hauteurs qui entourent Chicoutimi comme d'un vaste amphithéâtre. Les autorités religieuses et civiles s'accordèrent heureusement dans le projet de confier cet hôpital à une communauté religieuse,et les Révérendes Mères de l'Hô- • pital-Général de Québec en acceptèrent la direction.

Une nouvelle famille monastique allait donc être implantée dans le Saguenav, et compléter ainsi l'organisation religieuse du diocèse de Chicoutimi. En effet, alors que l'on avait pourvu abondamment à tous les besoins de l'éducation, les œuvres de charité pure y manquaient encore.

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En ces quelques années qui se sont écoulées depuis 1884, nous avons vu s'accomplir ce que nous lisons avec étonnement dans les récits de ces fondations religieuses que l'Eglise a multipliées partout et qui, après d'humbles commencements, ont pris bientôt les développements les plus extraordinaires. En effet, V Hôtel- Dieu Saint- Vallier de Chieoutimi a vreâment été commencé sans que l'on pût compter humainement sur aucunes ressources suffisantes : l'allocation légère que fournit chaque année le gouvernement de la Puissance, et même les secours généreux dont les charitables Québecquois aidèrent cette œuvre naissante et qui furent bientôt absorbés par les frais d'installation, qu'est-ce que tout cela pour la fondation et le soutien d'une communauté semblable ? Or, que vojons-nous maintenant ? après un si court espace de temps, la communauté, qui ne comptait au commencement que cinq religieuses, se compose aujourd'hui d'une trentaine de religieuses professes et novices ; l'édifice, qui servit d'abord d'hôpital, n'est plus qu'une aile des constructions assez vastes du monastère actuel ; et une chapelle, l'un des plus beaux sanctuaires du Saguenay, couronne ce cap solitaire, dont l'aspect était bien sauvage il n'y a pas encore longtemps. Voilà comment Dieu sait faire croître, quand il le veut, le grain de sénevé ! Voilà comment sa main toute-puissante se plaît encore à faire tout de rien ! Voilà comment les œuvres de la

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charité peuvent toujours compter sur des bénédictions particulières ! C'est surtout le peuple du Saguenay qui, malgré ses ressources bien restreintes, a contribué à rendre possibles de tels développements ; et sa charité ne restera pas sans récompense.

Ce fut le 24 mai 1884 que les fondatrices de cette nouvelle institution arrivèrent à Chicontimi ; la petite ville était toute pavoisée, comme aux jours de grande réjouissance. " Malheureusement, remarque un anna- " liste de l'époque, la température était bien défavo, " vable ; le temps était à l'orage ; et, en efiet, le ton- " nerre gronda bientôt. Rien ne manquait donc à la " solennité ; et le bon Dieu, voyant notre indigence " de canons et de poudre, mettait à notre service sa " puissante artillerie ! "

Le 27 mai, la population de Chicontimi assistait à une messe solennelle célébrée, à la cathédrale, afin de remercier Dieu d'un événement si heureux pour le Saguenay. Dans l'après-midi, Mgr Racine, entouré de son clergé et de nombreux fidèles, installait définitivement la communauté dans le local qui lui était destiné.

Cependant, l'édifice de l'Hôtel-Dieu ne tarda pas à devenir bien trop étroit ; et, en 1886-87, on lui ajouta les constructions nouvelles qui en font l'une des maisons les plus considérables de Chicontimi. Le 15

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novembre 1887, eut lieu la bénédiction de la chapelle du monastère et la célébration de la première grand'messe chantée dans ce nouveau sanctuaire. La solennité fut vraiment magnifique, grâce surtout au concours des élèves du Séminaire, qui exécutèrent de fort belle musique. Mgr Racine, déjà bien aftaibli par la maladie qui devait le conduire au tombeau, voulut assister à une partie de la cérémonie et présider le dîner que les Révérendes Mères offrirent aux MM. du clergé qui avaient assisté à la fête : ce fut le dernier repas que l'évêque bien-aimé prit avec ses prêtres.

Cette chapelle de l'Hôtel-Dieu Saint- Yallier est le siège de la Confrérie de la Sainte-Face que Mgr Racine érigea canoniquement en janvier 1886. Cette confrérie, afiiliée à l'Archiconfrérie de Tours le 1er octobre 1885 et enrichie d'un précieux trésor d'indulgences, compte maintenant un grand nombre de membres dans le Canada et les Etats-L'nis. Ces associés ont contribué par leurs aumônes à Térection du pieux sanctuaire.

C'est ainsi que Mgr Racine ne négligeait rien de ce qui pouvait promouvoir les intérêts spirituels des fidèles confiés à ses soins. Ainsi a-t-il fait pendant tout son épiscopat, connaissant bien les ressources considérables que ces œuvres de dévotion mettent au service de la véritable x^iété. Par le premier mandement qu'il publia

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après son mandement d'entrée, il établissait (4 novembre 1878) dans son diocèse V Association de Saint-François de Sales, qui fut fondée d'abord en France, comme on le sait, pour répondre à un souhait de Pie IX : en effet, l'immortel Pontife avait manifesté le désir de voir s'organiser une association qui fût "une sorte de " Propagation de la Foi à l'intérieur."

Le 19 mars 1880, il érigeait canoniquement les associations des Enfants de Saint-Josepli^ et, le 8 mai de la même année, celles des Enfants de Marie, pensant avec raison qu'il était de la plus grande importance de mettre la jeunesse de son diocèse, cette portion chérie de son troupeau, sous la protection spéciale de la sainte Vierge et de son virginal Epoux.

Dans une lettre pastorale du 22 août 1883, Mgr Racine exhortait son peuple à s'enrôler dans la sainte milice du Tiers-Ordre de Saint- François d'Assise. Prêchant d'exemple, il se fit recevoir dans cette confrérie ; et pour mettre le même avantage à la portée du grand nombre, il obtint du Saint-Siège que tous les prêtres du diocèse eussent les pouvoirs nécessaires pour l'imposition du saint habit de tertiaire.

Enfin, nous avons vu précédemment que, le 1er novembre 1885, le pieux prélat avait établi dans tout son diocèse V Archieonfrérie de N.-D.-des- Victoires.

Quand ou considère tout ce qu'a fait le premier évêqne de Chicoutimi, pour Tavantage spirituel et même pour la prospérité temporelle de ses ouailles, n'a-t-on pas bien sujet de proclamer la fécondité de son apostolat? — Certes, on ne peut se défendre d'une véritable terreur lorsque, à la vue des œuvres des méchants, ou considère les conséquences qu'elles out trop souvent pour la perditiou des Times, conséquences qui peuvent se continuer et s'augmenter de plus en plus à travers les années et même les siècles ; quelle effroyable responsabilité pour les auteurs de ces œuvres de mort ! Mais, n'est il pas bien consolant, d'autre part, de penser que les œuvres de Thomme de bien ont aussi leurs effets, effets qui peuvent être également durables et produire des fruits de sanctification et de salut, longtemps après que lui-même a cessé de vivre ? Saluons donc avec respect, admiration et reconnaissance, ces grands citoyens, dont la vie se dépensa tout entière pour l'avantage de la patrie et de la religion, et dont riufluenco pour le bien se continue après leur mort ; jouissant des résultats de leurs travaux et bénéficiant tous les jours du fruit de leur zèle et de leur dévouement, sachons bénir leur mémoire !

Cependant il y avait une œnivre que Mgr Racine tenait particulièrement à accomplir et (|ui était depuis longtemps l'objet de ses pensées : nous voulons dire

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la construction d'un évêclié à Chicoutimi. Après sa promotion à l'épiscopat, il avait continué à occuper deux pièces de dimensions bien restreintes dans son Séminaire. Quant à lui, il aurait volontiers passé le reste de sa vie dans un logement aussi modeste ; mais il comprenait que l'administration du diocèse souffrait d'un tel état de clioses ; il voyait aussi que l'édifice occupé par le Séminaire était déjà fort insuffisant pour répondre aux besoins de l'institution. Ajoutons qu'il désirait vivement que son successeur trouvât le diocèse de Chicoutimi parfaitement organisé. Mais Dieu, dont les desseins sont impénétrables, ne lui permit pas" de voir la réalisation de son pieux dessein : il fallait un nouveau sacrifice pour couronner cette vie qui fut toute remplie de sacrifices !

L'abnégation, le renoncement pour lui-même, voilà quelles furent les vertus distinctives du saint évêque. Aussi les occasions ne lui ont pas fait défaut pour s'y exercer ; c'est d'ailleurs la conduite ordinaire de la Providence, qui sait fournir ample matière aux âmes fidèles désireuses d'avancer dans la pratique d'une vertu particulière. Quelles ont été les jouissances de Mgr Racine ? î^ous l'avons vu enlevé à sa première cure de Saint-Basile au moment où il venait de construire un presbytère ; pjis, à celle de la Rivière-du- Loup, lorsqu'il allait recueillir le fruit des efforts qu'il

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avait déployés pour continuer les travaux d'une église magnifique, A Chicoutimi, il bâtit une cathédrale, mais il ne la verra pas se teniiiner. Ce cliemin de fer de Québec à Chicoutimi, qu'il a eu tant à cœur , à la construction duquel il a consacré tant d'énergiques eftorts, il ne Ta pas vu se terminer non plus ; et si, au moment de sa mort, la voie ferrée atteignait presque la rive du lac Saint-Jean, il n'a pas eu une seule fois l'occasion de monter sur l'un des wagons de ce cliemin de fer ! Ce Séminaire de Chicoutimi, qu'il a fondé au prix des plus grands sacrifices, pour lequel il s'est dépouillé de tout ce qu'il possédait, qu'il a aimé pour ainsi dire au delà du tombeau, il l'a vu aux prises avec les plus grandes diflicultés pendant les quinze années qui s'étaient écoulées depuis sa fondation ; et le plus vif regret qu'éprouva le dévoué fondateur, sur son lit de mort, fut de voir qu'il n'y avait encore aucune apparence de jours meilleurs pour l'institution bien-aimée.

Enfin, pour ne pas parler des autres œuvres de Mgr Racine, dont il dirigea avec amour et dévouement les premiers progrès,mais dont aucune n'arriva de son vivant au développement complet qui l'aurait récompensé de ses travaux, enfin, disons-nous, il voyait arriver le moment où il allait réaliser un dernier projet, celui de construire un palais épiscopal pour lui et ses successeurs,

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lorsque Dieu l'appela à lui. Sans doute, il jouit maintenant d'une récompense bien belle, puisqu'elle lui a été réservée tout entière pour la vie qui ne finira jamais !

Le 15 avril 1887, Mgr Kacine annonçait au clergé et aux fidèles de son diocèse qu'il n'était plus possible de diôerer la construction d'un évêché, et faisait un touchant appel à leur générosité en faveur d'une œuvre si importante, pour laquelle les ressources lui manquaient absolument. A l'automne, malgré cette cruelle maladie dont il ne devait pas triompher, la pensée de cette entreprise l'occupa encore constamment. Pendant ces longues semaines de souffrances, tout en pourvoyant encore à l'administration de son diocèse, il donna son attention à l'examen des plans de l'édifice, projeté et à la rédaction des contrats. Il mettait, à vouloir pousser de l'avant cette entreprise, l'énergie qui lui était habituelle, mais d'une manière si accentuée, en cette circonstance, qu'il semblait qu'il voulût se tromper lui-même sur la gravité de son état. Enfin, on dut recourir à d'innocentes industries, pour retarder la signature de documents qui auraient pu créer des embarras pour l'avenir ; car il n'était plus permis d'espérer que Mgr Kacine reviendrait à la santé.

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(^^^^ maladie du foie s'attaqua à une consti- ^^ tution robuste, pleine de promesses consolantes d'une longévité dont personne ne doutait. Du moins, c'est à cette époque que lui-même en ressentit les premières atteintes ; car il paraît qu'au mois d'août précédent, pendant un voyage qu'il fit dans l'une des paroisses de la rive méridionale du Saint-Laurent, un médecin qui le vit fut frappé de son apparence et fit part à quelqu'un de ses alarmes.

Le jour de la Toussaint, malgré l'état de faiblesse où il était déjà réduit, et refusant de se rendre aux prières de ses prêtres, il voulut officier pontificalement à la messe et aux vêpres. Le 2 novembre, il assista au service funèbre des défunts : c'était la dernière fois qu'il occupait le trune épiscopal de son église cathédrale.

Quant les fidèles le revirent dans le sanctuaire du temple saint, hélas 1 sa main ne se levait plus pour les bénir ! sa voix, puissante et douce, qui, dans le chant sacré ou dans l'émouvante exhortation, allait si vite remuer les cœurs, cette voix était éteinte pour toujours !

Le 10 novembre, il se retirait à 1" Hôtel-Dieu Saint- Vallier, pour quekpies jours seulement, pensait-il. Mais ni les soins intelligents et dévoués des bonnes Hospitalières, ni la science et l'habileté des médecins ne purent arrêter les ravages d'une maladie opiniâtre ; ni même, pouvons-nous ajouter, les prières les plus ferventes et les plus multipliées de fils et d'amis afiligés. En efifët, de toutes les parties du diocèse, et d'ailleurs, s'élevèrent d'ardentes supplications vers le Maître souverain de la vie et de la mort. Les élèves du Séminaire et du Couvent de Chicoutimi se rendirent en pèlerinage au sanctuaire de la Sainte-Face ; les premiers firent aussi un pèlerinage à Sainte-Anne du Saguenay ; un triduum de prières fut célébré à l'Hôtel- Bieu Saint- Vallier ; les neuvaines furent nombreuses. Mais Dieu, dont nous adorons les desseins, n'exauça pas ces vœux dictés par l'amitié, la reconnaissance, la piété filiale.

Le jour de Xoël, à la prière de M. l'abbé A. Fafard, curé d'oflfice de la cathédrale, tous les prêtres du diocèse offraient l'une des trois messes, permises ce

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jour-là, pour la guérison de leur évêque. Nous ne pouvons nous empêclier de croire que le bon Dieu, par égard pour cette toucliante supplication, a bien voulu soulever un peu son bras appesanti sur nous. En eiFet, le matin de Koël, Mgr Racine, dont la maladie avait pris jusque-là un caractère de gravité très alarmante, se sentit notablement mieux ; et cette amélioration persista quelque temps et ranima nos espérances.

Cependant, bien que la maladie semblât ne plus faire de progrès, le malade devenait de plus en plus faible ; jamais néanmoins il ne garda le lit, faisant preuve d'un courage vraiment surhumain. Il continuait toujours de s'occuper lui-même des détails de l'administration diocésaine ; il ne cessait pas de donner beaucoup d'attention au projet de la construction d'un éveché, entreprise qu'il allait mettre à exécution dès le retour du printemps ; il s'int.'ressait de plus en plus au parachèvement de la foi ferrée qui devait relier Québec et Chicoutimi, et retrouvait môme toute son énergie lorsqu'il était question en sa présence des difficultés que rencontrait cette œuvre si importante pour l'avenir du Saguenay.

Chaque jour il recevait la visite de plusieurs des prêtres et des citoyens de sa ville épiscopale, qui étaient heureux de pouvoir lui témoigner encore leur attachement, et d'interrompre aussi souvent que possible

l'ennui de ces longues journées de maladie. L'ennui ! ce n'est pas la moindre épreuve du pauvre malade !

Mais la visite qui apporta le plus de consolation au cœur de Mgr Racine, ce fut, on le comprendra sans peine, celle de son frère bien-aimé, Mgr A. Racine, évêque de Sherbrooke, qui fit le voyage de Chicoutimi, dans le mois de décembre. L'éloignement, la prévision du mjiuvais état des chemins et des rigueurs de la température, rien n'avait pu empêcher cette touchante manifestation du dévouement fraternel. Et comme, à cette période de la maladie, on pouvait espérer encore beaucoup en une guérison assez prochaine, aucune inquiétude pénible ne vint assombrir les joies pures de ces longs entretiens des deux frères. Lorsqu'arriva l'heure de la séparation, lorsque Mgr de Sherbrooke dut reprendre le chemin de son diocèse, les amertumes du départ furent au moins adoucies par la confiance qu'avait Sa Grandeur que bientôt elle recevrait des nouvelles de plus en plus consolantes. Et pourtant, c'était bien la dernière fois que les deux prélats se voyaient ici-bas ! C'est ainsi que la Providence, ménaofeant notre faiblesse, nous dérobe la connaissance de l'avenir, et nous laisse, au fond du cœur, ce trésor d'une valeur inestimable : l'espérance !

La plupart des prêtres du diocèse, malgré les distances souvent très grandes, malgré la difficulté des

communications à cette épo:j[ue de l'année, se rendirent aussi à Chicoutimi, pour consoler leur Père bien-aimé dans cette épreuve douloureuse qu'il subissait. " Le " bon Dieu m'a demandé, cette année, deux grands " sacrifices : mon départ du Séminaire, et cette pénible " maladie, " disait-il aux Messieurs du clergé qui avaient pu se réunir pour lui présenter leurs hommages et leurs souhaits de bonheur, la veille du 1er janvier. Quelle poignante émotion étreignait tous les cœurs en cette circonstance, lorsque le bon évoque, réduit à une extrême faiblesse et portant sur sa figure les indices des ravages effrayants que la maladie avait déjà faits, voulut comme à l'ordinaire adresser à ses fidèles collaborateurs les vœux que formait pour eux son cœur paternel, et leur donner sa bénédiction ! Tous étaient malheureusement si convaincus que jamais plus semblable occasion ne les verrait rassemblés autour du Pasteur aimé, et qu'ils entendaient presque les dernières recommandations d'un mourant !

Quand les visiteurs se retiraient, Mgr Racine, toujours fidèle à l'extrême bienveillance et à la courtoisie exquise que tous ceux qui l'ont connu ont pu apprécier si souvent, domptait sa défaillance, et, sans écouter leurs protestations, les accompagnait d'un pas chancelant non seulement jusqu'à la porte de son appartement, mais presque jusqu'à la porte extérieure G

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(le rHôtel-Dien. — Alors, si les exigences de la règle et du service de l'hôpital leur en laissaient le loisir, les bonnes religieuses accouraient à leur tour pour tenir cqmj)agnie à l'auguste malade. Quels utiles conseils pour la régie de cette communauté encore jeune, quels précieux avis pour leur sanctification personnelle, quels encouragements à marcher courageusement dans les voies parfois difficiles de leur vocation, elles recueillirent chaque jour de ces entretiens dont elles connaissaient tout le prix ! Elles en conserveront toujours le souvenir, et ces traditions saintes, regardées comme le testament du pieux fondateur de la maison, demeureront à travers les années, continuant toujours de produire des fruits de bénédiction dans le monastère.

Ainsi s'écoulèrent les jours et les semaines, jusqu'au vendredi 27 janvier 1888. L'état du malade demeurait à peu près le même ; et, s'il n'était plus guère possible d'espérer qu'il reviendrait à la santé, il était au moins permis d'espérer que durant encore un temps assez long le bon Père resterait au milieu de ses enfants. C'était une de cesjournées où il se disait mieux, malgré sa faiblesse. Comme à l'ordinaire, il reçut les personnes qui se présentèrent pour lui faire visite. Enfin, rien ne pouvait faire prévoir un dénouement fatal et prochain, lorsque, sur les cinq heures du soir, survint une hémorragie considérable, accompagnée de syncopes. Les

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forces ne répondant plus à son courage, il lui fallut alors garder le lit. Mais son état de faiblesse extrême ne lui permettant pas le moindre mouvement sans qu'il y eût danger d'autres hémorragies, qui se renouvelèrent en eifet à plusieurs reprises, il conserva ses vêtements ordinaires, et la mort le surprit revêtu de sa robe épiscopale.

On peut imaginer quel émoi produisit partout la nouvelle de l'aggravation soudaine survenue dans l'état du malade. Tout espoir était désormais perdu, et tous redoutaient le retour de la lumière, après cette nuit qui commençait, dans la crainte qu'il ne coïncidât avec l'annonce de l'événement douloureux que l'on prévoyait.

Les révérends Messieurs A. Fafard, curé d'office de la cathédrale, et T. Roberge, secrétaire de l'Evêché, voulurent passer la nuit auprès du malade. Le saint évêque ne consentit qu'avec peine à accepter leur dévouement, tant il lui répugnait toujours de causer au prochain le moindre dérangement. A la fin, il se rendit à leur prière, mais non sans avoir demandé à la Supérieure de l'Hôtel-Dieu, pour ces Messieurs et pour le Dr L.-E. Beauchamp, son médecin ordinaire, l'autorisation de passer la nuit dans l'établissement : touchant exemple de respect et de soumission envers

l'autorité, que le prélat mourant donnait à la pieuse eommunauté.

Dans la soirée, M. le curé Fafard, voyant que le (langer, sans être imminent, ne laissait pas de causer des inquiétudes, proposa au malade de recevoir les derniers sacrements de l'Eglise. Mgr Racine, bien qu'il ne pensât pas son état aussi grave qu'il l'était, se rendit à cette proposition : et il reçut la sainte Eucharistie et l'Extrême-Onction avec les sentiments de la plus grande piété, répondant exactement aux prières qui accompagnent ces cérémonies touchantes.

Pendant le reste de la nuit, il fit ses dernières recommandations aux révérends MM. Fafard etRoberge qui l'assistaient, entrant dans tous les détails, accordant un souvenir à tous ceux qu'il avait aimés ; et il disposait ainsi toutes choses et parlait de tout, avec un calme si grand, qu'il semblait plutôt régler les affaires d'une autre personne.

Quand il en vint à parler de son diocèse et de son séminaire, les sentiments les plus affectueux débordèrent de son cœur d'apôtre, " Mes prêtres et mes " diocésains, s'écria-t-il, comme je les ai aimés ! (^uel " plaisir c'était pour moi, lorsque je voyais chacun " d'entre eux ! Tous aurez un évoque plus savant que " moi, administrateur plus habile ; mais il ne vous

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" aimera pas plus que moi !. . . .Mon séminaire. . . .Mon " séminaire, comme je l'aimais ! je puis dire de lui " comme Adam de la compagne que Dieu lui avait " donnée : C'est l'os de mes os, la chair de ma chair ! "J'aurais voulu faire pour lui beaucoup plus que je " n'ai fait : Dieu ne l'a pas permis ! "

Dans la matinée du 2S janvier, le vénéré prélat donna ses dernières bénédictions à ses prêtres, aux religieuses de l'Hôtel-Dieu et du Couvent du Bon- Pasteur, et à de fidèles parents et amis accourus auprès de lui. Vers dix heures, ses souffrances devinrent très grandes ; à dix heures et trois quarts il tomba en agonie, et M. le curé Fafard récita les prières des agonisants, au milieu des larmes de tous les assistants. Quelques minutes avant onze heures, il rendait son âme à Dieu.

Aussitôt, les cloches de la Cathédrale, du Séminaire, du Couvent et de l'Hutel-Dieu, sonnant à toute volée, firent connaître à toute la population la lugubre nouvelle. La jeune Eglise de Chicoutimi venait de perdre déjà son premier Pasteur ; le Saguenay, son meilleur ami, son plus ferme soutien, celui qui était à la fois son orgueil, sa force, son espérance.

Corp d'œil sur les qualité:^, les talents et les vertus de Mgr Racine

!^^A^^€>=C^ LLE est donc terminée, cette belle carrière '^^^l^^/^î/^ ^^'-^'^ grand citoyen, d'un grand évêque ! ^v>Ti|kE>i(^r^ Mais la mémoire de Mgr Racine ne

s'éteindra pas : elle vivra dans les cœnrs, elle vivra dans l'histoire.

Les personnes qui ont eu l'avantage de le connaître, conserveront toujours le souvenir de ses belles qualités. Il suffisait de le rencontrer, même une seule fois, pour l'apprécier comme il le méritait. Nulle figure, nul regard n'était plus propre à laisser voir l'âïne qui l'animait : et cette âme était franche et loyale. Sous cette poitrine, on î.'en apercevait tout de suite, battait un cœur rempli d'affection et de tendresse. On ne pouvait donc pas se défendre d'aimer aussitôt un caractère si sympathique. Dès lors, faut-il être surpris qu'il eût partout des amis, autant d'amis qu'il avait

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rencontré de personnes ? Y a-t-il quelqu'un qui l'ait vu et ne l'ait pas aimé ? Catholiques et protestants, tous étaient subjugués par cette politesse, cette courtoisie sincère et toutes ces qualités aimables qui ont tant d'empire sur les hommes.

Ceux surtout qui vécurent dans son intimité, l'aimèrent et l'admirèrent davantage, parce qu'ils furent à même de le connaître mieux. Un tact exquis, des attentions délicates pour se faire tout à tous, une gaieté inaltérable, une grande simplicité de manières, un oubli continuel de lui-même pour ne songer c^u'au bonheur des autres, en voilà plus qu'il ne faut pour comprendre que son commerce était rempli de doux attraits. De son caractère naturellement vif et impétueux, il n'avait conservé qu'un zèle ardent et une persévérance énergique à poursuivre la réalisation des desseins que lui inspiraient la gloire de Dieu et le dévouement pour les hommes ; tout \^ reste avait été détruit ou corrigé par une fidèle correspondance à la grâce divine. Une patience admirable, une charité bienveillante, une complète abnégation, un constant esprit de sacrifice et de mortification : voilà les vertus qui ornaient particulièrement cette âme d'élite, vertus qui répugnent trop à la nature pour que leur acquisition n'ait pas coûté de pénibles eftbrts ; voilà les beaux exemples qu'ont pu contempler les personnes de son entourage pendant tant d'années, trop vite écoulées.

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Et les pauvres, les malheureux, les affligés, eux aussi béniront toujours le nom de Mgr Racine. Affable et d'un abord facile pour tout le monde, il l'était encore bien plus pour ceux qui venaient faire appel à sa charité'. Pauvre lui-même pendant toute sa vie, il voulait encore secourir les membres soufirants de Jésus-Christ et savait le faire avec cette délicatesse qui double la valeur de l'aumune. Quant à ceux qui, aux prises avec les difficultés ou en butte aux chagrins, venaient chercher l'appui de ses conseils ou les consolations de sa tendresse, ils trouvaient un père aimant dont l'incomparable bonté de cœur savait comprendre leurs épreuves, leur donner de sages avis, et soulager leurs tristesses en les partageant.

Comment pourraient-ils l'oublier, ceux qui furent ses paroissiens, ses diocésains ? Ils l'ont vu à l'œuvre pendant si longtemps ; ils savent qu'il n'a jamais eu d'autre ambition que celle de travailler à leur bonheur. Non seulement il a dépensé sa vie pour leurs intérêts spirituels ; mais leur prospérité matérielle fut aussi constamment l'objet de ses efforts. Leurs joies étaient ses joies ; leurs douleurs furent les siennes.

Est-il difficile de comprendre pourquoi cette longue maladie de Mgr Racine suscita tant d'alarmes dans le diocèse et au dehors ? Y a-t-il lieu de s'étonner que la nouvelle de sa mort causât un deuil universel parmi le

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peuple qui marchait sous sa direction paternelle, et même dans tout le pays ?

Oui, redisons-le, la mémoire du bon évêque vivra dans tous les cœurs. Ajoutons que l'histoire conservera aussi son nom. Le Canada français salue en lui l'un de ses enfants illustres, et ses annales auront pour lui une place choisie, parce qu'il fut grand par les qualités de son intelligence et par les œuvres qu'il a semées partout sur ses pas.

Xous avons, à plusieurs reprises, signalé son zèle ardent pour le bien, l'énergie et la persévérance avec lesquelles il poursuivait l'accomplissement de ses entreprises. Il faudrait aussi mentionner cette promptitude d'esprit qui lui permettait de voir clair de prime abord dans les affaires les plus compliquées, et cette rectitude de jugement par laquelle il pouvait prendre aussitôt le parti le plus assuré. Il y aurait encore à parler de ses talents oratoires.

En effet, Mgr Racine était l'un de nos meilleurs orateurs de la chaire. A la vérité, les occasions où il aurait pu, sur les théâtres importants, conquérir à son éloquence les suffrages qu'elle méritait, lui ont fait défaut, ou peut-être est-il aussi exact de dire que sa modestie s'est appliquée à les éviter. Mais ses diocésains, et ceux qui furent ses paroissiens, ont pu

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apprécier ses puissantes ressources de prédicateur. Il avait à un liant degré les dons extérieurs de l'orateur : un maintien rempli de dignité, un regard qui pouvait aussi bien porter l'émotion dans les cœurs et la terreur dans les esprits, une voix au timbre magnifique, vibrante dans le pathétique, lançant la foudre dans les consciences coupables, et le geste venant avec toutes ses ressources doubler l'efliet de la parole. Sa x^hrase, limpide et vive, imagée et sachant à l'occasion se parer des magnificences du style, servait un aliment toujours approprié aux intelligences qui recueillaient avidement ces enseignements de salut. Enfin, peu d'hommes étaient mieux doués pour remuer fortement les audi" toires populaires. Et il eut soin de faire fructifier ces dons de Dieu. Que de retraites il accepta de prêcher pendant sa vie sacerdotale ! et en combien d'autres circonstances il se fit entendre, ne refusant jamais le secours de sa voix élorpiente aux confrères qui le réclamaient ! Quand il fut évêque, c'était un bonheur pour lui, dans ses visites pastorales, d'adresser la parole à ces populations ferventes de nos paroisses : on entendait alors le tendre Père qui parlait à cœur ouvert à ses enfants bien-aimés, et l'on ne saurait donner une juste idée de l'eflet produit par cette parole atiectueuse, émue, paternelle !

Oui, cette éloquence, qui fut presque toujours au

service des assemblées populaires, aurait été goûtée aussi, si roccasion s'en était présentée plus souvent, par des juges autrement difficiles. " On nous racontait " dernièrement, disait La Justice (de Québec) au " lendemain de sa mort, que Mgr l'évêque de Chicou- " timi, durant sa dernière visite à Eome, fut invité à " prêcher au Séminaire français, et qu'il le fit au grand " étonnement et à l'admiration des cent cinquante

*' théologiens de son auditoire Et l'on s'étonnait

" après l'avoir entendu que sa parole, faite à la prédi- '• cation du missionnaire, sût revêtir à l'occasion un " charme dont les savants eux-mêmes ne savaient pas " se défendre. "

Son talent d'improvisation était surtout remarquable lorsqu'il avait à répondre à quelque adresse. Bien qu'alors il dût parler le plus souvent sans aucune préparation, il était toujours extrêmement heureux en ces sortes de discours. Habile à saisir la circonstance locale propre à chaque occasion, d'un tact merveilleux dans l'emploi des bienséances oratoires, il donnait facilement à sa parole les ornements et les délicatesses du style académique, et c'était chaque fois un plaisir nouveau de voir avec quelle aisance il faisait face aux difficultés incontestables de ce genre d'éloquence.

Grand par les facultés de l'intelligence, puissant par la parole, Mgr Racine sera aussi célèbre par ses œuvres.

DU SAGUEKAY 93

N'eus avons déjà mentionné, avec quelque étendue, les plus importantes. Lorsque les cœurs qui conservent précieusement le souvenir de cet ami, de ce bienfaiteur, de ce père, auront à leur tour cessé de battre, longtemps encore et toujours les populations nouvelles qui habiteront le Saguenaj béniront la mémoire du premier évêque de Chicoutimi. Ces fondations religieuses, dont nous voyons les commencements difficiles, auront acquis alors des développements que nous ne pouvons même prévoir ; ce territoire lointain, qui n'est maintenant qu'à l'aurore de la prospérité qui l'attend, aura justifié sans doute les prévisions les plus enthousiastes des esprits clairvoyants : eh bien ! en ces temps heureux, on saura apprécier à son mérite l'influence de Mgr Racine sur les progrès religieux et matériels que l'on verra réalisés. Il est permis d'affirmer que les années n'effaceront pas un nom inscrit en de tels caractères dans les annales d'une contrée.

Honneurs fi-nèbres rendus a la mémoire de Mcîr R.vcine, a Chicoutimi et a Quéiîec

OTKE travail serait incomplet, si nous

ykff omettions de donner quelques détails sur

les honneurs funèbres qu'un peuple

affligé rendit aux restes mortels de Mgr

llacine.

Pendant six jours, le corps du prélat resta exposé dans une chapelle ardente, à l'Evêché provisoire de Chicoutimi, sous la garde filiale des Messieurs du Séminaire et de leurs élèves. Et pendant tout ce temps, un gran;^! nombre de personnes sont venues prier auprès du lit funèbre. ISTous y avons vu les manifestations les plus touchantes de regrets et de douleur sinsères. Plus d'un protestant est venu aussi s'y agenouiller et mêler ses pleurs aux nôtres. Plusieurs de ces pionniers du Saguenay, qui ont pris part aux premiers travaux de colonisation exécutés en ce terri-

96 l/ArÔTKE

toire, se montraient inconsolables à la pensée qu'ils ne le reverraient plus, cet apôtre dévoué, qui tant de fois avait relevé leur courage défaillant. Enfin, c'était le deuil de tout un peuple qui comprenait l'étendue de son malhevTr. Comme il était aimé, ISIgr Racine !

Il était aussi vénéré comme un grand serviteur de Dieu. On ne saurait imaginer quel nombre d'objets de piété il a fallu faire toucher aux mains du prélat, pendant l'exposition : il n'a pas été possible d'empêcber que des parties considérables de la soutane, et même de l'aube dont il était revêtu, ne fussent enlevées et partagées. Pour satisfaire la piété des fidèles, il a fallu rechercher et partager de la même façon d'autres soutanes du défunt; et l'on croit que bien plus de deux mille morceaux de drap ont été ainsi distribués. Chacun aurait voulu conserver un souvenir du saint évêque. On est allé jusqu'à emporter des restes de cierges qui avaient servi à l'exposition ou à la messe des funérailles ; on a même enlevé c^uelques-uns des clous d'argent et des autres ornements du cercueil.

Tant de respect, de piété et de foi ont reçu leur récompense. En effet, des personnes dignes de la plus e;rande confiance, tant de Chicoutimi que d'autres endroits du diocèse, ont raconté plusieurs guérisons obtenues par l'intercession du vénérable défunt : car ils ne sont pas rares, ceux qui se sentaient portés à lui

DU SACiUENAY 97

adresser leurs prières, an lieu de les offrir pour le repos de son âme. Et ce qui nous porte à croire davantage à la réalité de ces faveurs, c'est la connaissance personnelle que nous avons, bien qu'il ne nous paraisse pas opportun de donner ici aucun détail là-dessus, des changements extraordinaires qui se sont opérés, depuis la mort de Mgr Racine, dans la situation du Séminaire et du Couvent de Chicoutimi, les deux œuvres qui ont été les plus clières à son cœur. Sans doute le dévoiîé fondateur, qui avait entouré ces deux institutions de tant de sollicitude pendant sa vie mortelle, met à leur service le crédit dont il jouit maintenant, comme nous l'espérons, auprès de Dieu.

Beaucoup de couronnes et de souvenirs mortuaires furent déposés auprès du lit funèbre. Il n'y a pas de dou-te que le nombre de ces pieux témoignages de regret et de reconnaissance aurait été très considérable, si la difficulté des communications n'avait empêché d'en recevoir assez tôt de Québec.

Pendant ce temps, la ville épiscopale avait revêtu ses habits de deuil, si l'on peut s'exprimer ainsi. Durant cette semaine, des insignes funèbres étaient fixés à la porte de chaque habitation et donnaient un aspect lugubre à la jeune cité : spectacle impressionnant potfr l'étranger qui arrivait à Chicoutimi pendant ces jours, de tristesse. On aurait dit que chaque famille pleurait

la perte de riiti de ses membres. Et, pourtant, qu'était 08 deuil extérieur, en comparaison de celui que ressentaient tous les cœurs ! — Assurément, ces manifestations de 'douleur étaient bien légitimes : connaissant mieux les précieuses qualités de celui qui fut si longtemps son pasteur ; édifiée tous les jours du spectacle de ses vertus ; sachant quelle part privilégiée il lui avait toujours donnée dans ses affections ; habituée à compter, en toute occasion, sur son dévouement, la capitale du Saguenay avait raison d'éprouver une douleur plus grande et d'en donner des témoignages non équivoques.

Le 2 février, eut lieu la translation des restes mortels du regretté prélat à la cathédrale, au milieu d'un cortège funèbre des plus imposants. Puis le clergé récita l'office des Morts, qui fut présidé par Sa Grandeur Mgr l'évêque de Sherbrooke.

Cette vaste cathédrale de Chicoutimi, entièrement tendue de draperies funèbres, offrait un aspect saisissant. Des inscriptions bien choisies, empruntées aux saintes Ecritures et redisant en abrégé les œuvres et les vertus du défunt, frappaient les regards de tous côtés.

Le" lendemain, vendredi, était le jour fixé pour les funérailles. La cathédrale était remplie, autant qu'elle pouvait l'être, par une multitude de fidèles venus de toutes les parties du diocèse, mais surtout du Saguenay. Au bas-chœur et dans la partie antérieure

DU SACiUEX.VY 99

de la nef, étaient les représentants de la magistrature et du barreau, ceux des autres professions, les deux déjDutés du comté, les membres du Conseil de ville et des Conseils municipaux, lasoi-iété Saint-Jean-Baptiste, etc.

On avait dispose sur le catafalque, et autour du cercueil, les couronnes et les croix en c.ire et en fleurs qui avaient orné d'abord la cliapelle ardente de l'Eveclié : derniers hommages de parents et d'amis afliigés.

Mgr A. Racine, évêque de Sherbrooke, célébra l'ofiice funèbre, qui fut très solennel.

Après la messe, Mgr T.-E. Ilamel, protonotaire apostolique, et confrère de classe de Mgr D. Racine, monta en chaire, et prononça l'oraison funèbre du regretté défunt. Il prit pour texte ces belles paroles du livre de TEcclésiastique : Heureux V homme qui a été trouvé sans tache, gui n'a prt5 recherché Vor, et qui n'a ixis mis son espérance dans l'argent, ni dans les trésors. Quel est-il, et nous le louerons f Car il a fait des œuvres admirables dans sa vie. Comme on le voit, il était diflicile de choisir un texte qui résumât plus exactement la vie du saint évoque. En développant ce magnifique passage de l'Ecriture et en l'appliquant à l'illustre défunt, Mgr Hamel sut rappeler les grandes œuvres accomplies par Mgr Racine pour le progrès

spirituel et temporel de sou diocèse ; il s'appliqua à uiettre eu relief les belles qualités et les grandes vertus deTévêque défunt, parlant surtout de son désintéressement héroïque et de sa grande charité. Les paroles émues de l'orateur trouvèrent un écho dans tous les cœurs, et firent couler bien des larmes.

Ensuite eurent lieu les cinq absoutes qui sont de règle pour l'enterrement d'un évêquc. Elles furent présidées : la première, par Mgr Ilamel ; la deuxième, par Mgr Marois ; la troisième, par le Rév. M. L.-X. Bégin ; la quatrième, par le Rév. M. C.-D. Bacon ; et la cinquième, par Mgr l'évêque de Sherbrooke.

Après ces cérémonies, on retira les couronnes déposées autour du cercueil, et l'on enleva la mitre et les habits pontificaux qui revêtaient le corps du vénérable défunt ; on recouvrit sa figure de l'amict, et l'on ferma la bière. Quelle scène émouvante ! et comme tous les assistants étaient émus à ce triste spectacle !

On descendit alors le cercueil dans le caveau préparé sous le chœur de la cathédrale, vis-à-vis le marchepied du maître-autel, du côté de l'Evangile.

A la suite des dernières prières de l'Eglise, la fanfare du Séminaire exécuta l'émouvante Marche de Saiil^ Handel, dont les notes semblent autant de sanglots. . . . Tous les assistants voulurent jeter un dernier regard

DU SAGUEXA.Y 101

sur le tombeau de leur évêque regretté ; et ce défilé, qui dura longtemps, donna lieu à des scènes vraiment attendrissantes.

Ces solennités imposantes, ces décorations magnifiques qui ont signalé les funérailles de Mgr Racine, étaient dues à la dignité du pontife ; mais ce qui touchait bien davantage, c'était ce deuil général, ces larmes sincères de tout un peuple ; c'était ce concours d'une si grande multitude pour honorer la mémoire de l'illustre défunt. On comprenait combien il était aimé de tous ! Et l'on ne pouvait s'empêcher dépenser que ces démonstrations extraordinaires étaient véritablement une ovation, un triomphe en l'honneur du plus grand bienfaiteur du Saguenay.

Cependant, deux jours auparavant, la Basilique de Québec avait oftert aussi l'imposant spectacle d'une «cérémonie funèbre particulièrement solennelle. Son Eminence le cardinal Taschereau avait voulu donner un dernier témoignage de l'amitié sincère qui l'unissait à feu Mgr Racine, et de l'affliction profonde que lui faisait éprouver la mort du saint évêque. Et l'on vit ce fait inouï parmi nous, qu'un service funèbre fût •célébré dans l'église métropolitaine, avant même que les restes mortels del'évêque suffragant qui était l'objet d'un tel honneur fussent renfermés dans la tombe.

M. l'abbé L.-A. Piiquct, professeur de théologie

102 l'apCtke

à l'Université Laval, l'un des meilleurs amis du regretté défunt, prononça en cette occasion un éloge funèbre qui fut justement remarqué. Considérant dans Mgr Racine l'homme de conseil et d'action, puis l'homme de dévouement et de cœur, l'orateur sut mettre en lumière cette sympathique figure de YApUre du Saguenay : et cette éloquence émue, dont les accents partaient vraiment du cœur, communiqua la même émotion à Timmense auditoire qui se pressait autour de la chaire sacrée i.

Tous ces honneurs rendus à la mémoire de Mgr Eacine, et surtout ce concert universel de regrets qu'a fait éclater la nouvelle de sa mort, ont montré quels sentiments d'estime et d'affection il a suscités yjartout durant toute sa carrière, et proclament hautement les belles qualités et les vertus éminentes qui ont brillé eu lui.

" Il n'est plus, dirons-nous avec l'éloquentlpanégy- " riste dont nous venons [de parler, mais sa mémoire " vivra dans ses œuvres, dans le cœur de son peuple et " de ceux qui eurent le bonheur de connaître son " mérite ou de jouir des charmes indicibles de sou " amitié. L'histoire de notre Eglise canadienne, sous

1 — Le lecteur trouvera plus loin les remarquables oraisonsfunèbres qui furent prouoncées l'une ù riiicoutiiiii, l'autre à Québec.

DU S.VGUENAY

" le nom de Mgr de Laval, premier évêqiie de Québec, " inscrira le nom de Mgr D. Racine, premier évêque " de Chicoutimi. "

Oraison funèbre de Monseigneur Dominique Racine, évêque DE Chicoutimi, trononcée dans la cathédrale de Chicou-

TIMI LE 3 FÉVRIER 1888 PAR MONSEIGNEUR T.-E. HAMEL, PRO- TONOTAIRE APOSTOLIQUE ET VICAIRE GÉNÉRAL DE QuÉBEC.

Beatiis l'ir qui inventiis est sine macula, qui post aurîim non abiit. nec speravH in pecnniâ et tkesaiiris. Quis est hic, etlaïutabiniiiseuin ? Fecit enim mirabilia in vitd sud.

Heureux celui qui est trouvé sans faute, qui n'a pas couru après l'or, ni n'a mis son espérance dans les trésors et les richesses. Quel est celui là cjue nous lui donnions des louanges ? Car il a fait des choses merveilleuses pendant sa vie.

ECCLIiS. Ch. ^t.

Monseigneur \ iiiesJrèreSy

avoir citées, me contenter de les livrer à vos méditations et descendre de chaire ?

Pourquoi suis-je ici, en effet ? Est-ce pour faire l'élosTe de l' illustrissime et révérendissime Domi-

1 — Mgr Antoine lîacine, évêqne de Slierbrooke.

106 l'apùtke

« nique Racine, premier éveque de ce cliooëse ? Mais

quelles paroles pourront jamais valoir l'éloquence l^oignante de toutes les larmes qui se sont versées d'un bout à l'autre de ce diocèse depuis samedi dernier, à mesure que la funeste nouvelle s'y répandait ? — Est-ce l^our parler du désintéressement de celui qui, depuis vingt-cinq ans, a été le pasteur de cette ville, et depuis dix ans le père dévoué de tout le Saguenay ? Mais qui mieux que vous est capable d'en rendre compte, vous qui avez été les objets immédiats de son inépuisable cbarité et de sa plus vive affection y— Est-ce pour vous raconter les merveilles qu'il a opérées ? Mais quel est donc l'endroit de Chicoutimi, et j'oserai même dire de toute cette immense région, inculte encore hier, et maintenant si pleine d'espérances en partie déjà réalisées, qui ne porte l'empreinte de l'impulsion vive et efficace de Mgr Racine ?

Il n'y a pas cinquante ans encore, ces plages ne retentissaient que des clameurs des hommes de chantiei;, et aujourd'hui, qui oserait dire que, sans le souffle ardent et l'énergie de Mgr Racine, Chicoutimi pourrait s'enorgueillir de cette magnifique couronne d'édifices religieux, d'éducation et de charité qui font sa gloire ? Que dis-je ? si le bruit de la locomotive se fait entendre déjà dans le lointain et doit venir, dès l'année prochaine probablement, réjouir les oreilles des habitants de

DU SAGUEXAY 107

Chicoutimi, n'est-ce pas encore à son indomptable énergie que vous le devez ?

Sans doute, Dieu n'a pas besoin des hommes pour faire son œuvre : et il le montre d'une manière bien souveraine dans ce funeste événement qui, en moins de trois mois, a fait passer d'un état de santé quasi-florissant, et par toutes les phases du dépérissement à vue d'œil, jusqu'à l'anéantissement du tombeau, l'homme qui s'était identifié avec tous les besoins de cette région naissante, et qui semblait si indispensable à son progrès futur.

Mais si Dieu n'a besoin de personne, le cours ordinaire de sa Providence est d'utiliser les qualités de ceux qui se trouvent sous sa main. S'ils sont fidèles, il s'en sert pour produire les grandes choses qu'il a en vue ; et alors il leur fait décerner d'avance la louange qu'ils ont méritée : et lauilabiiniis enin^fecit enirn mirabilla ()i vitâ saâ. Si, au contraire, ces personnes ne se rendent pas dociles à la voix de Dieu, il les rejettera pour en utiliser d'autres qui prendront la place des premières ; ou bien, si aucun de ceux qui sont appelés ne se montre digne de sa vocation, Dieu se plaira à employer ce qu'il y a de plus faible pour confondre les puissances de ce monde : coniemytihilia elegit Deus ut corifandat forila. Ainsi il suscitera un enfant comme David pour terrasser Goliath ; ou une jeune et faible

veuve comme Judith pour couper la tête à Holopherne ; ou une pauvre petite fiile des champs comme Jeanne d'Arc pour déUvrer hi France ; ou au besoin il enverra rAi\ge exterminateur pour massacrer en une nuit l'armée de Sennachérib.

Non, encore une fois, Dieu n'a pas besoin de nous, et c'est nous cpii avons besoin de lui. A chacun de nous, depuis le plus humble jusqu'au plus puissant, il distribue les talents suivant les admirables et toujours aimables secrets de sa Providence, à qui cinq, à qui deux, à qui un seul. Seulement, de chacunil exige, non seulement la somme de talents qu'il lui avait confiée, mais tous les fruits qui en peuvent provenir. Malheur au serviteur infidèle qui, même sans gaspiller le talent qu'il a reçu, se contente de le mettre en sûreté, sans le faire valoir : car celui-là sera jeté dans les ténèbres extérieures, où il n'y a que pleurs et grincements de dents. Heureux au contraire celui qui, par son travail intelligent, par sa constante énergie, double la somme qui lui a été donnée. A celui-là Dieu promet le centuple en ce monde et la plus splendide couronne de bonheur et de gloire dans le ciel.

Or, ça été l'incontestable mérite de Mgr Dominique Racine d'avoir su faire valoir les magnifiques dons que Dieu lui avait départis avec tant de libéralité.

Quel riche caractère, en efl:et, que celui du premier

DU SAGUEXAY 109

évêqiie de Chicoiitimi ! Parlez-nous-en, vous tous qui m'écoutez et qui avez été à même de le connaître si intimement : dites-nous cette afiabilité si cordiale, cette amabilité si pleine d'affection, cette charité si réelle et si chrétienne même à l'égard des personnes qui ne partageaient pas sa manière de voir.

Que dire de ce caractère si franc et si loyal, qui ne savait pas cacher sa pensée derrière le rideau d'une astucieuse diplomatie, mais qui, malgré la rude et énergique expression de sa pensée, conservait toujours une charité exempte de tout fiel et de tout souvenir amer à l'égard des personnes dont il se croyait obligé de combattre les idées ou la manière d'agir ?

Ai-je besoin de parler du dévouement avec lequel il se livrait à tout ce qu'il croyait intéresser le Inen de la religion ou de la patrie, même en dehors des limites de son immense diocèse ? — Oui, ne serait-ce que pour saisir cette occasion d'exprimer ici, publiquement et de la manière la plus solennelle, la reconnaissance que lui doivent, non seulement le Séminaire de Québec et l'Université Laval, mais l'archidiocèse tcfiit entier et son éminentissime prélat, que j'ai l'honneur de représenter à ces tristes funérailles. Je sais quelle profonde blessure a produite dans le cœur de Son Eminence le cardinal Taschercau la terrible nouvelle de la mort si prompte de Mgr Dominique Racine ; car, indépen-

110 i.'apotke

damment des liens d'amitié qui existèrent toujours entre eux, Son Eniinence apprécie toute la grandeur de la perte qu'EUe fait personnellement. Qui, en effet, '^ jamais su, comme Mgr Dominique Racine, tenir à l'égard de ses amis ce langage à la fois ferme et dévoué, franc quelquefois jusqu'à la rudesse, mais toujours si débordant d'amitié, ne craignant pas de déplaire quand par là il pouvait rendre un vrai service ! C'était là surtout le caractère que savait apprécier Son Eminence et dont Elle va si péniblement sentir la privation.

Et, quant à nous, membres du Séminaire de Québec et de l'Université Laval, comment pourrons-nous jamais assez téraoigner notre reconnaissance pour ce dévouement sans borne qu'il a montré envers ces deux institutions et envers ceux qui les dirigent ? Sans doute, parmi ceux-ci, il comptait des amis intimes, et chez Mgr Racine l'amitié n'était pas un vain mot ; mais le ciel me préserve de rabaisser le principe du dévouement de Mgr Racine par rapport à l'Université Laval, à un simple sentiment d'affection personnelle ! Si vif que fut chez lui le sentiment de l'amitié, il savait le faire taire lorsqu'il croyait que le bien de la religion ou du pa^'s le demandait. Mais plus hautes étaient les idées de Mgr Racine relativement à l'Université Laval. En elle il voyait, non un groupe

])U SAOUEXAY m

d'hommes dont qiielf|ues-uns lui étaient personnellement cliûrs, mais une institution destinée à vivre des siècles ; une institution appeL'e à être le couronnement de l'édifice intellectuel, religieux et scientifique de notre pays ; l'œuvre chérie des Souverains Pontifes et, par conséquent, l'œuvre de Dieu ; le soutien de la nationalité canadienne-française aussi bien que de l'unité religieuse de nos compatriotes dans toute l'Amérique du Nord. Aussi ne lui marchande-t-il ni ses services, ni ses peines, ni ses fatigues. Qu'il me suffise de rappeler ce voyage qu'il entreprenait, il y ajuste trois ans, sur un seul mot de Tarchevêque de Québec, et malgré toutes les rigueurs de la saison. Arrivé depuis quatre jours à peine, il se remet en route pour Québec. Sans avoir et sans prendre, pour ainsi dire, le temps de faire de préparatifs, il n'écoute que son dévouement pour des causes chères à son cœur, parce qu'il y voit l'intérêt de la gloire de Dieu ; et il part pour Rome sans hésiter. Il lui en coûtait cependant, car il ne faisait presque que d'en arriver, et il ne savait trop quel accueil on lui ferait pour un second voyage à si courte échéance.

Ah ! l'accueil qu.i l'attendait ! c'était bien celui qui était dû à ce caractère si noble, si franc, si essentiellement loyal. Son premier voyage avait laissé à Rome les meilleures impressions ; le dernier ne fit qu'aug-

incnter l'estime qu'avaient conçue de lui et les érainentissimes cardinaux et le Souverain Pontife luimême. Dans la Ville Eternelle, où la multitude des affaires rend si longues toutes les procédures, il obtenait en quelques mois tout ce qu'il j était allé eliercher. . . et bien plus encore ! Oui, j'en suis sur, tous ceux de ces éminents personnages qui ont eu occasion de s'intéresser aux affaires du Canada et qui ont connu ^Igr Racine, vont pleurer avec nous sur la perte que vient de faire, je ne dis plus le Saguenay seulement, mais le Canada tout entier.

Hélas ! il faut que je me borne sur ce sujet des qualités personnelles, qui pourrait m'entraîner bien loin si je n'écoutais que mon cœur. Or, je ne puis descendre de chaire sans dire un mot du désintéressement de Mgr Racine et de ses œuvres, — de ces deux sujets qui sont inséparables, ''puisque c'est par le premier qu'il a pu exécuter les seconds.

Post auram non ahiit nec sperav't in pecuniâ et thesauris. JSTon ! il n'a pas couru après l'or, ni n'a mis ses espérances personnelles dans la possession des richesses et des trésors. Ses espérances personnelles I Vous savez à quoi elles se bornaient, vous tous qui avez été les heureux témoins de sa vie habituelle. Comme curé, il s'est, j'oserais dire, toujours trouvé à n'avoir à son usage, en fait de presbytère et d'église,

DU SAGUEXAY , jjiî

que des bâtiments ou trop vieux, ou trop neufs ponr y trouver ce confortable qui peut être l'objet Icgitiinô de l'ambition la plus restreinte. Jamais, certes, le 1d:<c n'a pu trouver place dans ses modestes presbytèroiî. Devenu évêque, bien loin de clierchor, je ne dirai pîi; le faste, mais même cet appareil extérieur qu'on s'attend à trouver dans le plus humble évêché, toiilè son ambition a consisté à s'effacer le plus possible laimême, au profit des œuvres qu'il croyait urgentes poir son nouveau diocèse.

Aussi, quelle transformation dans Chicoutimi, je ne dis pas depuis quarante ans, époque où il n'y avait pas même ici l'apparence d'un village, mais depuis vingt ans, moins encore, depuis cet épouvantable incendie de 1870 qui réduisit, pour ainsi dire, tout le Saguenay en cendres ! Qui, à cette époque, eût osé prédire que, quinze ans plus tard, ces hauteurs seraient couronnées de tous ces spacieux édifices qui ont noms cathédrale collège, couvent du Bon-Pasteur, hôpital Saint- Valliei- ? N'aurait-on pas souri de pitié à une semblable prédictiott, qui eût passé pour le rêve d'un insensé ? Et cependant, mes chers frères, tout cela est une réalité. Or, h qill le devez-vous ? Si ces œuvres eussent pn germer dâllît la pensée d'un autre, auraient-elles pu acquérir le <:lei^ré de développement, j'oserais presque dire, de prospériti; relative où nous les voyons, sans lo désintéresH^^Hjont

*^- .^..ty

114 l'atôtre

profond de votre premier pasteur, et sans son énergique impulsion qui a pu susciter et grouper autour de lui, et à son exemple, tant de généreux dévouements ! Mais ce n'est pas tout. Aboyez-vous dans le lointain, sur ces plages du lac Saint-Jean, si facilement abordables maintenant, alors si difficiles à attein»lre, ce monastère de Sainte- Ursule, qui ne date que d'hier et qui est déjà obligé de dilater ses flancs pour contenir l'essaim toujours croissant des jeunes filles du Ilaut- Saguenay, lesquelles n'ont plus rien à envier aux grandes villes î Eh bien ! lui aussi, produit de l'initiative éclairée de Mgr Racine, n'a pu, malgré son éloignement, se soustraire aux libéralités personnelles de son premier pasteur.

Or, comment Mgr Eacine a-t-il pu trouver moyen de fournir tant, et à tant d'institutions diverses ? — Par son désintéressement personnel. Afin de diminuer les dépenses, il a voulu, jusqu'à ces derniers mois, prendre son logement au Séminaire et se contenter de l'ordinaire de la maison. Sachant combien cette institution était elle-même à l'étroit, il a voulu s'y borner à deux modestes appartements, préférant se gêner pour gêner le moins possible les autres. Ayant annexé la cure de Chicoutimi à son évêché pour lui créer quelques ressources, c'est à son séminaire qu'il en a abandonné d'une manière permanente toute la dîme, sans compter

DU SAGUEXAY 115

les nombreux et importants bienfaits qu'il trouvait moyen tous les ans do lui conférer en sus. Ah ! c'e^t que, comme Mgr de Laval, dont il imitait le dépouillement volontaire, il comprenait toute Timportance d'un séminaire pour la ressource future du diocèse. Aussi y avait-il mis toute son ame et tout son cœur. La veille de sa mort, dans cette derniëre nuit où il disposa avec tant de calme de tout ce qui lui appartenait, parlant de son séminaire, il dit : " Adam, lorsqu'il vit l'épouse que Dieu lui avait donnée, s'écria : Voilà l'os de mes os et la chair de ma chair ; eh bien ! pour moi, mon séminaire c'est bien l'os de mes os et la chair de ma chair."

Dans les derniers mois de sa vie, pendant cette errible et inexorable maladie qui, en dépit de son énergique résistance, le menait si rapidement à la tombe, une préoccupation constante a été l'objet de son attention et de son zèle : il voulait construire un évêché. En effet, lorsqu'il jetait les yeux autour de lui, il pouvait se dire avec une légitime satisfaction : " Le diocèse de Chicoutimi est organisé. Il a son collège avec un personnel de directeurs et de professeurs pleins de talents, d'ardeur et de dévouement ; il a ses couvents si prospères pour l'éducation des jeunes filles ; il a son hôpital dont j'expérimente la brûlante charité et le dévouement éclairé. " Il pouvait même

IIG l'apôtke

ajouter : *' Le contrat qui doit amonor le eheiniu de fer jusque dans l'enceinte de Clncoutimi, est signé ! Il manque cependant quelque chose : Cliicoutimi, qui a un évêque, n"a pas d'évêché. '" Sans doute on était heureux de partager avec lui le pain de l'hospitalité ; mais enfin l'évêque n'a pas do chez lui, car on ne saurait appeler évêché la plus humble des maisons de la ville qui lui prêtait momentanément un al)ri.

Avec cette ardeur qu'il apportait à tout, il se mit à l'œuvre, autant du moins que le lui permettait la maladie. Dans les derniers temps même, on eût dit que c'était une course entre Mgr Racine et la mort, à qui terminerait plus tôt sa tâche, ou Mgr Racine son évêché, ou la mort le dernier coup de sa faulx. Hélas ! c'est celle-ci qui l'a emporté. Une série d'obstacles de tout genre, probablement providentielle, a empêché le commencement d'une œuvre que l'énergique ardeur de A[gr Racine pouvait seule mener à bonne fin de son vivant, mais qui, commencée et à peine ébauchée, eût peut-être été une source d'embarras pour son successeur, en gênant la liberté de ce dernier.

Mais pourquoi donc Mgr Racine voiilait-il tant bâtir un évêché ? Etait-ce pour s'y loger lui-même plus à son aise, et y jouir de la gloriole d'un palais ? Ce serait mes chers frères, faire injure à une si sainte mémoire que de lui attribuerun seinl)lable motif, (^lumd même

DU SAGUEKAY 117

tout le passé ne serait pas là pour protester contre tout motif purement personnel, sa (lernière maladie nous donnerait la véritable raison de tant d'efforts. Dans un de ses moments d'épancliemoiit avec ses dévouées garde-malades, dans un de ces si rares intervalles où la maladie par sa ténacité lui laissait entrevoir qu'elle pouvait se terminer fatalement, on l'entendit laisser échapper cette plainte qui peint si bien son bon cœur en même temps que le désintéressement de ses motifs: "Ce qui me fait le plus de peine, c'est de mourir avant d'avoir pu laisser un évêclié à mon successeur ! "

Mais Dieu, dont les décrets sont impénétrables et qui n'a besoin de personne pour accomplir ses desseins, avait trouvé suffisamment remplie cette carrière de soixante ans, toute pénétrée du zèle le plus ardent et le plus pur delà maison de Dieu. Il voulut achever d'épurer son fidèle serviteur par la plus pénible épreuve, eu égard au caractère du malade, celle de l'inaction forcée ; pendant près de trois mois, il le riva à cette petite chambre de l'hôpital que vous connaissez tous, se contentant d'accepter le mérite accumulé des désirs du saint évèque, seule ressource qui lui restait pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Dans cette dure épreuve, Dieu lui conserva jusqu'à la fin toute la lucidité de son intelligence et toute la

118 l'apûtke

sensibilité de son cœur. Aussi Mgr Racine a-t-il pu jouir de l'affection ot du dévouement de tout son peuple : de ces bonnes Sœurs qui lui ont prodigué les soins les plus délicats, ainsi que la riche aumône de leurs ferventes prières ; de ces pauvres malades qui vivaient sous le même toit que lui, et dont plusieurs ont offert sincèrement à Dieu le sacrifice de leur vie pour sauver celle de leur bien-aimé pasteur; de toutes les communautés du diocèse et même des diocèses étrangers, qui Vont entouré des témoignages de leur vive sympathie ; de tous les habitants de Chicoutimi, qui, protestants comme catholiques, n'ont cessé de lui prodiguer les marques sincères de leur confiance, de leur estime et de leur affectueux respect. Sans doute, aussi, il a été bien agréablement sensible à toutes ces marques d'amitié qu'il recevait des nombreux amis qu'il s'était faits dans les diocèses étrangers.

Mais, entre tous, les témoignages qui le touchaient davantage, étaient ceux qu'il recevait de son cher et dévoué clergé. Son clergé, c'était la prunelle de son œil, c'était un dédoublement de lui-même ; aussi comme il l'aimait ! Combien il fut sensible à cette démarche collective par laquelle son clergé s'entendit à offrir pour lui, au jour de îs'oël, le saint sacrifice de la messe ! Sans doute cette offrande commune a été bien agréable à Dieu, puisque, cette nuit-là même et

DU SAGUEXAY 119

les jours suivants, Dieu a bien voulu faire éprouver à l'auguste malade un mieux sensible. Il nous est donc permis de croire que, si Dieu n'eût arrêté que la carrière de Mgr Dominique Racine devait se terminer cet hiver, Mgr Racine eût été sauvé par les prières de son clergé. Mais cette affection, Mgr Racine la rendait du fond du cœur à son clergé. Dans ces moments suprêmes, dans ces derniers entretiens qui furent comme le testament spirituel du bon pasteur, il dit à ceux qui eurent alors le bonheur d'être ses confidents : " Dites à mon clergé combien je l'aime ! oui, je l'aime de tout mon cœur ; il est possible que d'autres évêques puissent aimer autant leur clergé, mais aucun ne saurait l'aimer plus que j'aime le mien. S'il m'est arrivé de faire de la peine à quelques-uns de nos prêtres, c'est bien contre mes intentions. Dans tous les cas, je leur demande de me pardonner. "

Oh 1 dormez en paix, cher et vénéré pontife. Non, aucun nuage ne se trouve entre vous et votre clergé : je ne vois ici que témoignages de respectueuse affection et de cuisants regrets. Que votre dépouille mortelle repose tranquillement au milieu de votre peuple et entourée de sa pieuse vénération ! Et, quant à vons, allez rejoindre au ciel les Laval, les Briand, les Plessis, les Baillargeon, que vous avez honorés de votre respect ou que vous avez entourés de votre dévouement.

lïO l'apôtre

Continuez-y Tocnvrc de proteetion que vous avez commencée ici-bas, et aidez votre peuple à aller vous y rejoindre.

Cependant, mes cliers frères, l'appareil de cette cérémonie funèbre, ces cris déchirants que l'Eglise nous fait répéter autour de la tombe de ses plus saints serviteurs, au moment de leur trépas, nous avertissent que nous avons un devoir à remplir, devoir de reconnaissance pour un grand nombre, devoir d'amitié pour tous. Si sainte, si parfaite qu'ait été la vie sur la terre, Dieu, dont la sainteté et la perfection infinies trouvent des taclies jusque dans ses anges, demande peut-être un complément à la justification qui a été commencée sur la terre. Ce serait donc une cruauté que de se renfermer dans la douce confiance d'un bonheur immédiat, et de refuser, sous ce prétexte, des prières à celui dont la perte vous cause tant de regrets. Quels que soient les justes motifs de notre confiance, ne cessons pas de prier pour le repos de Vàma de notre clier et vénéré défunt.

Qui sait, mes cliers frères, s'il n'a pas à expier, dans les liammes du purgatoire, des impatiences, des découragements, des froissements trop naturels dont, par vos désobéissances, ou par votre refus de suivre ses conseils charitables, vous avez peut-être été la cause ! Qnï d'entre vous, levant la main vers cette dépouille

DU SAGUEXAY 121

mortelle, peut se dire : Je suis innocent tlii sang de ce juste ? Que chacun donc, dans la crainte d'avoir contribué aux souifrances dont la terrible justice de Dieu le tient peut-être responsable à cause de vous, s'empresse de lui donner, du fond du cœur, l'aumône de ses suflrages. Ce sera là la meilleure manière de lui témoigner votre estime et votre reconnaissance.

Ainsi entouré des jDrières de tout son peuple, il sera délivré par votre charité; et si, comme nous l'espérons, il jouit déjà dans le ciel de la récompense de ses travaux, vos prières vous reviendront, enrichies de sa protection et toutes imprégnées de la bénédiction de Dieu, pour vous aider à mener sur la terre une vie de chrétien, et h aller au ciel rejoindre celui que vous avez aimé sur la terre, pour y jouir avec lui de l'éternel bonheur que Dieu réserve à ses fidèles serviteurs. Ainsi soit-il.

Oraisok fukèbre de Mon'seigkeur Dominique Kacixe, évêque DE Chicoutimi, prononcée dans i.a. basilique de qiéiîec, le 1er février 1888, par monsieur l'abré Louis-H. Paquet, docteur en théologie et professeur a l'Université Laval.

/pe dédit qiiosdam qiiidem nposlolos [Eph. IV,

C'est Dieu lui-même qui nous a donné quelques apôtres.

Eminence i, mes frères,

h}^ ^^ "^ ^ cérémonie funèbre a laquelle nous tl^Y^y'%," assistons, cérémonie qui attire dans les °v^ nefs de cette basilique une foule si nom- K-^ breuse et si recueillie, est par elle-même un éloge bien éloquent de celui qui en est a l'objet 2.

Les cendres de Mgr D. Racine sont à peine refroidie3,ses restes inanimés ne reposent pas encore sous

l Son Eiaincnco le cardinal ïaschereau, archevêque de Québec.

2— M. l'abbé Louis-Honoré Taquet, prOtre du Séminaire de Québec, avait été prié de faire l'éloge funèbre de ]Mgr D. Racine, Averti à la dernière heure, M. l'abbé Paquet dut en quelque

124 1,'apôtre

les dalles du sanctuaire de sa cathédrale inachevée, et cependant voici que, par les ordres de Son Erainence le cardinal archevêque de Québec, cette église métropolitaine revêt ses plus solennels habits de deuil, et de TOUS côtés on accourt pour honorer la mémoire, non pas d'un grand de la terre, non pas même d'un prélat célèbre par des actions d'éclat, par des écrits retentissants, ou encore par une longue et brillante administration de quelque florissant diocèse, mais pour honorer la mémoire du plus modeste, du plus obscur, du plus pauvre des éveques.

Fait presque inouï, dans l'histoire de nos solennités religieuses, qu'un service funèbre soit célébré, dans la première et la plus vénérable église de tout un pays, avant même que la tombe se soit définitivement fermée sur la dépouille mortelle de celui pour qui nous

sorte improviser son diseours, lequel n'en fut peut-ttre que plus vrai par là-même qu'il était plus spontané. L'émotion profonde dont l'orateur était pénétré se communiqua tout de suite à son auditoire, qui i'écoutaavecla plus religieuse attention et une visible sympathie. Depuis quelques années, M. l'abbé L.-H. Paquet avait été empêché par la faiblesse de sa santé de paraître dans la chaire de la basilique. En l'y voyant ce jour-là, tout le monde sentait que seul un devoir d'amitié avait pu le décider à entreprendre, sur quelques heures d'avis, une tâche aussi difficile et aussi délicate que celle d'un éloge funèbre. Mais il faut avouer que l'amitié a parfaitement inspiré l'orateur de la circonstance, et a su mettre sur ses lèvres des parv)l(:s aissi sincères que touchantes.

venons tous verser des larmes et des prières ! Fait inouï qui parle bien haut à F honneur du brave et noble évêque qui vient d'être enlevé à notre admiration et à notre amour, qui parle aussi bien haut à l'honneur du prince de l'Eglise qui a commandé ces pompes funèbres à la première nouvelle du tragique événement dont la ville de Chicoutimi fut le théâtre samedi dernier.

Quelle est donc la cause d'une distinction si grande, si extraordinaire, qu'au premier abord elle nous paraîtrait même tenir de l'étrange ?

Ah ! M. F., c'est qu'il s'agit ici d'honorer, dans la personne de l'humble évêque c^.e cette lointaine région du Saguenay, un aiiôtre, un véritable apôtre dans toute la force du mot, de ce mot qui est pourtant le plus fort que puisse nous fournir le langage ecclésiastique lorsqu'il s'agit de désigner l'un de ces travailleurs infatigables qui ont consacré leur vie entière à cultiver, à arroser de leurs sueurs la vigne cliérie du Seigneur. Ipse dédit quosdam quidem apostolos.

L'apôtre ! Ce mot simple et sublime à la fois résume admirablement toute la carrière, tant sacerdotale qu'épiLcopale, de Mgr Dominique Racine, premier évêque de Chicoutimi.

Pour qu'un homme, consacré au service de Dieu et

12G l'apôtee

de l'Eglise, vuissc mériter, en droit et en vérité, un titre si grand devant la terre et (.levant le ciel, il faut qu'il ait été doué par Dieu lui-même d'un ensemble de qualités bien précieuses et bien rares. Mais il faut qu'il soit, avunt tout — personne, je crois, ne voudra contredire cette assertion— homme de conseil et d'action? homme de dévouement et de cœur.

Or, M. F., plus j'examine l:s œuvres de Mgr Racine, plus je scrute les motifs qui l'ont dirigé dans toutes ses entreprises, plus j'étudie les traits admirables de cette belle figure de prêtre et d'évêque, plus ausd je me convaincs que rien chez lui n'a manqué de ce qui constitue l'homme vraiment apostolique.

L'apôtre n'a pas seulement à prêcher l'Evangile aux nations. Il lui faut en même temps foncier des églises, créer des œuvres dans lesquelles l'esprit de Jésus-Christ puisse se conserver et se perpétuer à travers les âges. Le succès d'une pareille mission requiert deux forces également nécessaires : le conseil et l'action ; le conseil qui ordonne, l'action qui exécute ; le conseil que la prudence dirige, l'action que le courage et l'énergie commandent.

Qui déjà ne reconnaît à ces premiers traits la sympathique figure de celui que nous pleurons?

Jeune vicaire à Notre-Dame de Québec, après avoir

DU SAGUEXAV 127

fait ses études classiques et ecclésiastiques au séminaire de la même ville, on le voit, dès le principe, déployer, dans la modeste sphère de son action, cette sagesse de dessein, cette énergie d'exécution, qui devaient le suivre sur de plus vastes théâtres.

Je ne puis me dispenser de rappeler ici que c'est lui qui, par son zèle actif et ingénieux, sauva de l'oubli, probablement de la ruine, ce pieux sanctuaire de î^otre- Dame des Victoires, d'où chaque jour tant de grâces et de bénédictions se répandent sur les fidèles de cette paroisse.

Curé de Saint-Basile, puis de Saint-Patrice de la Rivière-du-Loup, partout son esprit organisateur, son courage au-dessus de toutes les épreuves témoignèrent que le sang de l'apôtre bouillonnait dans ses veines, et qu'il était de la race de ceux qui s'épuisent et meurent au service de Jésus-Christ.

Mais Dieu le destinait à des travaux plus grands encore.

Une immense vallée venait de s'ouvrir au défricheur canadien et appelait en même temps la semence évangélique. Son poste était tout trouvé ; il fut nommé curé de Chicoutimi.

Ici, M. F., commence à proprement parler cette vie de l'apôtre, dont les travaux antérieurs n'étaient qu'un

prélude, et qui, se poursuivant à travers les diverses fonctions de curé, de vicaire forain, de vicaire général, devait s'épanouir par Vépiscopat et s'éteindre sous son pesant fardeau.

Qui dira les travaux accomplis, le zèle déployé, les jirivations endurées par le dévoué curé de Chicoutimi dans l'intérêt des âmes dont il était chargé ?

.Vussi quand vint l'heure où Ton jugea qu'il fallait donner un évêque à cette jeune contrée du Saguenay, encore pauvre de biens acquis, mais riche des espérances de l'avenir, l'opinion publique désigna de suite celui que Rome ne pouvait manquer de clioisir.

Il ne nous est pas possible de renfermer dans le cadre restreint de cet éloge funèbre tout ce qu'a fait MgrD. Racine pour organiser et développer l'immense diocèse confié à sa sollicitude. Qu'il nous suffise de rappeler ses principaux titres à la reconnaissance de son pays.

Deux choses surtout contribuent à former un peuple : l'éducation religieuse, la culture du sol.

L'éducation religieuse forme Tesprit et le cœur du peuple ; la culture du sol le rend maître de la forêt et la convertit en champs fertiles d'où sort la richesse publique.

DU SAGUEXAY 12î^

Eh bien ! M. F., éducation et colonisation, voilà le double objectif des travaux et des efforts de Mgr Racine pendant toute sa carrière. Ceux qui ont visité le diocèse de Chicoutimi dans ces dernières années, se sont sans doute demandé comment, dans un pays si nouveau et avec aussi peu de ressources, Mgr Eacine était parvenu à bâtir une cathédrale, à fonder un grand et un petit séminaire, deux couvents pour l'instruction des filles, et un établissement de charité publique. Le mot de l'énigme, c'est l'esprit de conseil et d'initiative, l'énergie presque surhumaine du premier évêque de cette jeune contrée.

Apôtre de l'Evangile, il l'était, vous le vo3'ez, dans le vrai sens du mot. Il fut aussi l'apôtre de la colonisation, et c'est en très i^rande partie à son zèle infatigable que le district de Québec doit d'être relié aujourd'hui par une voie commode et rapide avec cette vaste et fertile contrée du Saguenaj destinée à recevoir le tropplein de notre population toujours croissante, et qui sera avant longtemps le grenier fertile qui alimentera nos marchés. Autant Mgr Racine mérite le titre d'apôtre de l'Evangile, a'jtant il mérite celui de patriote et de bienfaiteur de son pays par le mouvement qu'il a imprimé à la colonisation! dans toute l'étendue de ce qu'on a appelé et de ce que l'on appellera avec de plus en plus de raison le royaume duSaguenay.

INous venons de voir riiommc de conseil et d'action ; \;oyons maintenant, on peu de mots, l'homme de dévouement et de cœur.

Les plus belles actions aux yeux des hommes sont souvent bien petites aux yeux de Dieu. Que faut-il, au point de vue de la foi, pour frapper de stérilité les actes en apparence les plus éclatants et les plus féconds ? Un motif intéressé, un sentiment égoïste, une pensée de glorification personnelle, un retour malheureux sur soi-même lorsque tout devrait être rapporté à Dieu, à ce Dieu jaloux à qui appartient tout honneur et toute gloire.

Le véritable dévouement, le dévouement désintéressé, est chose bien rare, même dans les vocations qui en exigent le plus.

J'ose dire que Mgr Dominique Racine a été un modèle accompli de cette abnégation complète, de ce sublime oubli de soi-même qui est le trait caractéristique de 1 "apôtre dans son type le plus parfait.

Tout poar Dieu, tout pour l'Eglise qu'il aimait d'un nmour ardent et pas.sionné, tout pour les âmes confiées à ses soins, tout pour son clergé dont il était le père tendre et adoré, tout pour l'avancement de ses œuvres

DU SAGUF.XAY 131

fondées au prix de labeurs et de sacrifices de tous genres ; pour lui-même rien, jamais rien,

La Providence, qui l'avait destiné à reproduire fidèlement sous nos yeux le dévouement apostolique des plus illustres fondateurs de nouvelles Eglises, sut le préparer par degrés à la mission difficile qui lui était réservée, comme fondateur de l'Eglise de Chicoutirai.

Curé, comme nous l'avons vu, d'abord de Saint- Basile, puis de la Rivièie-du-Loup, il n'avait même pas de presbytère ; il logeait, soit dans une mansarde, soit dans l'obscur soubassement d'une pauvre sacristie ; mais il ne se plaignit jamais.

Le môme sort l'attendait à Cliicoutimi où. tout était à faire. Il a été dix ans éveque ; et, sur ces dix années de labeurs ardus et fructueux, pendantlesquelson voit s'élever par ses soins une magnifique cathédrale, des maisons d'éducation et de charité ; sur ces dix années consacrées tout entières à l'avancement, à la prospérité d'une région qui sera plus tard l'un des plus riches joyaux de notre domaine national, il a passé quelques semaines à peine chez lui, dans ce qu'il appelait, avec une joie que je serais tenté de dire enfantine, sa maison, sa petite maison. Et pourtant cette maison, nous l'avons vue ! Le plus humble rentier de Québec aurait eu honte de l'habiter !

132 h'APÔTRE

Soyons juste cependant. Il songeait à construire une résidence épiscopale convenable, non pour lui-même ■ — il se trouverait mal à l'aise, d«'sorienté, lui l'apôtre, lui le missionnaire, dans un logement vaste et spacieux — , mais au moins pour ses successeurs. Cette résidence n'est pas encore sortie de terre, il est vrai ; mais le successeur de l'évêque apôtre trouvera déjà recueillie et soigneusement conservée une bonne partie de la somme nécessaire pour qu'un jour l'évêque du royaume du Saguenay puisse être chez lui et recevoir chez lui les membres de son clergé.

Homme de dév'ouement et de cœur ! Ah ! mes frères, que ne puis-je ici faire appel à des souvenirs personnels ! Mais la dignité de cette chaire ne l'autoriserait peut-être pas. Je puis au moins en appeler au témoignage de ceux qui, comme nous, ont connu intimement ce cœur d"or, cet ami fidèle, ce caractère sincère et loyal, cette nature franche et généreuse, toutes ces belles qualités de l'intelligence sans doute, mais du cœur surtout ; qualités qui se reflétaient si admirablement dans sa figure sympathique et expressive, dans sa démarche vive et décidée, dans sa conversation chaude, animée, toute pétillante de verve et d'esprit !

Mais il faut me borner. Et pourtant v^us me jK-rmettrez de rapporter un trait qui résume tous les autres.

DU SAGUEXAY 133

Il y a de cela trois ans. Ou était au cœur de l'hiver. De grands intérêts ecclésiastiques réclamaient à Québec la présence de Mgr D. Racine comme celle de seà collègues dans l'épiscopat. Il faut traverser cinquantedeux lieues déneiges et de montagnes ; mais il n'hésite pas, et on le connaît si bien que personne ne d )ute qu'il sera l'un des premiers rendus à l'appel de son métropolitain.

La réunion épiscopale terminée, il s'agit maintenant pour l'un des évoques de se transporter à Rome par la saison la plus rigoureuse. Le choix tombe sur Mgr D. Racine. Ne craignez rien, il ira, ([uoi qu'il eu coûte. Mais avant de quitter Chicoutimi pour se rendre à Québec, il n'avait pas prévu ce voyage à Rome. Eh bien î il se remet bravement en route pour le Saguenay, pourvoit rapidement aux besoins de son diocèse pendant son absence, et au bout d'une semaine ou à peu près il est de retour à Québec, pvêt à s'embarquer pour la Ville Eternelle, ayant parcouru,dans l'espace de quelques jours, par des routes impraticables, au milieu de froids intenses et de tcmpStes effroyables, inie distance de cent soixante lieues environ.

Ah ! nous le voyons encore, au moment de ce départ pour aller soutenir à Rome une seconde fois les plus chers intérêts de l'Eglise de Québec. Jamais, nous dit-il, sacrifice ne m'a tant coûté ; j'en ai le cœur tout

brisé ! Mais le devoir était là. Il partit. Par sa loyauté et sa droiture, par cette manière nette et franche d'exposer une cause qui portait avec elle l'accent même de la vérité, il surmonta tous les obstacles et fit prévaloh" les droits de la justice. Il laissa à Rome, dans l'esprit du Saint-Père, des cardinaux, l'impression la plus favorable, la plus profonde et la plus durable. Mais je m'arrête, M. F. Je me hâte de conclure cet éloge bien imparfait sans doute, qu'il m'a fallu en quelque sorte improviser, mais que l'amitié a imposé à ma faiblesse.

Tel a été rhomme, tel a été l'apôtre dont l'Eglise de Chicoatimi et de la Province de Québec tout entière déplore amèrement la perte.

Si, pour mesurer l'étendue de cette perte, il fallait ajouter une dernière considération à ce que je viens de vous dire, j'appellerais votre attention sur la vivacité des souvenirs qui s'attachent au nom de Mgr D. Racine, sur l'universalité des regrets que sa mort laisse dans les cœurs.

Los sympathies qu'un homme reçoit j^endant la vie sont quelquefois trompeuses ; elles peuvent prendre leur source dans un sentiment dissimulé d'intérêt et il'égoïsme. Il n'en est pas ainsi des sympathies et des regrets qui éclatent sur une tombe.

Or, quel spectacle s'ofl're à nous depuis quelques

DU S.VGUEXAV 135

jours ? colui de la douleur la plus profonde et la plus universelle. C"est un couccrt !2:énoral d'élo2:es et de regrets, concert lugubre et solennel auquel prennent part le peuple, le clergé, les communautés religieuses de cette ville, tous les organes de l'opinion publique, enfin les amis sans nombre que comptait parmi nous le digne et saint évoque que la mort, l'impitoyable mcrt vient de coucher si brusquement dans la tombe. Concert éloquent que celui-là, M. F., plus éloquent que ne pourrait être aucune parole humaine.

Hélas ! il n'est plus cet homme de Dieu, cet apôtre vaillant et intrépide qui jamais ne se laissa abattre par la grandeur du travail et par les difficultés de la lutte ! Je me trompe. Des hauteurs du ciel où déjà sans doute les anges qui président à nos éternelles destinées ont transporté son âme, la foi nous autorise à croire qu'il continuera de suivre de son regard paternel les progrès spirituels et matériels de ce peuple qui lui était si cher, de cette Eglise qu'il aima d'un amour si tendre.

Il n'e ?t plus ; mais sa mémoire vivra dans ses œuvres, dans le cœur de son peuple et de ceux qui eurent le bonheur de connaître son mérite ou de jouir des charmes indicibles de son amitié. L'histoire de notre Eglise canadienne, sous le nom de Mgr de Laval, premier éveque de Québec, inscrira le nom de Mgr D. Racine, premier éveque de Chicoutimi.

13G l'a PÛT R s

0 noble évêque, trop vite enlevé à notre affection, agréez ce suprême lioramagc rendu ù votre mémoire, au nom de l'illustre métropolitain de cet archidiocèse à qui vous étiez si profondément dévoué, au nom de cette université catholique que vous avez si généreusement servie, au nom de la ville de Québec tout entière qui eut les prémices de votre zèle et qui vous a suivi avec intérêt, avec amour, dans les diverse3 phases de votre carrière apostolique.

Nos prières et nos larmes vous accompagnent au delà de la tombe, et jamais votre souvenir ne s'effacera de notre mémoire. — Ainsi soit il.

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Le té.moic;xage des JornxAUx

.;i^4,S^0US les organes do l'opinion publique,

^ i^aT/^'^'w élisait l'éloquent orateur de la Basili-

^^îp^A^sK^-) que de Québec, ont pris part au oncert

général d'éloges et de regrets (pii s'est

'M^ élevé à la mort de Mgr D. Racine. — îsTous

doinions ici quelques extraits des articles que

les journaux français de Québec, de Chicou-

timi et de Sherbrooke, ont consacrés à la mémoire de

l'évoque défunt.

(Le Proi^rès du Sagucnav }

Le samedi, 28 janvier dernier, entre onze heures et midi, les cloches de la Cathédrale, du Séminaire, du Couvent du Bon-Pasteur et de l'Hôtcl-Dieu Saint- Vallier de Chicoutimi sonnant à toute volée, annonçaient un événement extraordinaire. Une grande douleur oppressa aussitôt tous les cœurs ; avec la rapidité de l'éclair, se répandait de tous les côtés l'accablante nouvelle de la mort de Sa Grandeur M^r

138 l'apôtrx

Dominique Racine, évOque de Chicoutimi. Oui, la jeune Eglise de Cliieoutiini venait de perdre déjà son premier pasteur ; le Saguenay, son meilleur ami, son plus ferme soutien, celui qui était à la fois son orgueil, sa* force, son espérance.

Le Saguenay a subi bien des épreuves, depuis qu'on l'a colonisé ; mais quel deuil égala celui de ce jour ? Quel de ses malheurs l'a frappé au cœur autant que la calamité qui l'afflige aujourd'hui ? Des incendies, des récoltes manquées, cela se répare à la lin, et parfois i-apidement ; mais comment remplacer le plus dévoué des amis, le plus tendre des pères ! D'ailleurs, dans ses mauvais jours, le Saguenay pouvait compter sûrement sur son grand vicaire, plus tard sur son évêque ; tandis qu'aujourd'hui, il reste vraiment désolé, éperdu, sans qu'aucune voix [misse le consoler !

(le Canadien )

Une dépêche télégraphique, reçue samedi après-midi au palais cardinalice, mande que Sa Grandeur Mgr Dominique Racine, évêque de Chicoutimi et frère de l'évêque de Sherbrooke, a succombé, à onze heures du matin, à la maladie de fo!e dont il était atteint depuis un certain temps.

Vendredi soir, Mgr Racine a eu une hémorrhagie et une syncope, et dès lors il est devenu évident que

I U SAGUR.VAY 139

tout était fini. En effet, le leii lemain la mort emportait celui qui fut pendant une si longue période comme le phare qui éclaira et guida les jeunes populations de ces vastes régions.

Mgr lîacine est mort au milieu de l'œuvre colossale dont une foi sans borne et une énergie à toute épreuve l'avaient engagé à acco[)ter le fordeau. Cela est d'autant plus regrettable que lui seul pour ainsi dire pouvait mener à bonne fin cette œuvre magnifique dont il fut le pionnier et dont il ne faisait que commencer à jouir un peu. Son nom passera à la postérité comme celui de l'apôtre de la vallée du lac tSaint- Jean, et personne n'oubliera cette figure sur laquelle se refiétaient toutes les qualités du cœur et de l'esprit.

( L'Elcdair)

Un télégramme adressé à Son Eminence le cardinal ïaschoreau, samedi, le 28 du courant, ainionçait la mort arrivée le même jour, — à 11 heures avant-midi, — de Sa Grandeur Mgr Dominique Racine, premier évoque de Chicoutimi.

Cette nouvelle a douloureusLiment surpris \x\ population de Québec où l'illustre défunt comptait un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Rien, du reste, ne laissait prévoir cette catastrophe. Malade depuis le commencement de novembre dernier, Mgr Racine

140 i.'apôtre

s'était décidé à prendre du repos, et dans l'espoir, sans doute, de hâter sa guérison, s'était fait transportera l'Hôtel-Dieu Saint- Yallier de sa bonne ville de Chieoutinii ; des lettres particulières et des bulletins de santé, publiés dans le Progrès 'f'i Sagnenay, nous <lonnaient raison de croire à sa pleine convalescence quand une hémorrbagie, qui s'est produite vendredi soir, l'a ravi en cpielques heures à l'Eglise du Canada dont il était l'une dat^ gloires les plus pures, au diocèse de Clùcoutirni dont il était le père et l'infatigable apôtre, au pays tout entier (|ui lui doit la découverte, pour ainsi dire, mais à coup sur la colonisation de l'immense vallée du Saguenay et du lac Saint-Jean, œuvre patriotique à laquelle il a consacré, avec un dévouement et un désintéressement sans bornes, plus de vingt-cinq années de son existence.

Nous n'avons pas à donner beaucoup de détails sur les premières années du ministère de ce saint prêtre. En le nommant son vicaire général, en 1871, Son Eminence le cardinal Taschcreau récompensait, sans doute, une carrière déjà illustrée par des aptitudes remarqualdes comme administrateur ecclésiastique, et promettant pour l'avenir des entreprises nouvelles et des succès plus éclatants. Cette fois comme toujours. Son Eminence avait deviné juste et reconnu, dans

DU SAGUEKAY 141

cet humble et vaillant missionnaire, un futur pasteur de l'Eglise.

Certes, Chicoutimi n'était pas alors la ville prospère, industrieuse, ambitionnant de jouer un rôle prépondérant dans les destinées de la province de Québec. En 1862, quand Mgr Racine y arriva comme simple curé, les paroisses environnantes n'existaient pas encore légalement et canoniquement. Elles ne se composaient guère que de quelques misérables masures jetées çà et là dans la plaine par des colons aussi pauvres qu'héroïques. Tout était à faire, à organiser, à créer pour bien dire, dans Chicoutimi même et aux alentours. Il va sans dire qu'on ne parlait pas alors de la vallée du lac Saint- Jean, dont on connaissait à peine rexistence,et dont on ne soupçonnait certainement pas les progrès à venir.

Voici comment M. Arthur Buies, le premier historien du Saguenay et de la vallée du lac Saint-Jean, raconte l'inauguration des missions régulières faites j)ar Mgr Racine dans la paroisse de Saint-Dominique, en 1862 :

" Après le township de Chicoutimi, dit-il, vient celui de Jonquicre où se trouve la paroisse de Saint-Dominique, une des plus considérables du diocèse. Cette paroisse est située entre la rivière Saguenay et le lac Kinogami ; une de ses extrémités touche à la paroissede Chicoutimi, l'autre à celle d'Hébert ville. La paroisse de Saint-Dominique fut d'abord desservie par les

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curés deCliicoutimi ; c'(>st M^'r Dominique Racine qui y inaugura ](s missions régulières. La première fois qu"il s'y rendit, en 1802, peu de temps après son arrivée à Chicoutimi, il dut faire l'office divin dans une maison privée, la chapelle que l'on construisait n'ayant pas encore de toit. En 18G0, S.iint-Dominique reçut son premier curé qui fut M. F. Gagné."

Cette paroisse comptait alors soixante-douze familles ; elle en avait trois cent soixante-cinq en 1880, avec une population de près de HOO âmes. C'est un exemple de l'immense développement de cette partie du pays sous la généreuse impulsion de Mgr Kacine.

Mais ses vues tendaient plus loin. A.u zèle du prêtre se joignaient les nobles ambitions du citoyen, tant il est vrai que quiconque aimo Dieu aime aussi sa patrie. Il faudrait un volume pour consigner dans leurs détails les œuvres de Mgr Racine en rapport avec la colonisation du Saguenay et du lac Saint-Jean, pendant le quart de siècle qui vient de s'écouler. Cette histoire s'écrira à son lieui'c, mais nous ne pouvons pas taire le fait que l'illustre évèque de Chicoutimi a accompli, dans ces contrées lointaines et encore inconnues, des miracles de courage, de dévouement, de volonté jamais abattue malgré les obstacles. Son nom est de ceux qui ne périront pas dans la mémoire du peuple canadien, parce qu'il résume toute une époque de labeurs héroïques que le succès a couronnés. Grâce à son zèle entreprenant et éclairé, grâce aussi

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aux puissantes influences que son affal)ilité de caractère avait su lui ménager auprès des autorités civiles et religieuses, il était l'interprète naturel et nécessaire de ses ouailles qui, connaissant son Lon cœur, ne se faisaient pas faute d'user en toutes circonstances de son talent et de son énergie, pour obtenir plus même qu'il n'était humainement possible d'exiger. La Providence avait sans doute béni particulièrement ce coin de terre, puisqu'il en est germé de si grandes choses en si peu de temps ; mais il est juste de reconnaître dans Mgr Racine l'homme destiné par cette même Providence à servir les intérêts de la religion catholique et de la race canadienne, et à accomplir ainsi une œuvre éminemment patriotique. La leçon qui en découle est trop importante pour ne la point signaler en face de cette tombe, où va pour jamais reposer celui qui sut si bien allier aux éminentes qualités de son état celles qui distinguent le vrai cito3'en.

Nous considérons cette perte comme un deuil national. Plaise à Dieu qu'elle ne soit pas irréparable ! Mgr Racine connaissait si bien tous les besoins de son diocèse, que les gouvernements s'étaient accoutumés à ne rien décider d'important touchant les secours à accorder, sans le consulter au préalable. Xous savons qu'un des premiers soins de l'honorable M. Mercier avait été de s'aboucher avec le regretté

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évêque de Chicoutimi, qu'il eu avait eu des renseignements précieux, et que la grande sollicitude de l'honorable premier ministre pour le lac Saint-Jean Uii avait été inspirée par les chaleureuses représentations de Mgr Racine

C'est avec un cœur navré que nous rendons notre humble tribut d'hommages et de regrets à cet homme de bien. Xous aurions voulu, si les circonstances nous refissent i^ermis, développer davantage cette notice biographique nécessairement incomplète. Mgr Racine a fondé à Chicoutimi un séminaire où les élèves prennent les degrés de bacheliers es lettres, es sciences et es arts : il y a établi également un couvent de Sœurs du Bon-Pasteur et un hospice appelé Hôtel-Dieu Saint-Yallier ; il a en outre fait ouvrir un couvent de Dames Ursuliues à Notre-Dame du lac Saint-Jean. Ce sont autant d'œuvres qui pei-pétueront dans l'avenir la mémoire de Mgr Dominique Racine, dont le nom appartient désonnais u l'histoire du Canada.

(la Justice)

Le télégraphe nous a appris, samedi, la triste nouvelle de la mort de Mgr Dominique Racine, premier éveque du diocèse de Chicoutimi.

Sa Grandeur était malade depuis le commencement

de novembre dernier, mais on était loin de croire à une fin si prochaine et si subite. C'est une hémorrbagie qui, s'étant déclarée vendredi soir, a mis fin à cette belle carrière pastorale si noblement, si franchement fournie.

Mgr Racine est une bonne grande figure de l'épiscopat canadien, qui aura passé, à l'appel de sa mission, en faisant le bien chez les humbles et les abandonnés.

Le pays du Saguenay, qui s'ouvre aujourd'hui si grand et si beau à l'espérance et au progrès, portera toujours l'empreinte ineffaçable de ses travaux apostoliques.

On nous racontait dernièrement que Mgr l'évêque de Chicoutimi, durant sa dernière visite à Rome, fut invité à prêcher au Séminaire français, et qu'il le fit au grand étonnement et à l'admiration des cent cinquante théologiens de son auditoire. Il parla de l'esprit de foi qui se plaît aux humbles et dont le mérite vaut bien pour le ciel celui de la science. Il par^a des. missions sauvages Cj[u'il a vues de près et où son apostolat a trouvé parfois de si pures consolations.

Et l'on s'étonnait après l'avoir entendu que sa parole, faite à la prédication du missionnaire, sût revêtir à l'occasion un charme dont les savants eux-mêmes ne savaient pas se défendre.

Mgr Racine était un de ces hommes facilement symi>athiqnes, dont l'âme et la figure ouvertes ne connaissent pas les détours qui égarent dans le chemin des cœurs. On était à demi vaincu de suite par le charme de cette physionomie, et tous, les humbles comme les grands, et — pourquoi ne le dirions-nous pas ? — depuis l'ecclésiastique de son diocèse jusfju'à Sa Sainteté Léon XIII, tous ont su apprécier la franchise de son commerce.

Tel fut, en autant qu'il nous est permis d'en parler à la hâte, feu Mgr Dominique Racine.

Cette mort jette dans un deuil auquel nous nous associons le clergé de Chicoutimi et nous pourrions ajouter celui du Canada tout entier.

Le fondateur de Chicoutimi laisse des œuvres impérissables, mais il avait encore Ixjaucoup à faire ; qui nous dira ce que son zèle ambitionnait de travaux nouveaux et de dévouement, qui nous dira tout ce dont la mort vient de priver cette partie du pays ?

Au nombre des fondations que ('hicoutimi doit à son premier pasteur défunt, il faut citer le séminaire, affilié à l'Université Laval, le couvent des Sœurs du Bon-l'asteur, THôtel-Dieu Saint- Vallier, le couvent des Ursulines à oSTotre-Dame du lac Saint-Jean.

Comme son divin Maître, il a donc passé en faisant le bien.

Puissent la jeunesse instruite ou les malheureux soulagés dans les institutions qu'il a fondées, perpétuer par leur digne reconnaissance le souvenir de ces bienfaits !

Puisse le Saguenay grandir au monde catholique^ tel qu'a dû le souhaiter, dans sa pensée et en mourant, celui qui est parti trop tôt pour ses bonnes œuvres et notre respectueuse affection !

Et dans ce deuil général, qu'il nous soit permis d'offrir à ceux qu'il atteint pkis directement le témoignage de nos plus vives condoléances.

( Le Courrier du Canada)

Bien que la maladie de Sa Grandeur fût considérée comme étant de nature grave, nous étions loin de nous attendre qu'elle dût se terminer fatalement, au moins avec une aussi grande rapidité. Aussi cette nouvelle nous a péniblement surpris et affecté. L'épiscopat perd en Mgr Racine un de ses membres distingués, et l'Eglise de Chicoutimi un bienfaiteur et un père vénéré

C'est à Chicoutimi que Mgr Racine lit briller du

plus vif éclat ses qualités comme pasteur des îîmes, et comme apôtre en général. Aussi personne ne fut fîurpris d'apprendre, lorsqu'il fut définitivement décidé que le Saguenay allait être érigé en diocèse, que le curé de Chicoutimi serait appelé à en devenir le premier évoque. Il fut consacré à Québec, le 4 août 1878, par Sa Grandeur Mgr E.-A. Tascliereau. Depuis lors Mgr Kacine se dévoua tout entier à son diocèse et à sa ville épiscopale. La fondation du séminaire, de l'hôpital Saint- Vallier, et l'établissement d'un monastère d'Ursulines sur les rives du lac Saint-Jean, voila autant d' œuvres impérissables qui devront éterniser sa mémoire dans la vaste région du Saguenay.

Il n'a rien épargné pour l'avancement matériel et moral de son peuple. Toutes les grandes entreprises publiques n'ont été menées à bonne fin que par son initiative, et les citoyens du Saguenay savent quelle large part il a prise dans la construction des chemins de fer qui vont ouvrir chez eux une ère nouvelle de prospérité.

Mgr Dominique Racine est le frère cadet de Mgr Antoine Racine, évèque de Sherbrooke, plus âgé de six ans.

(Le Pionnier de S/ierbrocke)

Une grande et noble existence vient de s'éteindre. L'Egrlise du Canada vient de iierdre une de ses

gloires les plus pures, par le décès prématuré de Sa Grandeur Mgr Dominique Racine, évêque de Chieoutimi, frère de notre bien-aimé et vénérable chef diocésain, Mgr Antoine Racine.

Samedi, vers onze heures du matin, la douloureuse nouvelle arrivait à Mgr de Sherbrooke qui, lui aussi, partageait l'espoir général de voir son bien-aimé frère puîné se relever complètement de la grave maladie qui, il y a trois mois, l'avait conduit aux portes du tombeau.

Le vénérable patient avait alors, comme par miracle, échappé à la mort ; et les bulletins de sa sauté, qui parvenaient de temps en temjîs, permettaient d'espérer que la convalescence, quoique longue, se changerait bientôt en guérison radicale.

La divine Providence en a décidé autrement. Elle a rappelé à Elle son serviteur bien-aimé, pour lui donner dans l'éternelle béatitude la récompense des longs et pénibles travaux dont il avait rempli son illustre carrière.

Nous estimons que nous ne pouvons mieux saluer du dernier adieu la noble figure de S. G. Mgr Dominique Racine, qu'en retraçant à grands traits la carrière si remplie de ce saint et infatigable prélat. . , ,

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C'est dans cette paroisse (do Chicoiitimi) où le prélat a rendu le dernier soupir, qu'il a laissé le plus de traces de l'amour de Dieu et des fidèles confiés à sa garde.

* Le premier monument qu'il éleva h la gloire du Très-Haut, pour le plus grand bien de ses ouailles, fut le couvent du Bon- Pasteur qu'il fonda en 1864.

ÎN^euf ans après, en 1873, malgré les ressources restreintes de sa paroisse et de ses environs, il surmontait toutes les difficultés et fondait le Séminaire de Chicoutimi.

Le 28 mai 1878, Sa Sainteté Léon XIII, appréciant hautement les mérites du courageux curé, l'élevait à la dignité épiscopale ; et le révérend M. Dominique Racine fut sacré sous le titre d'évêque de Chicoutimi par S. G. Mgr Taschereau, le 4 août suivant, en la basilique de Québec.

Quatre ans plus tard, c'est-à-dire en 1882, S. G. Mgr D. Kacine faisait venir dans son diocèse les révérendes Sœurs Ursulines qui s'établirent à Roberval du lac Saint-Jean.

Deux ans après, en 1884, Sa Grandeur mettait à exécution un plan conçu depuis longtemps, et fondait l'hôpital de Chicoutimi sous le nom d'Hôtel-Dieu Saint- Yallier, et en confiait la direction aux révérendes Sœurs .Hospitalières de Québec.

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Après une vie aussi remplie, le 28 janvier dernier, Sa Grandeur rendait sa belle âme à Dieu, au milieu du deuil et de l'affliction de ses diocésains qui appréciaient ses belles qualités, et répondaient à son dévouement à leur bonheur par une affection, un amour sincère.

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