‹ L'apôtre du Saguenay [microforme]Chapitre 21 sur 25 · Ù L'APÔTRE · texte numérisé non relu

Ù L'APÔTRE

veuve comme Judith pour couper la tête à Holopherne ; ou une pauvre petite file des champs comme Jeanne d'Arc pour délivrer la France ; ou au besoin il enverra l'Ange exterminateur pour massacrer en une nuit l’armée de Sennachérib.

Non, encore une fois, Dieu n’a pas besoin de nous, et c’est nous qui avons besoin de lui, A chacun de nous, depuis le plus humble jusqu’au plus puissant, il distribue les talents suivant les admirables et toujours aimables secrets de sa Providence, à qui sinq, à qui deux, à qui un seul. Seulement, de chacunil exige, non seulement la somme de talents qu’il lui avait confiée, mais tous les fruits qui en peuvent provenir. Malheur au serviteur infidèle qui, même sans gaspiller le talent qu’il a reçu, se contente de le mettre en sûreté, sans le faire valoir : car celui-là sera jeté dans les ténèbres extérieures, où il n’y a que pleurs et grincemenits de dents. Heureux au contraire celui qui, par son travail intelligent, par sa constante énergie, double la somme qui lui a été donnée. A celui-là Dieu promet le centuple en ce monde et la plus splendide couronne de bonheur et de gloire dans le ciel.

Or, ça été l’incontestable mérite de Mgr Dominique Racine d’avoir su faire valoir les magnifiques dons que Dieu lui avait départis avec tant de libéralité.

Quel riche caractère, en effet, que celui du premier

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évêque de Chicoutimi! Parlez-nous-en, vous tons qui m'écoutez et qui avez été à même de le connaître si intimement : dites-nous cette affabilité si cordiale, cette amabilité si pleine d’affection, cette charité si réelle et

si chrétienne même à l’égard des personnes qui ne

partageaient pas sa manière de voir.

Que dire de ce caractère si franc et si loyal, qui ne

savait pas cacher sa pensée derrière le rideau d’une

astucieuse diplomatie, mais qui, malgré la rude et éner-

‘ gique expression de sa pensée, conservait toujours une charité exempte de tout fiel et de tout souvenir amer à l’égard des personnes dont il se croyait obligé de combattre les idées ou la manière d’agir ?

Ai-je besoin de parler du dévouement avec lequel il se livrait à tout ce qu’il croyait intéresser le bien de la religion ou de la patrie, même en dehors des limitesde son immense diocèse ?—Oui, ne serait-ce que pour saisir cette occasion d'exprimer ici, publiquement et de la manière la plus solennelle, la reconnaissance que lui doivent, non seulement le Séminaire de Québec et l'Université Laval, maïs l’archidiocèse tout entier et son éminentisshne prélat, que j'ai l'honneur de repréenter à ces tristes funérailles. Je sais quelle profonde blessure a produite dans le cœur de Son Eminence le cardinal Taschereau la terrible nouvelle de la mort si prompte de Mgr Dominique Racine; car, indépen-

damment des liens d'amitié qui existèrent toujours entre eux, Son Eminence apprécie toute la grandeur de la perte qu’Elle fait personnellement. Qui, en effet, a jamais su, comme Mgr Dominique Racine, tenir à l'égard de ses amis ce langage à la fois ferme et dévoué, franc quelquefois jusqu’à la rudesse, mais toujours si débordant d'amitié, ne craignant pas de déplaire quand par là il pouvait rendre un vrai service !

C’était là surtout le caractère que savait apprécier Son Eminence et dont Elle va si péniblement sentir la privation.

Et, quant à nous, membres du Séminaire de Québec et de l’Université Laval, comment pourrons-nous jamais assez témoigner notre reconnaissance pour ce dévouement sans borne qu’il a montré envers ces deux institutions et envers ceux qui les dirigent? Sans doute, parmi ceux-ci, il comptait des amis intimes, et chez Mgr Racine l'amitié n’était pas un vain mot ; mais le ciel me préserve de rabaisser le principe du dévouement de Mgr Racine par rapport à l’Université Laval, à un simple sentiment d’affection personnelle ! Si vif que fût chez lui le sentiment de l’amitié, il savait le faire taire lorsqu'il croyait que le bien de la, religion ou du pays le demandait. Mais plus hautes étaient les idées de Mgr Racine relativement à l'Université Laval. En elle il voyait, non un groupe

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d'hommes dont quelques-uns lui étaient personnellement chers, mais une institution destinée à vivre des siècles ; une institution appelie à être le couronnement de l'édifice intellectuel, religieux et scientifique de notre pays ; l’œuvre chérie des Souverains Pontifes et, par conséquent, l’œuvre de Dieu ; le soutien de la nationalité canadienne-française aussi bien que de l’unité religieuse de nos compatriotes dans toute l'Amérique du Nord. Aussi ne lui marchande-t-il ni ses services, ni ses peines, ni ses fatigues. Qu'il me suffise de rappeler ce voyage qu’il entreprenait, il y a juste trois ans, sur un seul mot de l’archevêque de Québec, et malgré toutes les rigueurs de la saison. Arrivé depuis quatre jours à peine, il se remet en route pour Québec. Sans avoir et sans prendre, pour ainsi dire, le temps de faire de préparatifs, il n’écoute que son dévouement pour des causes chères à son cœur, parce qu’il y voit l'intérôt de la gloire de Dieu ; et il part pour Rome sans hésiter. Il lui en coûtait cependant, car il ne faisait presque que d’en arriver, et il ne savait trop quel accueil on lui ferait pour un second voyage à si courte échéance.

Ah ! l'accueil qui l’attendait ! c'était bien celui qui était dû à ce caractère si noble, si franc, si essentiellement loyal. Son premier voyage avait laissé à Rome

les meilleures impressions ; le dernier ne fit qu’aug- , l'en]

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menter l'estime qu’avaient conçue de lui et les éminentissimes cardinaux et le Souverain Pontife luimême. Dans la Ville Eternelle, où la multitude des affaires rend si longues toutes les procédures il obtenait en quelques mois tout ce qu’il y était allé chercher... et bien plus encore ! Oui, j’en suis sûr, tous ceux de ces éminents personnages qui ont eu occasion de s'intéresser aux affaires du Canada et qui ont connu Mgr Racine, vont pleurer avec nous sur la perte que vient de faire, je ne dis plus le Saguenay seulement, mais le Canada tout entier.

Hélas ! il faut que je me borne sur ce sujet des qualités personnelles, qui pourrait m’entraîner bien loin si je n’écoutais que mon cœur. Or, je ne puis descendre de chaire sans dire un mot du désintéressement de Mgr Racine et de ses œuvres, —de ces deux sujets qui sont inséparables, "puisque c’est par le premier qu’il a pu exécuter les seconds.

Post aurum non abüt nec speravt in pecuni@ et thesauris. Non ! il n’a pas couru après l’or, ni n’a mis ses espérances personnelles dans la possession des richesses et des trésors. Ses espérances personnelles ! Vous savez à quoi elles se bornaïient, vous tous qui avez été les heureux témoins de sa vie habituelle, Comme curé, il s’est, j’oserais dire, toujours trouvé à n’avoir à son usage, en fait de presbytère et d’église,

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aue des bâtiments ou trop vieux, onu trop neufs pour y trouver ce confortable qui peat être l’objet légitime de l'ambition la plus restreinte. Jamais, certes, le luxe n’a pu trouver place dans ses modestes presbytères. Devenu évêque, bien loin de chercher, je ne dirai pas le faste, mais même cet appareil extérieur qu’on s'attend à trouver dans le plus humble évêché, toute son ambition a consisté à s’effacer le plus possible luimême, au profit des œuvres qu’il croyait urgentes pour son nouveau diocèse.

Aussi, quelle transformation dans Chicoutimi, je ne dis pas depuis quarante ans, époque où il n’y avait pas même ici l'apparence d’un village, mais depuis vingt ans, moins encore, depuis cet épouvantable incendie de 1870 qui réduisit, pour ainsi dire, tout le Saguenay en cendres ! Qui, à cette époque, eût osé prédire que, quinze ans plus tard, ces hauteurs seraient couronnées de tous ces spacieux édifices qui ont noms cathédrale collège, couvent du Bon-Pasteur, hôpital Saint-Vallier ? N’aurait-on pas souri de pitié à une semblable prédiction, qui eût passé pour le rêve d’un insensé ? Et cependant, mes chers frères, tout cela est une réalité. Or, à qui le devez-vous ? Si ces œuvres eussent pu germer dans la pensée d’un autre, auraient-elles pu acquérir le degré de développement, j’oserais presque dire, de prospérité

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profond de votre premier pasteur, et sans son énergique impulsion qui a pu susciter et grouper autour de lui, et à son exemple, tant de généreux dévouements ! Mais ce n’est pas tout, Voyez-vous dans le lointain, sur ces plages du lac Saint-Jean, si facilement abordables maintenant, alors si difficiles à atteindre, ce monastère de Sainte-Ursule, qui ne date que d’hier et qui est déjà obligé de dilater ses flancs pour contenir l’essaim toujours croissant des jeunes filles du ITaut- Saguenay, lesquelles n’ont plus rien à envier aux grandes villes ! Eh bien ! lui aussi, produit de l’initiative éclairée de Mgr Racine, n’a pu, malgré son éloignement, se soustraire aux libéralités personnelles de son premier pasteur.

Or, comment Mgr Kacine a-t-il pu trouver moyen de fournir tant, et à tant d'institutions diverses ?—Par son désintéressement personnel. Afin de diminuer les dépenses, il a voulu, jusqu’à ces derniers mois, prendre son logement au Séminaire et se contenter de l'ordinaire de la maison. Sachant combien cette institution était ellemême à l’étroit, il a voulu s’y borner à deux modestes appartements, préférant se gêner pour gêner le moins possible les autres. Ayant annexé la cure de Chicoutimi à son évêché pour lui créer quelques ressources, c’est à son séminaire qu’il en a abandonné d’une manière permanente toute la dîme, sans compter

les nombreux et importants bienfaits qu’il trouvait moyen tous les ans de lui conférer en sus, Ah ! c’est que, comme Mgr de Laval, dont il imitait le dépouillement volontaire, il comprenait toute l'importance d’un séminaire pour la ressource future du diocèse. Aussi y avait-il mis toute son Âme et tout son cœur. La veille de sa mort, dans cette dernière nuit où il disposa avec tant de calme de tout ce qui lui appartenait, parlant de son séminaire, il dit : ‘ Adam, lorsqu'il vit l’épouse que Dieu lui avait donnée, s’écria : Voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ; eh bicn ! pour moi, mon séminaire c’est bien l’os de mes os et la chair

de ma chair.”

Dons les derniers mois de sa vie, pendant cette errible et inexorable maladie qui, en dépit de son énergique résistance, le menait si rapidement à la tombe, une préoccupation constante a été l’objet de son attention et de son zèle : il voulait construire un évêché. En effet, lorsqu'il jetait les yeux autour de lui, il pouvait se dire avec une légitime satisfaction : “ Le diocèse de Chicoutimi est organisé. Il a son collège avec un personnel de directeurs et de professeurs pleins de talents, d’ardeur et de dévouement ; il

a ses couvents si prospères pour l'éducation des jeunes

filles ; il a son hôpital dont j'expérimente la brûlante ; J

charité et le dévouement éclairé. ” Il pouvait même

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